20 après la rétrocession, la population de Hong Kong se bat pour son autonomie

« Une génération de jeunes après l’autre a reçu une éducation colonialiste….Ils ont eu le cerveau lavé jusqu’à l’os par le colonialisme » a récemment déclaré Zhou Nan, l’ancien représentant de la Chine à Hong Kong, pour expliquer l’émergence d’un mouvement pour l’autodétermination ou l’indépendance de la Région administrative spéciale au cours des dernières années.

Pourtant, au cours des 155 ans de statut colonial, on n’a jamais vu apparaître de front de libération réclamant l’indépendance, contrairement à ce qui s’est passé dans toutes les colonies du monde. Et au cours des négociations entre le Royaume uni et la Chine, l’indépendance n’avait jamais été envisagée : les Hongkongais les plus hostiles à Pékin demandaient une prolongation de l’administration britannique, tandis que, les plus radicaux demandaient uneque la région jouisse d’unevéritable démocratie au sein de la République populaire de Chine. Ce n’est donc pas le « lavage de cerveau colonialiste » qui a provoqué le mouvement indépendantiste, mais bien vingt années de pouvoir du parti communiste chinois (PCC), avec ses promesses non tenues, ses interventions intempestives, ses « interprétations » de la Loi fondamentale.

Toutefois, malgré une détérioration indéniable depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012, vingt ans après la rétrocession, Hong Kong n’est pas encore devenue « une ville chinoise comme les autres »

La formule « un pays, deux systèmes », inventée par Deng Xiaoping afin de permettre une rétrocession en douceur de Taiwan, puis de Hong Kong, a connu des vicissitudes, mais elle demeure en vigueur. Malgré le développement économique impressionnant de la Chine, et notamment de la ville frontalière de Shenzhen, Hong Kong, dont le poids dans l’économie chinoise s’est effondré en vingt ans[1], jouit encore de spécificités non négligeables : une justice largement indépendante, un pluripartisme garanti par la loi, des libertés fondamentales protégées comme le montrent les manifestations quasi-quotidiennes ; elle reste l’une des principales places financières du monde, et si elle n’est plus la porte d’accès commercial à la Chine qu’elle était il y a vingt ans, elle demeure un acteur important dans le domaine financier. En effet, c’est à Hong Kong qu’ont lieu une grande partie des introductions de sociétés en bourse, et la RAS joue un rôle très important dans l’internationalisation du yuan. Les travaux d’infrastructure, le bâtiment font vivre l’économie, et le taux de chômage ferait rêver Emmanuel Macron.

Alors, pas de quoi s’émouvoir ?

Si la réalité a démenti les Cassandre, elle n’a pas pour autant confirmé les illusions des optimistes béats. Malgré les promesses contenues dans la Déclaration conjointe sino-britannique[2], confirmées par la Loi fondamentale[3], le gouvernement de Pékin n’a cessé de réduire le « haut degré d’autonomie » garantissant que « les Hongkongais gouverne[raie]nt Hong Kong ». Au cours des deux décennies écoulées, l’Assemblée populaire nationale est intervenue à plusieurs reprises pour « interpréter » la Loi fondamentale à la demande du Chef de l’Exécutif de la Région administrative spéciale et le Bureau central de liaison, qui représente le gouvernement de Pékin à Hong Kong, n’a pas lésiné sur les interventions qui se sont multipliées au cours des dernières années. Le 27 mai dernier, Zhang Dejiang, responsable des affaires de Hong Kong au sein du comité permanent du Bureau politique du PC chinois, a déclaré que « le gouvernement central a la responsabilité de veiller à ce que les fonctionnaires défendent la loi fondamentale, et qu’ils plaident allégeance au pays et à Hong Kong »[4]. Et si ce n’était pas assez clair, il a affirmé : « en aucun cas les pouvoirs du gouvernements central ne seront mis en cause au nom du ‘haut degré d’autonomie’ »[5] .

Une base de subversion ?

Les dirigeants communistes qui, au cours de la guerre civile contre le Kuomintang, avaient utilisé Hong Kong comme base de repli et de réflexion stratégique, ont toujours craint que le territoire ne devienne une base de subversion. En 1989, il avait offert un refuge à nombre de militants démocrates fuyant la répression consécutive au massacre du 4 juin. Le parti démocrate, le parti travailliste et le parti civique qui constituent la principale force d’opposition depuis 1997 et obtiennent régulièrement 60% des suffrages aux élections législatives, sont d’ailleurs issus pour la plupart de l’Alliance pour le soutien au mouvement patriotique pour la démocratie, créée en 1989 pour soutenir le mouvement démocrate en Chine, puis aux militants s ayant pu quitter le pays. Alors que les chiffres 6.4 qui, en chinois, désignent le 4 juin, sont interdits sur la toile en République populaire, chaque année à cette date se tient à Hong Kong une veillée qui rassemble des dizaines de milliers de participants, dont bon nombre de "touristes" venus du Continent. Cette veillée est même devenue une sorte de symbole de l’identité hongkongaise --une identité politique caractérisée par la défense du pluralisme, des libertés, et de la démocratie—forgée dans l’opposition au néo-totalitarisme du parti communiste chinois. Dans ces conditions, on comprend l’inquiétude du PC lorsque cette nouvelle identité s’affirme.

Depuis 1997, celle-ci s’est affirmée avec une force croissante chaque fois que la population a estimé que Pékin s’ingèrait de manière intempestive dans les affaires de la RAS. Ainsi, lorsqu’en 2003, sous la pression du gouvernement central, le Chef de l’Exécutif a tenté de faire voter les lois d’application de l’article 23 de la Loi fondamentale qui condamne la subversion, plus d’un demi-million de personnes sont descendues dans la rue pour dénoncer une mesure qui risquait de mettre un terme aux libertés fondamentales et à la spécificité de Hong Kong. Le gouvernement a reculé, et moins de deux ans plus tard, le Chef de l’Exécutif a démissionné.

Mais il ne s’agissait que d’un recul tactique. Convaincus que les habitants de la RAS étaient encore trop imprégnés de mentalité coloniale, les dirigeants de Pékin ont décidé d’introduire un programme d’ « éducation patriotique » afin que les jeunes générations soient dans de meilleures dispositions à l’égard du PC. Mal leur en a pris : en 2012, plus de cent mille jeunes élèves ainsi que leurs parents ont manifesté pendant plusieurs semaines pour s’opposer à ce « lavage de cerveau ». Là encore, les autorités ont reculer.

Devant ces mobilisations incessantes, le gouvernement central a décidé de revenir sur sa promesse d’accorder en 2017 l’élection du chef de l’exécutif au suffrage universel direct. Alors que depuis le début de 2013, un mouvement se développait en faveur d’une nomination des candidats par des assemblées de citoyens, l’Assemblée nationale populaire a adopté en août 2014 une décision selon laquelle seuls pourraient se présenter aux suffrages de leurs compatriotes « deux ou trois candidats » ayant obtenu l’approbation de plus de 50% des membres d’un comité de sélection largement acquis à Pékin. Cela revenait à interdire à un candidat démocrate de se présenter. Cette décision a provoqué la colère d’une grande partie de la jeunesse et a débouché sur une occupation d’endroits stratégiques de la ville qui a duré 79 jours pour obtenir une « véritable élection au suffrage universel » de Chef de l’Exécutif. Ce mouvement, s’il n’a pas été réprimé dans le sang comme celui de Tiananmen à Pékin, n’a cependant pas eu de résultats, créant un sentiment de frustration parmi les jeunes. Un grand nombre d’entre eux en ont conclu qu’il n’y avait aucun espoir de véritable démocratie dans le cadre chinois, et qu’il fallait s’orienter vers l’ « autodétermination », voire vers l’indépendance.

Cette réaction de rejet d’une Chine incarnée par l’ « invasion » des touristes chinois (40 millions par an dans une ville comptant 7 millions d’habitants) s’était fait jour vers 2010. Dès cette date, des jeunes Hongkongais s’étaient organisés pour manifester contre la disparition des commerces de proximité remplacés par des boutiques destinées à la clientèle du Continent. D’autres accusaient les riches ressortissants de la République populaire de faire monter les prix de l’immobilier en achetant des appartements de luxe sans se préoccuper de leur coût.

On assiste ainsi à une réaction à la fois xénophobe et « anticoloniale » renforcée par la polarisation croissante de la société.. Cette animosité s’est sans aucun doute aggravée lorsque Pékin a renié ses promesses d’instauration du suffrage universel. C’est ainsi qu’une revendication qui n’était jamais apparue au cours des 155 ans de colonialisme, s’est fait jour après moins de vingt ans de pouvoir du parti communiste.

Cette situation est évidemment inacceptable pour les dirigeants chinois, surtout depuis que Xi Jinping a mis à l’ordre du jour « la renaissance de la nation chinoise »

Depuis 2012, le gouvernement central a resserré son étreinte sur la RAS. Il a été bien aidé par le Chef de l’Exécutif C.Y.Leung, nommé cette année-là.

En 2015, cinq responsables de la maison d’édition « Mighty Currents », qui publiait et diffusait des livres à scandale sur la vie des dirigeants du PC, ont disparu. L’un d’eux, Gui Minhai, de nationalité suédoise, a été enlevé en Thaïlande en octobre 2015. En janvier de l’année suivante, il est apparu à la télévision chinoise pour affirmer qu’il répudiait sa nationalité suédoise. Il affirmait en outre qu’il s’était rendu en Chine de son plein gré, pour témoigner sur un accident survenu en 2003 [6]. Mais plus tard, on a appris il était accusé de publication illégale.

Un autre éditeur, Lee Po, a été enlevé sur le territoire de Hong Kong en décembre 2015. Le 25 mars 2016, lors d’une conférence de presse à Hong Kong, il a affirmé contre toute vraisemblance, qu’il s’était rendu en Chine de son plein gré. Depuis, on est sans nouvelles de lui.. En juin 2016, un autre de ces éditeurs, Lam Wing-Kee, a déclaré dans une conférence de presse qu’il avait été enlevé et séquestré en Chine, et qu’il était évident que les aveux de ses camarades avaient été extorqués. Cet épisode a suscité de nombreuses inquiétudes dans la population de la RAS : en effet, si la police du Continent peut impunément enlever des ressortissants hongkongais à Hong Kong, cela signifie que les garanties fournies par la formule « un pays, deux systèmes » ne fonctionnent plus.

 

D’autres attaques contre les libertés politiques ont été mises en œuvre par le gouvernement : en août 2016, deux jeunes candidats indépendantistes se sont vu refuser le droit de se présenter aux élections législatives de septembre. Un peu plus tard, deux élus indépendantistes, qui avaient pu se présenter, ont été poursuivis en justice par le gouvernement de Hong Kong pour avoir insulté la patrie au cours de leur prestation de serment[9]. Cette condamnation a été facilitée par une interprétation de l’Assemblée populaire nationale de l’article 104 de la Loi fondamentale selon laquelle la prestation de serment doit être « sincère » et « solennelle »[10]. Profitant de cette interprétation, les autorités ont poursuivi en justice cinq autres députés démocrates et localistes qui avaient crié des slogans pendant leur prestation de serment[11].

On le voit, depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, Pékin a resserré son étreinte sur Hong Kong : le nouveau dirigeant, qui a augmenté l’emprise du gouvernement central sur les « régions autonomes » peuplées de minorités nationales comme le Xinjiang ou le Tibet, est particulièrement soucieux de maintenir l’ « unité nationale » autour de son projet de renaissance de la nation. L’émergence d’une tendance localiste, même si elle est fortement minoritaire, inquiète d’autant plus Pékin qui est bien décidé à l’étouffer dans l’œuf.

Aujourd’hui, les espaces d’expression pour les voix opposées au parti communiste se sont réduits. Cela ne signifie pas que Hong Kong est devenue « une ville chinoise comme les autres », mais il est certain que les animateurs de la vie politique et de la société civile de la RAS sont aujourd’hui plus menacés qu’il y a vingt ans, et qu’ils sentent la nécessité de se mobiliser contre les tentatives d’ingérence du Bureau central de liaison.

Vingt ans après la rétrocession, Hong Kong a vu certaines de ses libertés s’éroder, mais en une période où la répression s’abat fortement sur la société civile en Chine, la société de la RAS continue de résister. La meilleure preuve en est le modus vivendi qui marque les célébrations du 1er juillet : tandis que la matinée est réservée aux « forces progressistes », au gouvernement, et aux dirigeants du parti communiste venus visiter la RAS, l’après-midi appartient aux multiples groupes de la société civile qui manifestent leur existence et leur opposition au gouvernement

 

 

 

 

 

 

[1] En 1997, l’économie de Hong Kong représentait 18% de l’économie chinoise contre 3% aujourd’hui

[2] Signée par Zhao Ziyang et Margaret Thatcher en décembre 1984

[3] Mini constitution de la région adoptée en avril 1990

[4] http://www.scmp.com/news/hong-kong/politics/article/2095957/state-leader-zhang-dejiang-declares-beijings-power-supervise

 

[5] http://www.scmp.com/news/hong-kong/politics/article/2095923/chinese-state-leader-zhang-dejiang-details-beijings-plans

 

[6] Siu, Phila (7 March 2016). "Exclusive: email reveals Lee Po feared Gui Minhai kidnapped by Chinese agents before he himself disappeared". South China Morning Post

 

 

 

 

[9] « Appeal judges uphold localist pair’s dismissal from Hong Kong’s Legislative Council », SCMP, http://www.scmp.com/news/hong-kong/politics/article/2050347/appeals-court-upholds-localist-pairs-dismissal-hong-kongs

[10] « China’s top body lays down law on Hong Kong oath-taking », South China Morning Post, http://www.scmp.com/news/hong-kong/politics/article/2095923/chinese-state-leader-zhang-dejiang-details-beijings-plans

 

[11] « Long Hair » Leung Kwok-heung a toujours crié des slogans lors de sa prestation de serment, et il n’avait jamais été inquiété pour ce motif.

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