L'arrestation du Havel chinois

Dans la nuit du 8 décembre Liu Xiaobo, le plus connu des dissidents chinois a été arrêté chez lui par des policiers de la Sécurité d’Etat. Au même moment, Zhang Zuhua , un ancien membre du comité directeur du pen club chinois indépendant, était également embarqué.

Dans la nuit du 8 décembre Liu Xiaobo, le plus connu des dissidents chinois a été arrêté chez lui par des policiers de la Sécurité d’Etat. Au même moment, Zhang Zuhua , un ancien membre du comité directeur du pen club chinois indépendant, était également embarqué. Leurs domiciles ont été minutieusement perquisitionnés, leurs ordinateurs et leurs téléphones portables ont été confisqués. Le lendemain, Zhang a été relâché tandis qu’à l’heure où nous écrivons, Liu Xiaobo est toujours détenu. D’après Zhang, ce dernier pourrait être mis en examen pour « subversion ».

 

En arrêtant un dissident aussi connu que Liu Xiaobo à la veille même de la célébration du 60ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme montre que les dirigeants chinois sont inquiets. Depuis quelques semaines en effet, on assiste à un regain d’agitation sociale qui peut devenir menaçant à un moment où la crise financière menace la croissance économique, ce pilier de la légitimité du parti communiste. De plus, le grand nombre d’anniversaires qui jalonnent l’année prochaine ne fait rien pour renforcer la confiance du pouvoir : 90ème anniversaire du mouvement du 4 mai 1919 , 20ème anniversaire du massacre de Tiananmen le 4 juin, 60ème anniversaire de la fondation de la République populaire le 1er octobre ; toutes ces dates apparaissent comme autant de menaces pour le pouvoir. Les dirigeants chinois n’aiment pas que les simples citoyens se mêlent d’organiser des commémorations, d’autant plus que celles-ci se transforment souvent en manifestations contre eux. C’est donc peut-être pour mettre en garde ceux qui seraient tentés de célébrer les anniversaires de l’année prochaine qu’ils ont décidé de sévir dès maintenant.

 

Liu Xiaobo et Zhang Zuhua ont joué un rôle important dans la rédaction de la « Charte 08 » qui devait être rendue publique à l’occasion du 60ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Ce texte est d’autant plus gênant pour les dirigeants du Parti qu’il s’inspire ouvertement de la Charte 77 qui ébranla la Tchécoslovaquie il y a plus de 30 ans. La charte, qui réclame l’établissement d’un régime démocratique en Chine, a déjà été signée par 303 personnes, parmi lesquelles des intellectuels officiels et dissidents, des activistes ruraux, des fonctionnaires du PC.

 

Elle s’ouvre sur un rappel historique des occasions manquées par la Chine d’instaurer la démocratie depuis un siècle, dénonce la mise en place en 1949, d’un régime totalitaire qui a provoqué d’innombrables catastrophes jusqu’au massacre de Tiananmen de 1989. Tirant les leçons de l’histoire, les auteurs affirment leur croyance dans des concepts fondamentaux qui sont des valeurs universelles : la liberté, les droits de l’Homme, l’égalité, la république, la démocratie et le constitutionnalisme. Pour pouvoir réaliser ces valeurs, ils présentent dix-neuf revendications, parmi lesquelles la révision de la constitution actuelle pour que celle-ci garantisse effectivement les droits de l’Homme, et qu’elle représente véritablement la loi suprême qui s’impose à tous les partis. Ils réclament la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice, les libertés d’opinion, d’association, de croyance, de manifestation. Ils demandent la garantie de la propriété privée, l’instauration d’un régime de sécurité sociale, la réalisation de l’égalité entre les villes et les campagnes par l’abolition du livret de résidence. Ils revendiquent l’instauration d’une république fédérée permettant de fournir un cadre dans lequel tous les groupes ethniques et religieux pourront s’épanouir. Ils demandent la libération de tous les prisonniers politiques, et la création d’une commission chargée d’établir la vérité sur les injustices commises dans le passé, de déterminer les responsabilités et d’entreprendre la réconciliation.

 

Ce texte ne frappe pas par son radicalisme et on a du mal à comprendre pourquoi les autorités ont décidé d’arrêter ses auteurs. Peut-être est-ce parce que Liu Xiaobo les gêne par l’habitude qu’il a -- depuis qu’il a négocié avec l’armée l’évacuation de la place Tiananmen par les étudiants le 4 juin 1989 -- de « vivre dans la vérité » pour reprendre l’expression de Vaclav Havel qu’il admire beaucoup. Pour cela, il n’a pas reculé devant la prison. Arrêté en 1989, il y a passé vingt mois. Après sa libération, il a continué à écrire des articles sur la situation politique, articles qu’il publie à l’étranger puisqu’il est interdit de publication en Chine. Sa signature apparaît sur les revues les plus influentes de Hong Kong et sur les principaux sites internet de l’émigration. En 1996, il a signé avec le Dissident cantonais Wang Xizhe une lettre ouverte appelant à la réconciliation entre le Guomindang et le parti communiste. Tandis que Wang partait clandestinement pour l’étranger, Liu était arrêté à son domicile et envoyé pour trois ans en rééducation par le travail.

 

Liu doit être têtu car la prison ne l’a pas changé : après sa libération, il a continué à écrire et, lorsqu’il l’estimait nécessaire, à faire signer des pétitions. L’entrée de son domicile est périodiquement occupée par des policiers en civil qui empêchent ses amis de lui rendre visite. Fidèle à sa décision de ne pas faire de compromis, il se refuse à « partir en voyage » lorsqu’une personnalité étrangère est à Pékin ou lors des « périodes sensibles » (autour du 4 juin) . Régulièrement, il lance des pétitions pour protester contre les divers abus du pouvoir. Ainsi, juste avant la Charte 08, il avait été à l’origine d’un texte demandant le respect des droits de l’Homme la veille des Jeux olympiques .

 

Liu Xiaobo est très connu à l’étranger et son arrestation provoquera sans aucun doute un tollé. Certes, la période n’est pas mal choisie puisque les Etats-Unis sont dans une période de passage du pouvoir, les relations avec l’Union européenne sont déjà tendues en raison de la rencontre entre Nicolas Sarkozy et le Dalaï Lama, et que la crise financière a conduit les pays occidentaux à demander l’aide de la Chine.

 

Pourtant, cette arrestation montre que le parti communiste chinois, qui célèbre à grand bruit les trente ans de la réforme, n’a aucunement l’intention de procéder à une réforme de son système politique.

 

Pour en savoir plus :
BEJA, Jean-Philippe , "Liu Xiaobo ou le retour de la morale" in Anne Cheng (Ed.) La pensée en Chine aujourd’hui, Paris, Gallimard, Folio Essais, 2007 pp.135-158.

 

Charte 08, Traduction du texte en anglais

http://crd-net.org/Article/Class9/Class10/200812/20081210142700_12297.html

 

 

 

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