Qui est Thierry Coste ?

« Qui est Thierry Coste ? », ont titré en boucle les médias le jour de la démission de Nicolas Hulot. C'est l'occasion de dire quelques mots sur le lobbyiste des chasseurs français, même si son rôle n'est qu'accessoire dans ce départ.

Qui est Thierry Coste, le lobbyiste des chasseurs qui a suscité la colère de Nicolas Hulot ? (France Info
Qui est Thierry Coste, le "lobbyiste" qui "n'avait rien à faire" à l'Elysée ? (LCI)
Qui est Thierry Coste, le lobbyiste des chasseurs cité par Hulot ? (Libération
Qui est Thierry Coste, le lobbyiste des chasseurs qui a fait craquer Hulot ? (Le Figaro
Qui est Thierry Coste, lobbyiste des chasseurs qui provoque la colère de Nicolas Hulot ? (Le Nouvel Obs
Qui est Thierry Coste, l'homme qui a provoqué le départ du ministre ? (France Soir)
Qui est Thierry Coste, ce lobbyiste des chasseurs qui a provoqué le départ de Nicolas Hulot ?  (Les Inrocks
Qui est Thierry Coste, l'ennemi public numéro un de Hulot ?  (Challenges)
Qui est Thierry Coste, lobbyiste «sans morale» dénoncé par Nicolas Hulot ? (20 Minutes
Qui est Thierry Coste, le lobbyiste qui a fait craquer Nicolas Hulot ? (Ouest France
Qui est Thierry Coste, le lobbyiste des chasseurs, qui a poussé Nicolas Hulot à la démission ? (La Dépêche)

Le départ de Nicolas Hulot

Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire, a quitté le gouvernement le 28 août 2018.

Il l'annoncé dans une émission  de la chaîne de radio publique France Inter en début de matinée.

Cette démission fait suite (en terme chronologique et non en terme causal) à une réunion à l'Élysée la veille, qui regroupait Emmanuel Macron, Nicolas Hulot, Sébastien Lecornu (secrétaire d'État au ministère de l'Écologie), et Willy Schraen, président de la Fédération nationale des chasseurs (FNC).

Manu Premier avait déjà reçu la FNC en février dernier, et la recevait donc à nouveau pour, fidèle à la tradition française, la caresser dans le sens du poil : permis de chasse baissé de 400 à 200 euros dès la saison 2019-2020, élargissement des quotas et des dates de chasse pour six espèces d'oiseaux (dont l'oie cendrée, source de polémiques annuelles), rôle accru des chasseurs, sans compter le maintien des chasses dites traditionnelles (glu, matole, tendelle)…

Willy Schraen était accompagné de son vice-président Alain Durand et de son trésorier Pascal Sécula.
Mais aussi de François Patriat, sénateur LREM vice-président du Groupe d'études "Chasse et pêche", et soit dit en passant vétérinaire (comme le président du Sénat Gérard Larcher, autre passionné de tueries en tout genre).
Et surtout de Thierry Coste, lobbyiste des chasseurs français depuis plus de 20 ans.

De G à D : François Patriat, Willy Schraen, Manu Premier, Alain Durand et Pascal Sécula De G à D : François Patriat, Willy Schraen, Manu Premier, Alain Durand et Pascal Sécula

La référence à Thierry Coste

Nicolas Hulot, durant son interview sur France Inter du lendemain matin, répondant aux questions de Léa Salamé, a fait état de la présence non programmée et inopportune de ce lobbyiste. Les médias, friands des clash entre personnes, ont donc eu tendance à en faire le facteur déclenchant de son départ. Pourtant il ne s'agissait que d'une minute dans une émission de quarante minutes, où Nicolas Hulot a abordé maints sujets. C'est faire bien de l'honneur à M Coste que de lui attribuer ce choc gouvernemental.

Certes, cette présence a sans doute fortement irrité Nicolas Hulot.
D'autant que, d'après ce que rapporte Thomas Legrand, éditorialiste de France Inter, sur LCI ou sur BFMTV, lorsque le ministre de l'Écologie a demandé à Emmanuel Macron ce que Thierry Coste faisait là, le président lui a répondu « Je ne sais pas comment il est rentré ». Dame, sans Benalla, qui peut à présent assurer la sécurité de l'Élysée ?...
Bon, on va dire que c'était une goutte qui a contribué à faire déborder le vase (ou, en l'occurrence, une étincelle qui a contribué à mettre le feu aux poudres).

Je surnommais le ministre de l'Écologie "Deep Throat" (Gorge Profonde) pour sa capacité à avaler des couleuvres. Mais Monsieur Hulot a donc finalement décidé de se mettre en vacances (ben quoi, elle a seulement été faite 150 fois !)

Sa situation était sûrement difficile, entre d'un côté les violentes critiques du monde de la chasse ou du monde agricole (y compris de la soi-disant progressiste Confédération Paysanne), et d'autre part les virulentes remontrances du monde de l'écologie ou du monde de la défense animale, qui lui reprochaient les casseroles de ses activités antérieures, sa compromission avec le pouvoir politique et économique, ou son inefficacité en tant que ministre (à cet égard les récentes déclarations de Mme Bardot, qui demandait tout simplement à Manu Premier de virer Hulot, atteignaient comme souvent un summum d'imbécillité).

Bref, les médias, dès le 28 août, ont claironné en chœur "Qui est Thierry Coste ?", reprenant de façon circulaire à peu près les mêmes éléments avec le titrage convenu. Quitte à lire un des articles ci-dessus, celui de Libération est un des mieux fournis.

Willy Schraen et Thierry Coste Willy Schraen et Thierry Coste

Coste : pas seulement les chasseurs

Le cabinet Lobbying et Stratégies de Thierry Coste est sis 90 bis rue de Varenne, non loin, dans la même rue, du ministère de l'Agriculture, du ministère de la Cohésion des territoires, et de Matignon, et par ailleurs à 700 mètres du Palais Bourbon.

Hors les chasseurs, il défend les possesseurs d'armes à feu en France via l'assez flou "comité Guillaume Tell" (qui se veut l'équivalent, toutes proportions gardées, de la NRA américaine), ainsi que des fabricants d'armes comme Beretta, mais il agit aussi pour des gouvernements étrangers pas toujours très recommandables, comme le Tchad, la Mauritanie, le Gabon, l’Arabie saoudite, la Russie, la Turquie… (cf MarianneLes Jours, Le Monde...)

Par parenthèse, Lobbying et Stratégies a travaillé aussi pour le SNVEL, le Syndicat National des Vétérinaires d'Exercice Libéral, qui comme on voit choisit bien ses collaborateurs…

Un cynisme revendiqué

L'une des caractéristiques de Thierry Coste est son cynisme délibérément assumé.

France 3 Franche Comté, JT d'avril 2006 : 
La présentatrice : « C'est pas gênant, comme terme, pour vous, "un pro de la manipulation" ? »
Thierry Coste : « Non, pas du tout, je l'assume pleinement ».

Les Jours , novembre 2017 :
« J’assume totalement d’aider des régimes dits “autoritaires” », explique le lobbyiste, qui se dit aussi « professionnel du renseignement et de la manipulation ». 

Le Monde, janvier 2018 (l'article commence en annonçant « cet homme qui se présente lui-même comme le "Machiavel de la ruralité" et que beaucoup décrivent comme "un animal politique à sang froid". ») :
« On peut dire que je suis un mercenaire, mais moi, au moins, je l’assume »,

France Inter, juin 2018 :
« J’assume complètement le fait d’être un véritable mercenaire. […] je respecte la loi, point. Pour le reste je n'ai aucun état d’âme ». 

RMC-BFMTV, vidéo de juin 2018 :  
 « Ah je n'ai pas de morale. Je respecte la loi c'est clair. Mais au delà de ça, la ruralité, c'est ma passion, donc je suis très ma-chia-vé-lique ». [rictus machiavélique de circonstance]. 
L'intervieweuse (Maïtena Biraben) s'étonne de la déclaration "je n'ai pas de morale". Coste enchaîne :
« Oui ! Mais je vous le confirme ! Alors il n'y a pas beaucoup de gens qui l'assument, mais moi je l'assume complètement. Je défends des gouvernements étrangers […] qui ont parfois des comportements très douteux avec les droits de l'Homme etc, mais je les assume ! ». 

En fait, rien de nouveau : il suffisait de lire le bouquin de Coste Le vrai pouvoir d'un lobby - Les politiques sous influence (2006), où il terminait crûment le chapitre Introduction par : « je fais partie de ceux qui vous mènent en bateau à coup de rumeurs et de polémiques. » Manu Premier, un "politique sous influence" ? Ça alors !

 

 

Thierry Coste et Manu Premier Thierry Coste et Manu Premier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chiffre d'affaires

Coste prétend jouer la franchise, pourquoi pas, ça semble lui réussir.
Donc quelles sont ses motivations ?
Le goût pour les armes et la chasse.
Le goût de la proximité avec le pouvoir.
Et le fric, évidemment.

Cependant, question fric, c'est pas clair

En 2015, le chiffre d'affaires (vente de services) était de 321 400 € (dernier bilan accessible sur Infogreffe).
En 2012, il était de 510 000 €. 
Ces comptes sont censés inclure les affaires réalisées à l'étranger, puisque la société Lobbying et Stratégies est assimilable à la personne de Thierry Coste et ne comporte aucune filiale.

Depuis la loi "Sapin II" promulguée en décembre 2016, les "représentants d'intérêts" doivent fournir à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) un certain nombre d'informations, dont le chiffre d'affaires de l'année précédente réalisé en France (sous forme d'une large fourchette). Lobbying et Stratégies fait état d'une fourchette de 100 000 à 500 000 € pour le second semestre 2017 (cf la fiche HATVP, onglet "Moyens")

Concernant le chiffre lié au lobby cynégétique, la Cour des comptes, dans ses observations de 2013 sur les comptes de la Fédération Nationale des Chasseurs, constatait que Thierry Coste percevait environ 200 000 euros par an (180 000 à 210 000 € par an pour les exercices 2008/2009 à 2011/2012).
Or, en mai 2016, Thierry Coste avait déclaré à Marianne : « La fédération [des chasseurs] me prend la moitié de mon temps, mais représente seulement 10 % de mon chiffre d'affaires. »
Donc son chiffre d'affaire devrait être bien supérieur aux chiffres mentionnés plus haut…

Mais quand on fait partie de la cour des monarques présidentiels depuis trois ou quatre mandatures, on n'a pas à craindre de contrôle fiscal.

Nicolas Hulot et les lobbies

Manu Premier et Nicolas Hulot Manu Premier et Nicolas Hulot

Le départ de Nicolas Hulot est dû à une accumulation de frustrations. En entrant au gouvernement, il avait accepté de creuser l'écart entre l'éthique de conviction et l'éthique de responsabilité, mais le gouffre entre les deux a fini par avoir raison de lui.

Du traitement des animaux par la filière agro-alimentaire ou les chasseurs, au recul sur le glyphosate, en passant par le recul sur la baisse du nucléaire ou sur la définition des pertubateurs endocriniens, ou par le CETA faisant peu de cas du développement durable et de l’environnement, le gouvernement macronien a montré que l'écologie et les animaux étaient pipeaux face à l'é-co-no-mie. Certes, il y a eu quelques décisions allant dans le sens de Nicolas Hulot, au premier rang desquelles l'abandon de l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, mais elles ne font pas le poids.

Dans son interview sur France Inter du 28 août, Nicolas Hulot déclarait, lors de la minute consacrée à la réunion sur la chasse : « J’ai découvert la présence d’un lobbyiste qui n’était pas invité à cette réunion. C’est symptomatique de la présence des lobbies dans les cercles du pouvoir. Et Il faut à un moment ou à un autre poser ce problème sur la table, parce que c'est un problème de démocratie ».

Quand on est dans les cercles du pouvoir, la pression continuelle de toutes sortes de lobbies doit être extrêmement pesante. Mais d'un autre côté, les lobbies ont toujours existé et existeront toujours, a fortiori dans les régimes démocratiques. D'ailleurs, en anglais le terme "lobby" n'est pas un gros mot comme en français. Il y a donc toutes sortes de lobbies, qui sont l'expression de la société civile : économiques, utilitaires, idéologiques, religieux, passionnels… Ils sont reconnus auprès des pouvoirs publics comme "représentants d'intérêts". Le Sénat a ainsi sa (petite) liste des représentants d'intérêts, et l'Assemblée nationale tenait aussi son registre, qui a laissé place au répertoire des représentants d’intérêts de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) institué par la loi du 9 décembre 2016

Evidemment, tous les lobbies n'ont pas le même poids, les lobbies économiques ayant un poids démesuré par rapport aux lobbies éthiques ou écologiques. La difficulté est là. Le lobby cynégétique est quant à lui une particularité française, de même qu'en Espagne sévit le lobby tauromachique.

Bref,

La démission de Nicolas Hulot a été saluée par l'ensemble de l'opposition (avec bien sûr plus de sincérité à gauche qu'à droite). Ainsi que, puisque nous sommes sur Mediapart, par M'sieur Plénel

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.