Les forêts françaises doivent-elles être protégées de l'ONF ?

Les divinités de la forêt ne sont plus les Nymphes, ni Sylvanus, ni Cernunnos. En France, il s'agit maintenant de la Sainte Trinité « Productivité, Rentabilité, Compétitivité ».

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Ce qu'est devenue l'ONF

L'édition en date du 21 avril 2019 de l'émission « De Cause à effets, le magazine de l'environnement » vaut la peine d'être écoutée (comme d'ailleurs cette émission de France Culture en général).

L'ONF est un établissement public qui gère les forêts publiques (4 200 km2 en métropole, près du quart des forêts), à savoir :
- les forêts domaniales, c'est-à-dire appartenant à l'État (1 500 km2  en métropole),
- les forêts des collectivités locales, essentiellement les communes (2 700 km2 en métropole).

Les autres forêts (12 600 km2) sont privées. Elles appartiennent avant tout à la Société générale, Axa, Groupama, le Crédit Agricole, le Groupe Louis-Dreyfus, passons…

L'émission de France Culture nous explique que l'ONF s'est asservie, comme le reste du service public, au culte de productivité et de la rentabilité : en l'occurrence monocultures de résineux au dépens des feuillus, usage des intrants chimiques, coupes rases, réduction drastique du personnel, etc…

On peut trouver maintes autres références sur l'évolution de l'ONF ces dix dernières années ici.

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Ces observations recoupent diverses questions d'actualité :

Deux questions cardinales

L'IPBES

En premier lieu, Paris va accueillir durant la semaine prochaine la 7ème session plénière de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services, IPBES).

Elle se tiendra au siège de l'Unesco, peut-être en référence au patrimoine commun de la nation tel que défini dans l'article L110-1 du Code de l'Environnement.
L'IPBES, encore trop méconnue, est le « GIEC de la biodiversité ».

L'AFP a dédié une dépêche à cette session le 23 avril, puis deux dépêches le 27 avril ici et .
Cette session est annoncée sur le site du ministère des Affaires étrangères. Elle est entre autres également annoncée  sur le site de la revue Sciences et Avenir, qui pour le coup porte bien son nom.

Macron & Co

En deuxième lieu, l'intervention du président Macron pour prendre acte du Grand débat national a été remarquée comme délaissant plusieurs questions cruciales, dont la question écologique. Au point que 11 associations de protection de la biodiversité ont co-signé un communiqué intitulé « Les conclusions du Grand Débat National : encore une occasion perdue pour la biodiversité ».
GDN comme Grand Débat National ou GDB comme Gueule De Bois ?...

Deux questions collatérales

NDDP

La question de la reconstruction de Notre-Dame et des 1300 chênes offerts par Groupama dès le lendemain de l'incendie a fait débat.

Chocolat

La question du chocolat, puisque le week-end dernier était le WE de Pâques, fait également débat, même si pour le coup nous sortons de France.
L'importation de certains produits agricoles par les pays riches, dont les pays européens, et dont la France, contribue à la déforestation des pays "du Sud" de tous les continents. Sont notamment en cause l’huile de palme (Indonésie et Papouasie-Nouvelle Guinée), le soja (Argentine et Brésil), et le cacao (Côte d’Ivoire et Ghana).

L'usage de l'huile de palme est majoritairement alimentaire, l'usage du soja est également majoritairement alimentaire par voie indirecte (nourriture des porcs et des volailles), et l'usage du cacao est donc alimentaire par la production de chocolat. 

Juste deux remarques concernant le cacao :
- Les pays producteurs de cacao feraient bien de s'inspirer de la société ChocoTogo lancée en 2014 par de jeunes Togolais, qui permet de produire le chocolat sur place au lieu d'exporter le cacao. Le Togo est hélas représentatif de maints pays africains en ce sens qu'il n'a pas échappé aux coups d'État militaires, à la corruption, au despotisme, au népotisme, sans parler des ajustements structurels imposés par le FMI. Dans un sens, ChocoTogo évoque la fabrique du père Madeleine alias Jean Valjean dans Les Misérables, puisqu'on parlait plus haut de Notre-Dame. La chaîne Public Sénat, dont la qualité est miraculeuse eu égard à la Chambre faisandée dont elle dépend, y avait consacré un documentaire.
- A l'occasion de Pâques, l'ONG Mighty Earth, relayée par FNE, établit un classement des marques de chocolat quant à leur engagement sur la déforestation.
Ce classement nous invite à privilégier Lindt par rapport à Nestlé, Mars ou Ferrero.

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La complicité entre l'ONF et les chasseurs

L'ONF est complice des chasseurs à deux titres :
- l'ONF est simplement devenu le gestionnaire de la filière bois. La vente des bois des forêts publiques lui procure 30 % des sommes perçues chaque année. Les artiodactyles sauvages (essentiellement sangliers, chevreuils et cerfs, plus chamois et mouflons en zone montagneuse) ont certaines habitudes qui peuvent limiter la régénération des arbres (consommation de grosses graines, arrachage de plants récents, abroutissement, frottis) ou altérer leur qualité (écorçage). Donc les artiodactyles sauvages emmerdent l'ONF et ses objectifs prioritaires de rentabilité.
- l'ONF loue des baux de chasse dans les forêts domaniales (appartenant à l'État), qui lui procurent 7 à 8 % des sommes perçues chaque année, à savoir mine de rien autour de 65 millions d'€.

Et donc l'ONF martèle la nécessité d'assurer « l'équilibre sylvo-cynégétique », notion sacro-sainte mentionnée dans l'art 1er de la loi du 9 juillet 2001 d'orientation sur la forêt, et reprise par son article 42.

Vous me direz, les habitudes des artiodactyles sauvages sont le fruit de la sélection naturelle ? Ah, mais l'ONF sait mieux que la nature ce qui est naturel, et y va de ses rengaines sur la protection des écosystèmes ou la préservation de la biodiversité ! C'est bien connu, si la forêt fout le camp sur la planète, c'est à cause des vilains zanimos !
Partant, double intérêt de l'ONF vis à vis des chasseurs : se débarrasser des ongulés qui nuisent à sa productivité, et louer des baux de chasse.

Et comme la chasse de loisir est une activité en déclin, l'ONF fait les yeux doux aux chasseurs. Notamment par un décret de mars 2015  selon lequel : 
- l'attribution des baux de chasse sur adjudication publique (au plus offrant) laisse la faveur aux locations de gré à gré,
- les chasseurs bénéficient d'un « contrat cynégétique et sylvicole » triennal grâce auquel ils ont des réductions s'ils éliminent suffisamment de satanées bestioles.

Bref, la chasse est inscrite dans le corpus administrativo-juridique français (comme la corrida en Espagne).
D'ailleurs l'ONF a tout simplement dédié un portail à la chasse !!!

Et selon une information qui avait circulé en août 2018, l'ONF avait même été jusqu'à assigner en justice des opposants à la chasse à courre devant le tribunal de grande instance de Compiègne !
Ceci dit, on ne trouve pour l'heure aucune suite de cette nouvelle abracadabrantesque, ni dans les médias généralistes, ni dans les médias cynégétiques, ni dans les médias animalistes...

Bref

Pas à dire : en tout cas, il faut d'urgence protéger les forêts de l'ONF !

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