Le testament de Liu Xiaobo, Prix Nobel de la Paix 2010

Alors qu’aujourd’hui à Oslo, on attribue le Prix Nobel de la Paix, comment ne pas penser au lauréat 2010, Liu Xiaobo ? Emprisonné en décembre 2008 pour avoir critiqué le pouvoir, l’un des plus remarquables intellectuels chinois est mort le 13 juillet dernier d’un cancer du foie qui n’a été découvert qu’en mai.

Aujourd’hui à Oslo, on attribue le Prix Nobel de la Paix. Comment ne pas penser au lauréat 2010, Liu Xiaobo ? Emprisonné en décembre 2008 pour avoir critiqué le pouvoir dans des articles inaccessibles dans son pays, pour avoir organisé des pétitions condamnant les violations des droits de l’Homme, l’un des plus remarquables intellectuels chinois est mort le 13 juillet dernier d’un cancer du foie qui n’a été découvert qu’en mai. Incompétence des médecins ou négligence délibérée ? Cet homme qui avait toujours refusé de quitter son pays de peur de ne pas pouvoir y revenir, a demandé à mourir à l’étranger, pour soustraire son épouse Liu Xia à la surveillance de tous les instants à laquelle elle était soumise depuis 2010.

Au moment où Liu Xiaobo présentait cette requête, les dirigeants du G20 étaient réunis à Hambourg. On aurait pu imaginer qu’ils exigent de leur collègue Xi Jinping qu’il mette en œuvre cette mesure humanitaire. Le Prix Nobel de la Paix, après tout, est une distinction exceptionnelle reconnue comme le symbole des valeurs défendues par les démocraties. Mais comment pourrait-on indisposer l’un des hommes les plus puissants de la planète ? Liu Xiaobo est mort dans un hôpital de Shenyang entouré de policiers, son épouse a été contrainte de disperser ses cendres dans la mer, et son frère aîné -- qui avait rompu avec lui en 1989, -- a prononcé à la télévision un discours pour remercier « le Parti et le gouvernement » d’avoir réuni les meilleurs médecins pour le soigner, signe de la supériorité du socialisme.

Depuis son arrestation, on n’avait pas entendu la voix du Prix Nobel. A la veille de sa mort, il a mis à profit le peu d’énergie qu’il lui restait pour écrire un dernier texte qu’il a achevé le 7 juillet. Non pas un testament politique, un appel au renversement des tyrans ou une condamnation de la pusillanimité des dirigeants des démocraties, mais une préface à un recueil de photographies[1] de son épouse Liu Xia, un poème d’amour dans lequel il s’excuse de lui avoir causé tant de tourments. Ses dernières paroles--ce dernier texte ou sa demande de départ à l’étranger-- ont été prononcées pour célébrer celle qu’il appelle affectueusement « Crevette »[2]. Après avoir affirmé dans sa dernière plaidoirie qu’il « n’avait pas d’ennemis », Liu Xiaobo a terminé sa vie en rappelant ce qui l’a motivé jusqu’à son dernier jour : son amour pour Liu Xia, pour la vie. Peut-être est-ce justement cet amour qui constitue l’arme la plus efficace pour abattre les tyrans.

Liu Xiaobo, photographié par son épouse Liu Xia Liu Xiaobo, photographié par son épouse Liu Xia

Mes louanges sont sans doute un poison difficile à pardonner [3]

Par Liu Xiaobo, préface au recueil de photographies de Liu Xia

La lumière vacillante de la lampe de bureau, le premier vieil ordinateur que tu m’as offert, peut-être un Pentium 586.

Cette humble chambre trop pleine qui a souvent laissé entrer nos regards amoureux.

Tu as dû lire mon court poème qui décrit l’entêtement de Crevette (mon épouse). Elle a exigé que pendant le temps qu’elle me cuisine un gruau, 360 secondes, j’écrive un poème de louange qui ébranlerait le monde.

Lumière vacillante de la lampe de bureau, humble chambre trop pleine, service à thé qui déjà s’écaille ; obéir à l’ordre impérieux de Crevette ; une surprenante fusion telle une pierre et une étoile qui se rencontrent pour la première fois et se fondent en un impeccable vêtement céleste.

Dès lors, la louange est devenue mon destin, telle l’instinct de l’ours polaire hibernant dans l’immensité des neiges immaculées.

Tout comme le passage d’un oiseau, puis d’un autre, dans mon champ de vision, a forgé mon sens esthétique, s’installant à tout jamais dans ma vie, les poèmes de Crevette sont issus de l’impeccable première rencontre entre la glace et l’obscurité, de même que le noir et blanc de la poésie saisis par son appareil. Armées d’un calme fanatique face à la souffrance, les inquiétantes petites poupées diffusent à partir de leur cœur mis à nu un écran de fumée ; les figurines de bois drapées dans des brassards noirs sont peut-être les femmes qui ont assisté à la résurrection du Christ ou les sorcières de Macbeth. Non, non, rien de tout cela ; c’est le désert unique et sauvage qui se dessine sous la plume de Crevette, un lys blanc poussiéreux sur l’horizon gris, un présent pour les âmes errantes.

Depuis la première peinture qu’elle a achevée, les tableaux de Crevette se sont mués en une douleur d’un destin à jamais inachevé. Mon plus grand regret est à ce jour, de n’avoir encore pu réaliser une exposition pour Crevette « Photos, poèmes, peintures----tourments en noir et blanc. »

Amour intense comme la glace, amour lointain comme l’obscurité, peut-être mes louanges vulgaires et bon marché ne sont-elles que blasphème pour l’ « être » de ce sentiment poétique, ces tableaux et ces images. J’en demande pardon à G[4].

G : Il m’a fallu plusieurs jours pour avoir la force de finir le devoir que tu m’as assigné.

A l’heure où nous écrivons, l’épouse du prix Nobel qui, rappelons le, n’a jamais été accusée d’un quelconque crime ou délit, reste coupée du monde, privée d’accès à Internet, et le plus souvent, de téléphone. En un an, elle a vu disparaître sa mère, son père, et son époux. Son frère cadet, condamné à onze ans de prison en 2013, est en liberté surveillée pour raisons de santé et peut à tout moment être renvoyé dans sa geôle. Elle vit sous la surveillance permanente de la police (qui prétend que c’est elle qui ne veut voir personne). Elle ne peut se déplacer librement, et est suivie même lorsqu’elle va faire ses courses.

Malgré sa santé fragile, Crevette a fait preuve d’un courage remarquable depuis l’emprisonnement de son mari. En quoi menace-t-elle le pouvoir du parti communiste chinois, fort de 90 millions de membres ?

Comment expliquer que nos dirigeants, qui se parent de l’habit de défenseurs des droits de l’Homme, se taisent sur cette persécution d’une innocente?

Notes

[1] Recueil qui paraîtra à Hong Kong.

[2] Ce sobriquet vient de l’homophonie entre le prénom de Liu Xia (霞signifie crépuscule, ou aube) et 虾, qui signifie crevette.

[3] Publié le lendemain de la mort de Liu Xiaobo, le 14 juillet 017 sur le site hongkongais The initium, https://theinitium.com/article/20170714-mainland-liuxiaobo/

[4] G. est une amie intime de Liu Xiaobo et Liu Xia. C’est elle qui a convaincu Xiaobo d’écrire la préface au recueil de photographies de Liu Xia.

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