Chine: Défense de se souvenir!

« A bas l’Auguste Empereur Qin Shi huangdi ! Vive le véritable marxisme-léninnisme ! » Il y a quarante ans aujourd’hui, le jour de la Fête des Morts 1976, des dizaines de milliers de Chinois se rassemblaient sur la place Tian’anmen pour dénoncer la dictature de Mao Zedong que la plupart des dirigeants de la planète considéraient comme un grand homme d’Etat.

« A bas l’Auguste Empereur Qin Shi huangdi ! Vive le véritable marxisme-léninisme ! » Il y a quarante ans aujourd’hui, le jour de la Fête des Morts 1976, des dizaines de milliers de Chinois se rassemblaient sur la place Tian’anmen pour dénoncer la dictature de Mao Zedong que la plupart des dirigeants de la planète considéraient comme un grand homme d’Etat. 

Malgré l’intensité du contrôle social, malgré le monopole du parti communiste sur les moyens d’information, des dizaines de milliers de citoyens avaient réussi à se rassembler et à descendre dans la rue. Le prétexte avait été fourni par la Fête des morts : la disparition du Premier ministre Zhou Enlai en janvier avait été mise à profit par Mao Zedong et ses alliés pour relancer la politique révolutionnaire et pour mettre sur la touche les dirigeants soucieux de relancer le développement de l’économie. Dès la fin de 1975, Deng Xiaoping, choisi par Zhou pour lui succéder, était critiqué comme révisionniste tandis que ceux qui allaient devenir la « Bande des quatre », appuyés par Mao Zedong, relançaient la politique de lutte des classes.

Lorsque les milices ouvrières enlevèrent les couronnes mortuaires apportées spontanément par la population au Monument des Héros, c’en fut trop. Dès l’aube du 5 avril, des citoyens se rassemblèrent par dizaines de milliers sur la place centrale de Pékin : discours, poèmes dénonçant l’absolutisme de Qin Shi Huangdi premier Empereur[1] auquel Mao s’identifiait, se succédèrent autour du Monument aux héros. On trouvait parmi les manifestants des jeunes envoyés à la campagne revenus clandestinement, des intellectuels persécutés depuis le début de la Révolution culturelle, et des cadres dénoncés comme révisionnistes.

Cette manifestation constitue la préfiguration de la coalition qui allait lancer les réformes deux ans plus tard. Elle avait sans aucun doute été préparée par les cadres du Parti hostiles à la ligne « gauchiste », mais avait été également l’occasion pour les jeunes instruits de s’organiser afin d’exprimer leur hostilité à la ligne politique de Mao Zedong. Parmi les personnes arrêtées lors de la répression (qui ne fit pas un grand nombre de morts) on trouvait notamment Wang Juntao et Chen Ziming qui, quelques années plus tard, allaient fonder Beijing zhi chun (Le printemps de Pékin), l’une des revues non-officielles du Mur de la démocratie de Xidan.

Dénoncé comme un « incident contre-révolutionnaire » organisé par « une petite poignée d’ennemis de classe » dans un éditorial du Quotidien du Peuple  qui préfigurait l’éditorial du même journal le 26 avril 1989[2], l’ « incident de Tiananmen » allait être réhabilité moins de deux ans après la mort de Mao Zedong en septembre 1976.

Le 15 novembre 1978, le même Quotidien du peuple affirmait que le « mouvement du 5 avril » avait été la réaction des forces saines du parti communiste contre la ligne gauchiste de la « Bande des Quatre ». Dès le lendemain, des dazibaos dénonçant les excès de la période maoïste s’affichaient sur le mur de Xidan à Pékin. Les citoyens avaient en effet immédiatement interprété cette décision comme une réhabilitation de l’action spontanée des citoyens contre un pouvoir dictatorial.

La suite des événements a montré que tel n’était pas le cas, et la répression du mouvement pour la démocratie le 4 juin 1989 a mis un terme aux espoirs de démocratisation du régime. 

Aujourd’hui, le nouveau timonier condamne le « nihilisme historique » et le parti communiste se méfie de toute commémoration spontanée des événements passés.

Le Quotidien du Peuple ne mentionne pas l’anniversaire de l’ « Incident de Tiananmen » ,  pourtant l’événement fondateur des réformes. Il est en effet dangereux de célébrer un mouvement spontané des citoyens dans une Chine où la moindre manifestation est considérée comme une menace pour le pouvoir.

Mais l’interdiction de se souvenir ne s’arrête pas là : les autorités cherchent par tous les moyens à empêcher toute commémoration du cinquantenaire de la Révolution culturelle.

Plus que jamais, Xi Jinping est convaincu que le monopole de l’interprétation du passé reste l’arme essentielle de ceux qui veulent maîtriser l’avenir.


[1] L’Empereur des Qin unifia la Chine en 221AC. Il envoya au bûcher 500 lettrés confucéens. Mao Zedong s’identifiait à lui.

[2] Le 26 avril 1989, quelques jours après le début des manifestations pour la démocratie déclenché à l’occasion de la mort du secrétaire général du Parti Hu Yaobang, un éditorial inspiré par Deng Xiaoping dénonçait le mouvement comme des « troubles contre-révolutionnaires », dans un langage qui rappelait étrangement l’éditorial du 7 avril ici mentionné. 

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