Le massacre du 4 juin ne sera plus commémoré sur la terre de Chine

Il y a trente-deux ans, à Pékin, les chars de l’Armée populaire de Libération entraient dans Pékin pour réprimer le soulèvement pacifique de la société urbaine. Choqués par la violence du pouvoir, les citadins se mettaient en travers de leur route.

Combien y a-t-il eu de victimes en cette nuit tragique ? Les estimations varient entre plusieurs centaines et plusieurs milliers de morts. Mais qu’importe ! pour le parti communiste, le massacre du 4 juin n’a pas eu lieu. Et il n’hésite pas à mobiliser toute sa force pour en effacer jusqu’à son souvenir. La simple mention de cette date, 6.4 (4ème jour du 6ème mois) suffit à faire effacer un post. Une bougie, une photo, une larme aussi. Bien sûr, la Chine a changé depuis les heures sombres de Mao Zedong, et l’on ne peut pas empêcher les Chinois de parler de cet événement en famille. Pourtant, les enfants nés après 1989 n’en ont jamais entendu parler à l’école, ne l’ont jamais vu mentionné dans la presse, à la télévision, sur les réseaux sociaux.

Alors, ils doutent qu’il se soit produit. Combien de jeunes Chinois ai-je rencontré qui ne croyaient pas un mot de ce que je leur disais. La vidéo de l’homme qui arrête une colonne de tanks, connue dans le monde entier, n’a pas été vue dans son pays depuis qu’il disparu. La propagande affirme à l’étranger qu’elle prouve justement que l’Armée n’a jamais massacré personne puisqu’un homme désarmé a pu l’arrêter. Mais ce discours n’a pas cours en Chine. Seul le silence absolu, ce que l’écrivain Yan Lianke appelle l’amnésie d’Etat, s’applique au massacre. Dans un pays où l’histoire était considérée comme sacrée, on efface un événement fondamental.

Chaque année, on arrête des citoyens conscients qui ont voulu rendre hommage aux morts. L’accès des cimetières est interdit. Et cela depuis trente-deux ans. Que s’est-il donc passé de si grave pendant les cinquante jours qui ébranlèrent le monde ?

Tout simplement, les simples citoyens, étudiants, ouvriers, intellectuels, chômeurs se sont exprimés librement. Les journalistes des médias d’Etat sont descendus dans la rue pour protester contre la censure et pendant quelques jours, ils ont décrit ce qu’ils voyaient dans leurs articles. Ouvriers et étudiants ont créé des associations pour exprimer leurs revendications, ou simplement leurs opinions. Même les pickpockets ont arrêté de voler les gens ordinaires !

C’en était trop pour Deng Xiaoping et ses acolytes. La libre expression d’une société ne peut que conduire au désordre! Même si aucune violence ne s’est produite pendant ces jours, Deng n’a cessé d’affirmer qu’il fallait mettre un terme aux chaos.

Pourtant, au sommet du Parti, le secrétaire général Zhao Ziyang n’était pas du même avis. Il affirmait que les manifestants avaient le même but que la direction, entreprendre une réforme du système politique qui permettrait de moderniser le pays. Il était prêt à accorder aux occupants de la place Tiananmen, le dialogue qu’ils ne cessaient de réclamer. Un parti communiste qui dialogue avec des représentants librement élus par les citoyens ! Quel cauchemar ! Deng et ses camarades savaient bien que la ligne de Zhao aboutirait à la mort du régime. Il avait anticipé ce qui se passerait quelques semaines plus tard en Europe centrale et orientale ! La seule solution consistait à donner une leçon à ces impudents, une leçon qu’ils n’oublieraient pas de sitôt. C’est ce qui explique le massacre de Tiananmen.

Alors, le Parti devrait commémorer le 4 juin, et organiser chaque année un défilé militaire sur la place Tiananmen puisque c’est là que l’armée a sauvé le régime. Il devrait célébrer les soldats martyrs qui n’ont pas craint d’affronter les émeutiers contre-révolutionnaires au risque de leur vie ! Alors pourquoi ce silence ? Comme disent les policiers chinois à ceux qu’ils arrêtent : au fond de votre cœur, vous le savez bien (ni xinli qingchu !) : ce soir-là, ils ont commis un crime, et depuis, ils font tout pour l’effacer.

Cette volonté d’imposer l’amnésie d’Etat traverse les frontières. Ainsi, depuis 1990, Hong Kong était le seul endroit sur la terre de Chine où chaque année, des dizaines de milliers de personnes se rendaient dans un parc, allumaient des bougies, prononçaient des discours pour commémorer le massacre du 4 juin, qui, rappelons le, a été commis à des milliers de kilomètres. Cette commémoration est devenue une date importante du calendrier hongkongais, un symbole de la spécificité de la Région administrative spéciale (RAS). Le 4 juin 1989, un million de manifestants hongkongais scandaient: « Pékin aujourd’hui, Hong Kong demain ! ».

Demain est arrivé. Le 29 mai, la police a refusé à l’Alliance pour le soutien au mouvement pour la démocratie de Hong Kong le droit d’organiser la veillée traditionnelle de Victoria Park[1]. Comme l’an dernier, elle a pris prétexte de l’épidémie de COVID 19 qui est pourtant terminée dans la RAS. Mais les autorités locales ont également laissé entendre que l’un des mots d’ordre de l’Alliance, « mettre un terme à la dictature du parti unique » pourrait bien constituer une violation de la loi de sécurité nationale (LSN) adoptée le 1er juillet dernier. Appeler à un rassemblement ou s’y rendre est aujourd’hui passible de cinq ans de prison (participation à une manifestation interdite) et peut-être plus si on est jugé en fonction de la LSN. Les responsables de la police ont déclaré que quiconque serait surpris vêtu de noir aux alentours de Victoria Park ou des lieux de rassemblements indiqués sur les réseaux sociaux, serait considéré comme un participant à une manifestation illégale. 7000 policiers, soit un cinquième du nombre total,[2] ont été mobilisés pour empêcher les « rassemblements illégaux ».

Devant ces menaces, les dirigeants de l’Alliance ont décidé de ne pas appeler à la veillée, et ont demandé aux hongkongais de commémorer l’événement personnellement à leur manière. Cette année, il n’y aura donc aucune commémoration publique du massacre du 4 juin sur le territoire chinois. Xi Jinping peut s’en féliciter : l’événement ne s’est pas produit et Hong Kong est rentré dans le rang.

Mais peut-on vraiment effacer l’histoire ? On vient de commémorer les 150 ans de la Commune de Paris. Les communards ont été amnistiés en 1880 soit neuf ans après les événements. Le bilan de la semaine sanglante est connu. Les livres sur le sujet ne se comptent plus et chaque année, les partis de gauche vont fleurir le Mur des Fédérés. Faudra-t-il attendre un siècle pour que les descendants des massacrés puissent apporter des fleurs sur la place Tiananmen ? En attendant, chacun d’entre nous peut allumer une bougie ce soir.

[1]  “Hong Kong organisers of Tiananmen Square vigil lose final bid to overturn police ban on June 4 event”, South China Morning Post, 29/05/2021, https://www.scmp.com/news/hong-kong/law-and-crime/article/3135319/hong-kong-organisers-tiananmen-square-vigil-lose-final?module=lead_hero_story_7&pgtype=homepage

[2] 'Police to deploy up to 7,000 officers on June 4', https://news.rthk.hk/rthk/en/component/k2/1594110-20210603.htm

 

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