A Hong Kong, la commémoration du Massacre de Tiananmen n’aura pas lieu

Il y a 31 ans aujourd’hui, les chars de l’Armée populaire de Libération écrasaient les barricades dressées par la population de Pékin, pour mettre un terme au « chaos » représenté par le mouvement pour la démocratie. A ce jour, on ne sait pas combien sont morts au cours de cette nuit funeste.

Le massacre de Tiananmen a écrasé le soulèvement pacifique de la société chinoise qui réclamait le respect des droits fondamentaux. Les dirigeants du parti communiste se sont divisés pour y répondre. Tandis que les réformateurs regroupés autour du secrétaire général Zhao Ziyang proclamaient leur désir de discuter avec les animateurs d’un mouvement qu’ils considéraient comme patriotique et réformateur, la majorité du Parti se rangea derrière Deng Xiaoping estimant que cette volonté d’autonomie de la société constituait un défi insupportable. Ce sont eux qui l’ont emporté et depuis 31 ans, on n’a plus entendu aucune voix au sein de la direction pour réclamer une démocratisation du régime. De Jiang Zemin à Xi Jinping, les numéros un qui se sont succédé n’ont eu de cesse d’effacer la mémoire d’un événement qui les fait encore trembler rétrospectivement. Même les chiffres 6.4 (4 juin en chinois) sont interdits non seulement dans les médias officiels, mais aussi sur les réseaux sociaux.

Le seul lieu sur le territoire chinois où l’on commémore ce printemps de la liberté qui s’est conclu par un massacre, c’est Hong Kong. Depuis 1990, tous les 4 juin, une veillée organisée par l’Alliance pour le soutien au mouvement patriotique pour la démocratie à Victoria Park, rassemble des dizaines de milliers de participants qui allument une bougie en souvenir des combattants qui se sont sacrifiés à Pékin.

Cette veillée est devenue l’occasion pour les démocrates de Hong Kong de communier autour des valeurs de liberté et de démocratie. La plupart des dirigeants des partis favorables à la démocratie[1] ont du reste exercé des responsabilités au sein de l’Alliance.

Le rassemblement de Victoria Park est en même temps l’occasion de réaffirmer la spécificité du territoire face à une Chine de plus en plus répressive. Les bougies, les chants, les discours des dirigeants de l’Alliance et l’interview de la représentante des mères de Tiananmen qui maintiennent la mémoire de l’événement en Chine, font désormais partie d’un rituel qui cimente l’identité de Hong Kong, même si depuis quelques années, certains jeunes militants s’en plaignent. La veillée de Victoria Park est devenue une sorte de fête qui célèbre Hong Kong, un peu comme la fête de la mi-automne[2] où des milliers de personnes de retrouvent à Victoria Park autour de lanternes. Comme à cette occasion, on vient en famille et on allume des lanternes. De plus, tous chantent les chansons qui célèbrent le courage des combattants de la démocratie. C’est souvent autour d’événements politiques que sont nées les fêtes traditionnelles du calendrier chinois[3], et la veillée de Victoria Park est en train de suivre ce chemin. L’an dernier pour le 30ème anniversaire du massacre, elle a rassemblé 180 000 personnes, et a en quelque sorte constitué l’ouverture de l’immense mouvement contre l’article sur l’extradition des criminels vers la Chine qui a ébranlé la Région administrative spéciale.

Pourtant, cette année, la veillée n’aura pas lieu. En 1997, lors de la rétrocession de Hong Kong à la Chine, on avait craint pour son existence. Mais elle avait traversé le changement de souveraineté. En 2003, lors des controverses sur l’adoption de l’article 23 de la Loi fondamentale sur la sédition et la subversion, on avait cru qu’elle serait interdite. Il n’en a rien été, et c’est ainsi que cette veillée s’est installée au cœur de l’agenda de la Région. Elle est peu à peu devenue le symbole de l’autonomie de Hong Kong

Pourtant, cette année, elle n’aura pas lieu. Le gouvernement a pris le prétexte de l’épidémie de Covid 19 (4 morts pour un peu plus de 1000 cas recensés) et de l’interdiction des rassemblements de plus de 8 personnes pour l’interdire. Cette interdiction était au départ prévue jusqu’au ….5 juin. Quel hasard ! Elle a été prolongée de 15 jours sans doute pour montrer qu’il s’agit bien de mesures sanitaires.

Elle survient dans un contexte très particulier, au lendemain du vote par l’Assemblée nationale populaire de Pékin de la loi sur la sécurité nationale à Hong Kong[4]. Cette loi qui punit la sécession, la sédition et la subversion, constitue une violation de la déclaration conjointe sino-britannique de 1984 sur le retour de Hong Kong à la Chine et de la Loi fondamentale, mini-constitution adoptée par la Pékin en 1990. En effet, ces deux textes stipulent que « les Hongkongais gouvernent Hong Kong avec un haut degré d’autonomie », et que les lois de la République populaire ne peuvent s’appliquer dans la Région administrative spéciale, sauf si elles concernent la défense nationale ou les affaires étrangères. L’insertion de cette loi dans la Loi fondamentale sans vote du Conseil législatif est d’autant plus étonnante que la mini-constitution comporte un article, l’article 23 qui adresse ces activités. Seulement, le gouvernement de Hong Kong n’ayant pas réussi à faire voter la loi correspondante, le Parti a décidé d’intervenir directement, sans se soucier de respecter la formule « un pays, deux systèmes » qu’il a pourtant mise au point.

Les démocrates hongkongais estiment que cette loi fait peser une grave menace sur les libertés de Hong Kong, et l’interdiction de la veillée de commémoration du massacre du 4 juin ne fait que renforcer cette conviction. Du reste, des voix se sont déjà élevées au sein de l’establishment pour demander l’interdiction de l’Alliance pour le soutien au mouvement patriotique pour la démocratie, considérée comme une organisation subversive.

Cette année, la commémoration aura lieu sur le net, et l’Alliance a demandé aux citoyens du monde entier épris de liberté d’allumer une bougie à 20h ce soir, de poster leur photo avec la bougie sur les réseaux sociaux, et d’observer une minute de silence à 20h09. . Devant le silence de nos dirigeants[1], le moins que l’on puisse faire est de suivre leur demande.

 

[1] A l’exception, que cela nous plaise ou non, de Donald Trump et de Boris Johnson.

 

[1] Martin Lee, fondateur du parti démocrate, Albert Ho, Emily Lau qui le présidèrent, Lee Cheuk Yan, fondateur du Labour Party etc.

[2] Egalement nommée « Fête de la lune », c’est une fête très importante dans le Sud de la Chine.

[3] La Fête de Duanwu (Duanwu jie) en juin, célèbre la mémoire du poète Qu Yuan (340-278 AC), qui se jeta dans une rivière pour protester contre la corruption de l’Empereur.

[4] « Chine: le parlement saisi d’une loi sur la sécurité nationale à Hong Kong », https://www.mediapart.fr/journal/fil-dactualites/210520/chine-le-parlement-saisi-d-une-loi-sur-la-securite-nationale-hong-kong

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