La chute de la maison Le Drian ?

Quelques commentaires sur la trajectoire de Jean-Yves Le Drian, suite à l'échec de la liste LREM qu'il soutenait pour les municipales de 2020 à Lorient

Ce billet s'inscrit dans le sillage du minutieux article de Déborah Coeffier, journaliste indépendante d'origine lorientaise, qu'a mis en ligne Mediapart hier 29 juin, et qui fait le point sur les différents paramètres ayant abouti à l'actuelle situation à Lorient.

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La trajectoire de Le Drian

Jean-Yves Le Drian a été une figure bretonne du Parti Socialiste : chef de la section de Lorient du Parti socialiste en 1975, maire de Lorient de 1981 à 1998, député de la circonscription de Lorient du Morbihan de 1978 à 1991 et de 1997 à 2007, conseiller régional de Bretagne depuis 1998, et président du conseil régional de 2004 à 2017.

A côté de cela, il a occupé des fonctions gouvernementales comme secrétaire d'État à la Mer sous Mitterrand de 1991 à 1992, puis comme ministre de la Défense de 2012 à 2017 sous Hollande, enfin comme ministre de l'Europe et des Affaires étrangères sous Macron depuis 2017.

Il avait soutenu Manuel Valls lors de la primaire de la gauche en janvier 2017, puis s'était rallié comme ce dernier à la candidature de Macron en mars 2017. Il a quitté le PS en mars 2018, et a fondé en février 2020 avec d'anciens membres du PS le parti Territoires de progrès, qui se veut une aile gauche de LREM.

Les dernières municipales

Lors des municipales de 2020, JY Le Drian soutenait Laurent Tonnerre, adjoint à la mairie de Lorient, qui comme lui avait fait dès février 2017 le choix de se rallier à Macron, et qui était donc investi par LREM.
Norbert Métairie, ex premier adjoint de Le Drian qui avait pris la tête de la mairie suite à la nomination de celui-ci à la présidence du conseil régional en 1998, et y était resté depuis, ne se représentait pas. Mais il était resté au Parti socialiste, et soutenait pour sa succession un adjoint PS, Bruno Blanchard.
Cependant, en octobre 2019, la liste socialiste s'est fracturée : le PS a choisi de suspendre l'investiture de Bruno Blanchard au regard d'accusations de violences conjugales lors d'une bataille juridique close en 2015, et de le remplacer par Damien Girard, ancien conseiller municipal. Mais Bruno Blanchard a démissionné du PS et maintenu sa candidature.

Donc 4 listes principales entraient en jeu :
. Damien Girard (PS, PC, écologistes),
. Bruno Blanchard (PS "dissident"),
. Fabrice Loher (droite et centre-droit),
. Laurent Tonnerre (LREM, ex-PS).

Au premier tour :
. Damien Girard (22,99%) et Bruno Blanchard (18,45%) ont totalisé 41,44 % des suffrages exprimés,
. Fabrice Loher était à 20,83 %,
. Laurent Tonnerre était dernier des listes principales avec 17,80 %.

Au second tour :
. Damien Girard (32,83 %) et Bruno Blanchard (19,55 %) ont totalisé 52,38 %,
. Fabrice Loher a obtenu 35,34 %, donc l'a emporté (de 342 voix),
. Laurent Tonnerre est resté dernier des listes principales avec 12,27 %.

Conclusions :
- La gauche (bon, la "vieille" gauche) aurait dû l'emporter si elle n'avait pas été scindée en deux suite à la résurgence d'un procès familial clôturé autour d'un divorce (si violences conjugales il y a eu, ceci relève en premier lieu de la justice, pas des médias ni de la politique). En tout cas ceci a valu à une grande ville bretonne de passer à droite.
- Mais dans tous les cas de figure, le candidat LREM soutenu par JY Le Drian se serait affalé.

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Rappel : les régionales de 2015

Je voudrais à cette occasion rappeler un épisode de Le Drian : les régionales qui s'étaient tenues en décembre 2015.
Lors de ces élections, la Bretagne avait été la région française où le FN avait fait son score le plus bas avec 18.87 % (suivie par la région adjacente des Pays de la Loire avec 19.74 %), si on met de côté les DOM (dont la Corse, of course).
Mais la Bretagne avait été l'objet d'une autre exception : c'était la seule région où la liste du PS n'avait pas fusionné avec EELV au 2ème tour.
Pourquoi ? Parce que la tête de liste PS, Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la Défense, avait la victoire assurée.

Traditionnellement, le fait d'appartenir au gouvernement est un avantage lors d'élections locales, même si actuellement ce n'est plus un fait acquis.
Cet avantage vaut en particulier pour les ministères dits régaliens (Défense, Justice, Intérieur, Affaires Étrangères).

Et, bien entendu, la popularité de Jean-Yves Le Drian, natif de Lorient (Morbihan) avait grimpé en flèche avec les attentats du 13 novembre 2015. C'est le ministre qui était à la tête des opérations contre Daech sur son "califat", à cheval entre l'Irak et la Syrie.

Ces opérations avaient été notamment assurées par les Rafale et les Super Étendard à partir du porte-avions français Charles de Gaulle, navire amiral de la Marine nationale française, stationné en Méditerranée orientale à partir du 23 novembre 2015. Ce porte-avions d'où partaient les frappes sur les raqqailles du Levant avait été construit dans la cité du Ponant, à l'arsenal de Brest, du temps de sa splendeur. La Direction des Constructions Navales de Brest (DCNS) a par la suite connu un déclin, même si elle assure encore la base de sous-marins nucléaires et la maintenance de navires militaires.
D'un autre côté, un constructeur comme l'entreprise Piriou, dont le chantier naval est à Concarneau, également dans le Finistère, voyait son activité se développer depuis plusieurs années grâce à des commandes militaires qui sont devenues majoritaires (et du coup a développé ses activités à Lorient).
Coïncidence ou pas, c'est dans le Finistère que Le Drian avait obtenu son meilleur score.

Toujours est-il que la proposition d'EELV de participer à la liste de Le Drian avait été balayée d'un revers de main, sous des motifs qui n'avaient dupé personne.

La tête de liste EELV en Bretagne était René Louail, natif des Côtes-d'Armor.
Il pouvait ne pas plaire aux végétariens, puisqu'il fut éleveur de porcs (mais sur paille), de poulets (mais Label rouge) et de brebis, sur une exploitation de 44 hectares dont 70% en herbe.
Mais il défendait de longue date une agriculture à échelle humaine, il avait été porte parole de la Confédération paysanne nationale, il avait été membre du bureau de la Coordination Européenne "Via Campesina", et il avait été président du groupe EELV au Conseil Régional de Bretagne.

M Le Drian, pour sa part, avait recruté parmi ses co-listiers Olivier Allain, éleveur de vaches laitières, ancien président de la FDSEA des Côtes d'Armor, et alors président de la Chambre d'agriculture de ce département ; ou encore Olivier Le Bras, l’ex-délégué syndical FO de l'abattoir Gad à Lampaul-Guimiliau (Finistère), lequel avait déposé son bilan en 2014.

Et le 8 décembre 2015, le jour même où il annonçait récuser un accord avec EELV, Le Drian rendait visite au siège du groupe Doux, à Châteaulin (Finistère).
Pour rappel, le volailler Doux, premier producteur européen de volaille et de produits élaborés à base de volaille (son site de Chateaulin pouvait abattre plus d'un demi-million de poulets par jour), un des chouchous de la FNSEA, était le plus gros bénéficiaire de la PAC en France, au titre des aides européennes à l'exportation ("restitutions"), jusqu'à leur arrêt en 2014. Et en 2014, il a continué à recevoir beaucoup d'argent public (aides européennes pour "maintenir les emplois" et soutien décidé par FranceAgriMer). Et il a échappé à la faillite grâce à l'engagement en 2013 et en 2014 du groupe Al-Munajem, son premier client saoudien (un des principaux débouchés de Doux est l'exportation de viande de poulet au Moyen Orient (184 millions de poulets abattus par an), dont les deux tiers en Arabie Saoudite (cf le 4 de ce billet de 2014 pour plus de précisions sur Doux).

On connaît par parenthèse la grande affection envers la famille royale saoudienne de M Le Drian, auprès de laquelle il avait été faire la danse du ventre en octobre 2015 avec Manuel Valls, espérant toujours  la concrétisation de promesses de contrats mirobolants pour Thalès et DNCS.
Bon, je ne vais pas digresser sur les armes françaises que l'Arabie Saoudite a pu utiliser pour massacrer des civils au Yémen depuis 2015 malgré les dénégations du ministère de la Défense. J'invite ceux que ça intéresse à lire Mon pays vend des armes (2019) ou Cartographie d’un mensonge d’Etat (2019), ou encore à regarder Mon pays fabrique des armes (2018) ou Crimes de guerre au Yémen, les complicités européennes (2019).

En tout cas, on comprend que M Le Drian ait voulu en 2015 tenir à l'écart René Louail, adversaire de la FNSEA, pourfendeur de l'agrobusiness, détracteur de la course au gigantisme, défenseur de l'agriculture locale et biologique et de la pêche artisanale durable, soucieux de l'environnement et de la biodiversité, promoteur de la coopération, de l'économie dite sociale et solidaire, des emplois "verts", des TPE et PME innovantes. Et, pour couronner le tout, favorable à la réduction des transports routiers de marchandises à travers la Bretagne !

Bref :

Lors des régionales de 2015, Le Drian envoyait balader EELV. Ce parti, après quelques années difficiles, allait percer aux élections européennes de 2019, et a donc confirmé sa percée aux municipales de 2020.
Lors des municipales de 2020, vu que Le Drian s'était rallié à Macron en 2017, il a soutenu à Lorient, sa ville fétiche, le candidat LREM, qui a fait au final 12,27 %.
Quand on pense qu'il a été à la tête du ministère de la Défense, dont le rôle prospectif et stratégique est capital…

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