Simon Leys, un regard lucide sur la Chine contemporaine

L’été 2014 a été bien sombre pour la dissidence chinoise : en moins de deux semaines, elle a perdu deux de ses meilleurs défenseurs à l’étranger.

L’été 2014 a été bien sombre pour la dissidence chinoise : en moins de deux semaines, elle a perdu deux de ses meilleurs défenseurs à l’étranger.

Fin juillet, on apprenait la mort de Paul Jean-Ortiz, conseiller diplomatique du Président de la République, mais, pour ses amis (et ils sont nombreux dans l’Empire du Milieu) grand connaisseur de la Chine, et organisateur de l’accueil des dissidents pourchassés par la Sécurité publique au lendemain du massacre de Tiananmen de juin 1989. Paul a fait énormément pour les dissidents chinois, mais aussi pour le développement de la recherche sur la société et la vie politique de ce pays. Un diplomate qui ne se contente pas de rencontrer les dirigeants mais fréquente  toutes les couches de la société, qui agit pour défendre les plus exploités, c’est assez rare pour être remarqué. Paul Jean-Ortiz n’a pas hésité à prendre des risques pour permettre aux démocrates chinois de continuer à s’exprimer à l’étranger lorsqu’une chape de plomb écrasait la République « populaire ». Hommage lui soit rendu.

Puis ces derniers jours, on apprenait la mort d’un autre grand défenseur de l’opposition chinoise, Pierre Ryckmans. Pour toute une génération de sinologues ou simplement d’amoureux de la Chine, Les habits neufs du président Mao[1], le premier livre de Simon Leys, son pseudonyme, a été un choc, puis une révélation. Alors que nombre d’entre nous avaient été enthousiasmés par la Révolution culturelle au point de se mettre à apprendre le chinois, le livre de ce sinologue belge, fondé sur une analyse approfondie des publications de gardes rouges et de la presse officielle  nous a obligés à réfléchir.

Il ne laissait pas la possibilité de persévérer dans la maolâtrie, d’autant plus que ce n’était pas l’œuvre d’un « réactionnaire » : Simon Leys ne cessait de montrer que la Révolution culturelle n’avait rien eu de révolutionnaire puisqu’elle avait renforcé le culte du « Grand Timonier »,  et rien de culturel puisqu’elle n’avait rien créé dans ce domaine. Et à l’époque où il était de bon ton de professer l’amour de Mao Zedong dans les cercles intellectuels parisiens (n’est-ce pas Philippe Sollers, Julia Kristeva ?) il fallait un certain courage pour publier un tel texte.

En fait, comme il l’a dit lui-même plus tard,  le sinologue Pierre Ryckmans, amoureux et grand spécialiste de la littérature et de la peinture chinoises, n’aurait jamais publié ses réflexions sur la Chine contemporaine s’il n’y avait été poussé par le situationniste René Viénet. Pour Simon Leys, la dénonciation de la politique maoïste relevait de la simple évidence pour quiconque aimait et connaissait un peu la Chine et il ne pensait pas que ses habits neufs auraient un tel écho. Pourtant, pour quelques uns de mes collègues et pour moi, ce livre, bien plus que les ouvrages savants des politologues,  a été le révélateur de  la réalité de la politique chinoise contemporaine. Personnellement, il m’a accompagné tout au long de ma carrière.

Puis, il y a eu Ombres chinoises, ce livre qui aurait dû être le vade-me-cum de toute personne se rendant dans l’Empire du Milieu. Lorsque je me suis rendu en Chine pour la première fois en 1975, il était toujours dans mon sac. Chaque fois que j’entendais un cadre du Parti faire un rapport sur les énormes succès remportés par la Chine grâce à « l’application vivante de la pensée maozedong », me venait à l’esprit une page de ce remarquable ouvrage.

 Je n’ai rencontré Pierre Ryckmans qu’en 1977, au lendemain de l’incident du 5 avril 1976[2], qui avait vu des dizaines de milliers de Chinois dénoncer Mao Zedong (« le féodalisme de Qin Shihuang ») sur la place Tiananmen. La chute de la « Bande des Quatre », qui l’avait suivi, avait donné raison au sinologue belge isolé par ses pairs. Je m’attendais à rencontrer un homme dont les propos acerbes qui rappelaient ceux de Lu Xun, l’écrivain qu’il admirait, transperceraient ses adversaires. J’étais, je dois le dire, un peu intimidé : mais je me trouvai devant un homme à la voix douce qui s’adressait dans un chinois parfait à ses deux filles d’une dizaine d’années. Et au lieu de m’exposer ses théories sur le régime, de se comporter comme le grand professeur auquel j’étais venu rendre visite (le terme chinois de paifang indique le respect qui caractérise une visite à un intellectuel de renom) c’est lui qui m’assaillit de questions, puisque je revenais d’un an passé dans les universités de ce ce pays qu’il adorait et où il ne pouvait mettre les pieds. Je ressortis de cet entretien très fier d’avoir été écouté par une personne que j’admirais, mais aussi un peu déçu de ne pas avoir entendu ses brillantes analyses.

Au cours des années 1980, je continuai à lire ses articles dans L’Express puis dans Le Point, et ses analyses étaient toujours aussi percutantes. Etait-ce parce qu’il n’était pas spécialiste de sciences sociales ? Il ne s’est pratiquement jamais trompé, et ses articles me confortaient dans mes propres analyses lorsque je me trouvai très isolé dans notre petite communauté scientifique. Il avait signé toutes les pétitions que nous avions lancées avec quelques amis pour réclamer la libération de Wei Jingsheng, de Wang Xizhe, de Xu Wenli[3] et malheureusement tant d’autres, mais nous n’avons jamais correspondu. Pourtant, lorsque le responsable d’une collection de Gallimard me demanda de publier un recueil des textes du mouvement démocratique du printemps 1989, je pensai immédiatement à lui. Je lui écrivis pour lui faire part de mon projet, et par retour, il m’envoya la préface au Tremblement de terre de Pékin[4].

Lorsque j’ai eu l’occasion de me rendre en Australie en 2000, j’ai évidemment fait le pèlerinage de Canberra. J’ai trouvé un homme toujours aussi calme, doux, et d’un commerce fort agréable. J’ai eu l’impression que nous ne nous étions jamais quittés et et reprenions le fil d’une conversation commencée plus de vingt ans auparavant. Pendant des heures, nous avons discuté, avec son épouse qui participait de manière intense, du sort de la dissidence chinoise, de son avenir, de ses débats internes. J’ai eu l’immense privilège de pouvoir lui donner des informations sur un monde qui le passionnait, mais qu’il ne fréquentait pas régulièrement. Comme c’est toujours le cas en Chine, nous nous sommes interrogés pendant des heures sur l’avenir de la démocratisation de ce pays.

Mais Simon Leys, c’était aussi Pierre Ryckmans, et sans doute le dernier sinologue à écrire sur la Chine contemporaine de façon aussi percutante. Car il n’était ni sociologue, ni politologue, ni même spécialiste de sciences sociales. Ses écrits sur la peinture (Shi Tao), son merveilleux texte sur le rapport des Chinois à leur passé sont des modèles d’érudition et d’intimité avec la culture chinoise[5], de même que ses traductions de Lu Xun[6] et de Confucius[7]. Personne aujourd’hui n’est plus capable d’écrire sur tant de sujets avec un tel talent. Bien qu’âgé seulement de 78 ans, Simon Leys appartenait à une autre époque, celle où la culture n’était pas simplement une technique destinée à monter dans la hiérarchie des entreprises (voir son merveilleux texte sur les universités).

C’est son amour et sa profonde connaissance de la Chine qui l’ont conduit à dénoncer le maoïsme avec une telle virulence, et à traquer les éléments totalitaires dans la Chine d’aujourd’hui. Sa connaissance intime d’Orwell a fait le reste[8]. Bien sûr, Pierre Ryckmans a aussi beaucoup écrit sur la mer qu’il adorait[9], sur Napoléon[10] (que je n’aime pas autant que lui) et sur tant d’autres sujets. Mais pour moi, c’est l’amoureux de la Chine qui comptait.

Un diplomate engagé, un sinologue prêt à prendre des risques pour défendre ses convictions, deux hommes d’un type bien trop rare ont disparu cet été. Quelque part, ils sont tous deux irremplaçables.


[1] Simon Leys, Les Habits neufs du Président Mao, Paris, Ed. Champ libre, 1971. Ryckmans a choisi le pseudonyme de Simon Leys en hommage au héros du roman de Victor Segalen, René Leys. Il y a pourtant une différence fondamentale entre eux : René Leys était fasciné par le pouvoir et rêvait d’entrer dans la Cité interdite tandis que Simon Leys a envisagé la politique chinoise du point de vue des Chinois ordnaires.

[2] Sur cet événement essentiel de l’histoire de la Chine contemporaine, voir Claude Cadart et Cheng Ying-hsiang, Les deux morts de Mao Tsé-toung, Paris, Ed.du Seuil, 1977

[3] Militants du Mur de la démocratie de 1978-79 arrêtés et condanés à de lourdes peines entre 1979 et 1981

[4] Jean-Philippe Béja, Michel Bonnin, Alain Peyraube, Le Tremblement de terre de Pékin, Paris, Gallimard, « Au vif du sujet », 1991

[5] La Forêt en feu : essais sur la culture et la politique chinoises, Paris, Hermann, 1983

[6] ·  Lu Xun, La Mauvaise Herbe (sous le nom de Pierre Ryckmans), Paris, UGE 10/18, 1975

[7] ·  Confucius, Entretiens (sous le nom de Pierre Ryckmans), Paris, Gallimard, 1987

[8] Simon Leys,  Orwell ou l'horreur de la politique, Paris, Hermann, 1984.

[9] Les Naufragés du Batavia, suivi de Prosper, Paris, Arléa, 2003; éd. poche, Paris, Le Seuil, 2005, coll. "Points". Prix Guizot-Calvados.

et  La Mer dans la littérature française de François Rabelais à Pierre Loti : tome 1, De François Rabelais à Alexandre Dumas ; tome 2, De Victor Hugo à Pierre Loti, Paris, Plon, 2003.

[10] La Mort de Napoléon, Paris, Hermann, 1986; rééd., Paris, Plon, 2005.

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