Il y a trente ans, le massacre de Tiananmen

Le 4 juin 1989, les chars de l’Armée populaire de libération entraient dans Pékin en tirant sur tous ceux qui se mettaient en travers de leur chemin. Ils avaient reçu l’ordre de nettoyer la place Tiananmen avant 6h du matin. Les images du massacre qui a fait plus d’un millier de morts (2.600 selon la Croix rouge chinoise à l'époque) ont ébranlé le monde entier.

Pourtant, dans une Chine de plus en plus orwellienne, pas question de mentionner ne serait-ce que cette date. « Qui contrôle le passé contrôle l’avenir ». Cette phrase de 1984 est plus que jamais d’actualité au pays de Xi Jinping. Toutefois le déchaînement de la censure sur internet à la seule mention du 6.4, 4 juin en chinois[1] montre que les dirigeants le considèrent comme un épisode essentiel de l’histoire du pays. Si l’amnésie forcée avait été vraiment efficace, pourquoi tant de censeurs seraient-ils mobilisés pour effacer la simple mention d’un événement que tout le monde ignore ?

Par ailleurs, si le Parti considère vraiment qu’il s’agissait d’une « émeute contre-révolutionnaire » pourquoi n’organise-t-il pas des défilés militaires sur la place Tiananmen pour commémorer les héros qui l’ont écrasée, sauvant ainsi le régime pour lui permettre de réaliser le « rêve chinois » cher au nouveau timonier ? Du plus petit cadre au secrétaire général, chacun sait que ce massacre qui officiellement n’a pas eu lieu est une tache indélébile sur l’image du Parti. Et pour le pouvoir, il est tout aussi impératif d’effacer la mémoire du plus important mouvement social de l’histoire de la Chine contemporaine.

Des millions de manifestants dans tout le pays

Si nombreux sont les jeunes qui, en Chine, savent qu’il y a eu un « massacre du 4 juin », bien peu d’entre eux sont au courant des événements qui y ont mené. Pourtant, le mouvement pour la démocratie de 1989 a brisé bien des tabous, et a failli transformer le régime. Dès le lendemain de la mort de Hu Yaobang , le secrétaire général réformateur qui avait été limogé par Deng Xiaoping en 1987 pour avoir fait preuve d’indulgence envers la « libéralisation bourgeoise », des dizaines de milliers d’étudiants sont descendus dans la rue pour demander sa réhabilitation, l’accélération des réformes politiques, la liberté de la presse et la condamnation des « mandarins spéculateurs », ces parents des cadres supérieurs qui profitaient de la marketisation de l’économie pour faire des profits fabuleux. Les étudiants qui manifestaient n’étaient pas hostiles au parti communiste, loin de là. Ils voulaient simplement le pousser à poursuivre sur la voie des réformes entamées après la mort de Mao Zedong en 1976.

C’est sans doute l’éditorial du Quotidien du peuple du 26 avril qui a changé la donne. Ce texte affirmait que le mouvement avait créé le chaos et qu’il était le résultat d’un complot manipulé par une poignée de contre-révolutionnaires[2]. Dans le discours qui l’avait inspiré et qui avait été diffusé dans le Parti, Deng Xiaoping déclarait qu’il ne fallait pas hésiter à faire couler le sang pour le réprimer. Mais cette condamnation officielle sanctifiée par l’organe du comité central n’a pas suffi à décourager les jeunes étudiants : dès le lendemain, plusieurs centaines de milliers d’entre eux sont descendus dans la rue et, appuyés par les citadins qui les acclamaient, ont bousculé les barrages de la police armée sans violence. C’était la première fois depuis 1949 que des citoyens osaient descendre dans la rue pour protester contre une décision prise par la direction du Parti. Ils étaient conscients du risque puisque nombre d’entre eux avaient rédigé leur testament avant de partir. Ce jour-là ils ont parcouru plus de 30km de 8h à 23h, soutenus par des dizaines de milliers de Pékinois qui les applaudissaient. Tous furent surpris par l’attitude de la police qui, au lieu d’user de violence pour les arrêter, recula sous la pression.

Ce jour-là, le mouvement étudiant s’est transformé en mouvement populaire. Les étudiants ont créé leurs propres organisations, élisant leurs représentants, et ont réclamé le dialogue avec le gouvernement. Le succès inattendu de cette immense manifestation les a convaincus qu’ils pourraient obtenir satisfaction.

La direction du Parti s’est divisée, le secrétaire général Zhao Ziyang estimant que le mouvement ne menaçait pas le régime mais qu’il constituait au contraire un atout pour les réformes et qu’il fallait négocier avec ses représentants. Pour Deng Xiaoping au contraire, le « chaos » qui régnait dans Pékin rappelait la Révolution culturelle, et il fallait le réprimer par tous les moyens possibles, y compris en recourant à l’armée. Selon de nouvelles informations en effet, des dizaines de milliers de militaires étaient entrés dans Pékin dès le 22 avril.

Les étudiants craignaient d’être manipulés par les factions en lutte au sein du Parti et n’ont pas choisi entre Zhao et Deng. Après des jours de tergiversation au cours desquels la bataille faisait rage au sommet de l’appareil, ils ont entamé une grève de la faim pour obtenir l’instauration d’un dialogue avec le pouvoir et la révocation de l’éditorial du 26 avril afin d’être exonéré de l’étiquette de contre-révolutionnaires. Pendant la première quinzaine de mai, ils ont reçu l’appui de millions de citadins venus soutenir leur action sur la place Tiananmen, défilant souvent sous la bannière de leur entreprise derrière leurs dirigeants. On a même vu les juges et les policiers apporter leur soutien aux grévistes de la faim tandis que les journalistes exigeaient le droit de dire la vérité ! En même temps, des ouvriers ont créé eux aussi leurs propres organisations et réclamé un dialogue avec les autorités. L’autonomie était à l’ordre du jour : une société civile était en train de naître, et elle disposait d’appuis importants au sein du Parti. Le mouvement s’est étendu à plus d’une centaine de villes, et l’on peut dire que toute la population urbaine de la Chine le soutenait et revendiquait l’instauration d’un dialogue entre le Parti et la société. Et tout s’est passé sans violence.

Naissance d’une société civile

Pour l’homme fort du régime, la société mobilisée menaçait le régime, et il fallait recourir à la répression, d’autant que l’occupation de Tiananmen l’avait empêché de recevoir triomphalement Mikhail Gorbatchev venu se réconcilier avec le parti communiste chinois après près de 30 ans de brouille.

Après avoir rencontré le numéro un soviétique, Deng Xiaoping est passé à l’action et a décidé de proclamer la loi martiale. Le secrétaire général du Parti, Zhao Ziyang y était opposé. Il n’a toutefois pas cherché à rassembler ses partisans pour renforcer sa position. Peut-être a-t-il craint de déclencher une guerre civile, ou tout simplement s’est-il abstenu par loyauté envers Deng Xiaoping. Refusant de prendre la responsabilité de la répression, il a démissionné. Il a été placé en résidence surveillée jusqu’à sa mort en 2005. Un nouveau secrétaire général par intérim a été nommé et Zhao n’a plus été revu en public.

Tout était prêt pour écraser le mouvement, malgré le peu d’enthousiasme au sein de l’Armée populaire de libération. Après un simulacre de dialogue avec les étudiants, Deng a fait proclamer la loi martiale à Pékin à partir du 20 mai.

Quelle ne fut pas sa surprise lorsque les troupes furent bloquées par les citadins dès l’aube. « L’Armée du peuple ne tire pas sur le peuple » disaient les veilles femmes qui barraient la route aux soldats. « Vous avez été mal informés ». Pendant deux semaines, l’armée resta bloquée aux portes de Pékin, tandis que sur la place occupée, les travailleurs défilaient derrière la bannière de leurs entreprises pour apporter leur soutien aux étudiants, sous l’œil des caméras du monde entier. Une tentative de fédérer les différentes organisations autonomes eut lieu dans la capitale, et dans toutes les villes, les citadins manifestèrent leur soutien aux étudiants.

Dans la nuit du 3 au 4 juin, les chars entrèrent dans Pékin tirant sur les Pékinois qui cherchaient à leur barrer la route. Des centaines de morts jonchaient les rues sur les avenues menant à Tiananmen. Les étudiants allaient être épargnés car dans la nuit, des négociations au cours desquelles Liu Xiaobo, le futur prix Nobel de la paix, joua un rôle important, permirent l’évacuation pacifique de la place.

Un mouvement de répression fut lancé dans tout le pays, qui se solda par des centaines d’arrestations et d’exécutions -- surtout de simples travailleurs condamnés comme « émeutiers ».

Un parti uni derrière son timonier

Le Parti a tiré les leçons du mouvement de 1989 : plus jamais il ne tolérerait le développement d’une société civile. Depuis cette date, les tentatives de créer des ONG dans le champ politique ont été brutalement réprimées. Cette tendance s’est encore affirmée depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping. Le contrôle social a été renforcé. Du côté de la carotte, le Parti s’est lancé dans un développement économique effréné et a cherché à regagner sa légitimité en encourageant la population à consommer. Enfin, tous les dirigeants qui se sont succédé à sa tête ont tenté par tous les moyens d’empêcher l’apparition de factions dont certaines pourraient profiter du mécontentement social, comme en 1989. Cette lutte pour empêcher l’éclatement de l’organisation a culminé avec la campagne contre la corruption lancée par Xi Jinping en 2013, campagne qui a abouti à l’élimination de tous ceux qui auraient pu le défier.

Mais l’opposition aussi a tiré les leçons du massacre. Les militants démocrates ont abandonné l’idée d’affronter le régime dans la rue, et ont concentré leurs actions sur la transformation de la société. Ils ne cherchent plus à dialoguer avec les dirigeants du régime, mais aident les victimes d’injustice, les exploités, à défendre leurs droits devant les tribunaux, à devenir des « nouveaux citoyens » capables de restreindre les pouvoirs des cadres. Ils ont créé des ONG pour permettre aux paysans, aux ouvriers, et aux travailleurs d’origine rurale de faire avancer leurs revendications, et de défendre leurs droits civiques. La création d’une société civile est, comme l’a souvent affirmé Liu Xiaobo, le meilleur moyen de mettre un terme au régime totalitaire. Malheureusement, cette société qui avait commencé à se développer sous le règne de Jiang Zemin et de Hu Jintao (1992-2012) a été profondément réprimée par Xi Jinping.

Pourtant, les citoyens chinois sont de plus en plus conscients de leurs droits et il n’est pas impossible qu’après une période de reflux, les protestations renaissent dans un avenir proche.

En attendant, la mémoire du mouvement de 1989 reste la hantise du pouvoir.

 

[1] Pour contourner la censure, le internautes ont à un moment parlé de 35 mai, mais ces chiffres aussi ont fini par être censurés

[2] Voir « Qizhi xianmingde fandui dongluani «  (Opposons nous clairement au chaos »), Renmin Ribao, 26 avril 1989

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