L’arrestation de Xu Zhiyong, un signe de faiblesse du pouvoir chinois

Comment peut-on « réunir une foule pour troubler l’ordre dans un lieu public » lorsque l’on est en résidence surveillée depuis trois mois? C’est pourtant ce dont est accusé l’avocat fondateur du mouvement des nouveaux citoyens Xu Zhiyong, détenu depuis le 16 juillet dans un centre de détention de Pékin.

Comment peut-on « réunir une foule pour troubler l’ordre dans un lieu public » lorsque l’on est en résidence surveillée depuis trois mois? C’est pourtant ce dont est accusé l’avocat fondateur du mouvement des nouveaux citoyens Xu Zhiyong, détenu depuis le 16 juillet dans un centre de détention de Pékin. Comment, alors qu’il ne pouvait sortir sans escorte policière, a-t-il pu organiser des rassemblements ? De deux choses l’une, soit Xu a le don d’ubiquité, soit les policiers chargés de sa surveillance sont des incapables, et il y a tout lieu de se demander s’il n’est pas inutile d’affecter des sommes aussi importantes au « maintien de la stabilité »[1]. Soit, et c’est l’explication la plus plausible, ayant décidé d’en finir avec les mouvements de protestation citoyens, le gouvernement chinois ne s’embarrasse pas pour trouver un prétexte plausible. Et l’arrestation de Xu Zhiyong semble prouver qu’il a décidé d’en finir par tous les moyens avec les citoyens qui osent affirmer leurs opinions, aussi modérés soient-ils. En effet, depuis le début de l’année, la police a détenu une centaine d’activistes et arrêté au moins quinze membres du « mouvement des nouveaux citoyens »[2]qui avaient osé réclamer  que les avoirs des cadres dirigeants soient rendus publics. Ces militants qui risquent de lourdes peines de prison, certains pour « incitation au renversement du pouvoir d’Etat », s’étaient contentés de déployer des banderoles exprimant leur revendication sur les trottoirs de Pékin et d’autres villes chinoises. Ils avaient le tort d’avoir organisé ces événements sans avoir obtenu l’autorisation préalable de la police. Inutile de dire que celle-ci n’accorde jamais l’autorisation de manifester.

 

Quand on sait que depuis son arrivée au pouvoir en novembre dernier, le nouveau numéro un du Parti, Xi Jinping, a mis la lutte contre la corruption des dirigeants au centre de son programme, on sent bien l’ironie de la situation. Mais pourquoi le pouvoir s’acharne-t-il contre des citoyens raisonnables, non violents, dont les revendications, loin de mettre en danger le régime, appuient le combat du Secrétaire général ?

On a rarement vu des opposants aussi modérés que Xu Zhiyong. Docteur en droit de l’université de Pékin, ce professeur de l’Université des télécommunications s’est toujours attaché à respecter à la lettre les lois de la République populaire, et notamment sa constitution. S’il a avoué son admiration pour les animateurs du mouvement pour la démocratie de 1989, et notamment pour Liu Xiaobo, il n’en a pas moins affirmé sa différence, déclarant : “J’ai du respect pour ceux qui ont soulevé les questions des droits de l’Homme dans le passé, mais maintenant, nous espérons travailler de manière constructive dans l’espace qui nous est accordé par le système juridique. Des changements concrets mais graduels, je crois que c’est cela que la plupart des Chinois veulent.”[3]

De la fondation de « Gongmeng », l’Open Constitution Initiative, en 2003, à la création du Mouvement des nouveaux citoyens, Xu a toujours maintenu son action dans des limites strictement constitutionnelles. En 2003, il s’est d’ailleurs présenté comme candidat indépendant à l’Assemblée populaire du district de Haidian à Pékin et y a été élu. C’est l’affaire Sun Zhigang, considérée comme l’acte de naissance du mouvement de défense des droits civiques (weiquan yundong)qui l’a fait connaître. Quand ce designer originaire du Hubei a été tabassé à mort dans un centre d’hébergement et de rapatriement de Canton parce qu’il n’avait pu produire son certificat de résidence, Xu Zhiyong et deux autres professeurs de droit ont adressé une lettre ouverte à l’Assemblée populaire nationale pour demander l’abolition de ces centres qui, selon eux, violaient le principe de l’égalité entre les citoyens. Le succès de cette pétition qui a abouti à l’abolition effective des centres a semblé montrer qu’en s’appuyant sur la loi, il était possible de faire avancer les droits de citoyens. C’était en tous cas la conviction profonde de Xu qui, depuis dix ans, est intervenu chaque fois qu’un abus se produisait. Toutes ces actions ont été menées dans un strict cadre légal,  Xu Zhiyong et son organisation ayant porté ces affaires devant les tribunaux, le plus souvent sans succès, du reste.

Malgré ce légalisme intransigeant, le pouvoir n’a pas cessé de tenter par tous les moyens de mettre un terme à ses actions. N’ayant pu  s’inscrire comme organisation non gouvernementale auprès du Ministère des affaires civiles, Gongmeng s’est enregistrée auprès de la Chambre de commerce comme entreprise, comme nombre d’ONG.  Cela l’oblige à payer des impôts sur des profits inexistants. En août 2009, Gongmeng a été l’objet d’un redressement fiscal d’1,4 millions de yuans, et Xu Zhiyong, en tant que responsable juridique a été arrêté. A la suite d’une mobilisation de ses membres et de ses bailleurs, l’organisation a pu rembourser ses dettes, mais n’est pas parvenue à éviter la fermeture. Xu a été relâché sous caution ce qui, à l’époque, avait surpris les observateurs, et était apparu comme un progrès remarquable dans l’application de la loi.

Pas pour longtemps. Tirant les leçons de cette expérience, Xu a alors lancé le mouvement des nouveaux citoyens. Pour lui, le meilleur moyen de pousser le gouvernement à mettre en oeuvre l’Etat de droit consiste à développer une société civile vibrante, animée par des citoyens conscients. Reprenant, sans le savoir, la tradition des banquets républicains lancée sous le Second empire, Xu organisait chaque mois, dans divers endroits du Pays, des dîners au cours desquels les participants discutaient des moyens de développer la conscience civique des Chinois. Les nouveaux citoyens sont appelés à « vivre dans la vérité »[4] : ils doivent « rejeter la corruption dans leur vie, la pratique consistant à rechercher le profit individuel aux dépens du public ; il leur faut agir selon leur conscience et ne pas faire le mal, rendre des services à la société, et se surveiller mutuellement pour mettre en oeuvre ces promesses »[5]  Le mouvement revendique sa participation aux divers épisodes qui ont marqué la défense des droits civiques au cours des dernières années: «  les campagnes contre le déplacement forcés des résidents, contre la stratification provoquée par le système d’enregistrement des résidences, pour la commémoration du 4 juin[6], pour la liberté de croyance, pour la protection de l’environnement, pour la sécurité alimentaire, pour l’élection de candidats indépendants aux Assemblées populaires etc. »[7]. Porter des T-shirts affichant sa qualité de citoyen, retweeter les messages défendant les droits, filmer les abus commis par les forces de l’ordre et poster les vidéos sur internet, tels sont les modes d’action du mouvement.  Plus récemment, il a organisé la campagne pour la publication des avoirs des dirigeants qui a abouti à 15 arrestations au cours des quatree derniers mois.

Pourquoi ces modes d’action non-violents portant sur des questions qui ne mettent nullement en question le monopole du parti inquiètent-ils à ce point les autorités? C’est d’autant plus étonnant que la direction issue du 18ème congrès du PC ne cesse de clamer sa volonté d’améliorer les rapports entre les dirigeants et les citoyens, et notamment d’éliminer la corruption qui menace l’existence même du régime. De fait, le pouvoir craint terriblement l’action spontanée de citoyens qui réclament l’instauration d’un véritable gouvernement constitutionnel. Leur modération apparente cache un défi insupportable au monopole du Parti sur le champ politique. Depuis plus de six mois, Xi Jinping a affirmé sa stratégie dans la lutte contre la corruption : loin de vouloir créer des canaux qui permettraient aux citoyens de superviser les dirigeants, il préfère appeler les cadres à « rectifier leur style de travail », affirmer la nécessité de mettre en oeuvre la « ligne de masse » chère à Mao Zedong. Jamais il n’est question d’entreprendre des réformes institutionnelles, ou de faciliter le développement de la société civile ou de la conscience citoyenne. Les mouvements spontanés en faveur de la citoyenneté, les appels à mettre en oeuvre le constitutionnalisme comme élément indispensable de l’Etat de droit, se heurtent à la répression de la part du pouvoir. Ceux qui s’attendaient à ce que la nouvelle génération de dirigeants entreprenne des réformes institutionnelles pour éviter que les multiples conflits sociaux ne menacent la stabilité du régime en seront pour leurs frais.

L’arrestation de Xu Zhiyong, qui intervient après celle de quinze activistes du mouvement des Nouveaux citoyens, montre que le pouvoir n’est pas prêt à discuter avec les représentants d’une société politiquement mature. Au contraire, il craint par dessus tout que ceux-ci mettent en danger la stabilité en donnant un contenu politique aux revendications des nombreuses catégories de mécontents qui lancent des protestations contre les abus des cadres[8]. Aussi le pouvoir n’hésite-t-il pas à recourir à la répression pour la moindre peccadille.

Ainsi, le 23 juillet, le défenseur des droits originaire du Zhejiang Wu Jinshen, qui avait posté un texte en faveur de Xu Zhiyong sur le net, a été arrêté par la Sécurité publique et placé en détention dans le district de Fangshan à Pékin. Auparavant, en raison des pressions exercés sur lui par la police, le propriétaire de son logement lui avait ordonné de déménager[9]. On le voit, la surveillance des citoyens est de plus en plus sévère. Cela n’a pas empêché le journaliste Xiao Shu et l’investisseur Wang Gongquan de lancer une pétition pour demander la libération de Xu Zhiyong. En quarante-huit heures, elle a été signée par plus de 1100 personnes originaires de tous les milieux, en dépit du fait qu’elle a été effacée sur les réseaux sociaux. Cette pétition montre que les mesures répressives ne parviennent pas à empêcher l’émergence d’une conscience citoyenne dans une société qui a beaucoup changé depuis trente ans. Les dirigeants suprêmes réunis en conclave dans la station balnéaire de Beidaihe comprendront-ils que loin de constituer une menace, cette conscience ne peut être qu’un atout pour la modernisation indispensable du système politique ?

 

 

 


[1] Depuis 2011, le budget affecté à ce poste a dépassé celui de l’Armée.

[2] « China Detains a Leading Human Rights Advocate », New York Times, 17 juillet 2013, http://www.nytimes.com/2013/07/18/world/asia/china-detains-a-leading-human-rights-advocate.html?ref=global-home 

 

[3] Cité in « China Since Tiananmen: The Massacre’s Long Shadow », Journal of Democracy, juillet 2009

[4] Voir Liu Xiaobo, Vivre dans la vérité, Paris, Gallimard/Bleu de Chine, 2013

[5] Manifeste du Mouvementt des nouveaux citoyens, traduit en anglais in http://www.hrichina.org/crf/article/6205

[6] 4 juin 1989, date du massacre de Tiananmen

[7] ibid.

[8] En 2012, selon des sources de l’Académie des sciences sociales de Chine, il y aurait eu 180.000 « incidents collectifs », l’euphémisme officiel pour les manifestations

[9] Voir « China Human Rights Defenders », 29 juillet 2013, http://wqw2010.blogspot.com/2013/07/319.html

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