Liu Xiaobo, Prix Nobel de la paix, est mort sans avoir été libéré

Liu Xiaobo partage le redoutable honneur d’être mort en purgeant une peine de prison avec Carl Von Ossetsky, lauréat du Prix en 1935, décédé dans un hôpital de Berlin sous la surveillance de la Gestapo alors qu’il purgeait sa peine.

« Liu Xiaobo, mâle, 61 ans cette année, condamné à 11 ans de prison et deux ans de privation de ses droits politiques par le Tribunal intermédiaire n°1 de Pékin pour avoir commis le crime d’incitation à la subversion de l’Etat. Pendant qu’il purgeait sa peine, un cancer ayant été diagnostiqué, la mise en liberté conditionnelle pour raisons médicales lui a été accordée. ….Le 13 juillet ses principaux organes ne fonctionnant plus, il est mort malgré de nombreuses tentatives de réanimation »

C’est par une affiche postée sur le site du bureau des affaires judiciaires de Shenyang, présentée comme les proclamations annonçant les peines des criminels (bugao 布告), que le monde a appris la nouvelle de la mort du seul Prix Nobel de la Paix chinois. Le terme utilisé pour « mort » est à la limite de la grossièreté. En effet, on utilise en général le terme « décédé » (去世 qushi) ou, pour les hauts dirigeants, 逝世shishi). Mais pas pour les criminels, naturellement.

Liu Xiaobo partage le redoutable honneur d’être mort en purgeant une peine de prison avec Carl Von Ossetsky, lauréat du Prix en 1935, décédé dans un hôpital de Berlin sous la surveillance de la Gestapo alors qu’il purgeait sa peine.

Les derniers jours de Liu Xiaobo ont montré la cruauté du régime, et l’impuissance (devrais-je dire l’inexistence ?) du monde occidental.

Le 27 juin, le monde a appris que Liu Xiaobo était atteint d’un cancer du foie en phase terminale. Il purgeait une peine d’onze ans de prison pour avoir, entre autres, osé dénoncer l’enlèvement d’enfants forcés à travailler dans des briqueteries du nord ouest de la Chine, et demandé la mise en œuvre des articles de la Constitution concernant les droits fondamentaux, ainsi que la fin de la dictature du parti communiste.

Le 7 juillet, les chefs d’Etat et de gouvernement du G20 étaient réunis à Hambourg. Quelle occasion unique de presser le numéro un chinois d’accorder à un homme sur le point de mourir le droit de choisir le lieu où il voudrait être enterré. Mais sans doute les dirigeants des démocraties ont-ils estimé qu’il ne fallait pas faire perdre la face au président de la deuxième puissance mondiale. On en a peut-être parlé, mais nous ne le saurons jamais. Xi Jinping a pu plastronner à Hambourg, se présenter comme le leader de la lutte mondiale pour la défense de l’environnement, le défenseur de la paix mondiale et le champion de la globalisation heureuse. Devant l’insistance d’Angela Merkel, il a autorisé deux cancérologues allemands et américains à se rendre au chevet de Liu Xiaobo. Cette apparente concession a été rapidement détournée en une manifestation d’arrogance : la visite a été filmée à l’insu des médecins malgré les demandes expresses de l’ambassade d’Allemagne. De plus, les autorités ont diffusé des extraits tronqués de leurs déclarations semblant indiquer que, comme leurs collègues chinois, ils estimaient que Liu n’était pas transportable.

L’ambassade d’Allemagne à Pékin a condamné cette attitude tandis que les médecins ont déclaré qu’il fallait transporter le Prix Nobel le plus vite possible. Malgré cela, le gouvernement chinois s’est opposé à son transfert ! Liu Xiaobo est mort dans l’hôpital de Shenyang des suites d’un cancer qu’il a développé au cours de son incarcération. A l’heure où nous écrivons, son épouse Liu Xia ne peut toujours pas communiquer avec le monde extérieur. Angela Merkel, qui a demandé expressément à Xi de laisser Liu choisir le lieu où il se ferait soigner, va-t-elle rester silencieuse ? Liu Xia restera-t-elle indéfiniment en résidence surveillée ?

Liu Xiaobo est mort sans retrouver la liberté. Est-ce, comme le disait un internaute sur WeChat, le signe que la Chine vient d’entrer dans les ténèbres ? La voix de celui qui était devenu le plus célèbre dissident chinois s’était tue depuis huit ans. Enfermé dans sa prison de Jinzhou, dans le Nord-est de la Chine, rencontrant sa femme une demi-heure par mois en présence d’un gardien qui les empêchait de parler de sujets autres que de leur vie quotidienne, Liu n’a pas pu faire connaître ses brillantes analyses de la vie politique chinoise. Pourtant, depuis qu’il avait été libéré à l’issue de son premier séjour en prison en 1991, ses articles sur les abus de pouvoir des cadres, sur les luttes au sein du Parti et sur la prise de conscience croissante des citoyens avaient nourri une réflexion profonde sur la nature du régime et sur les moyens d’accélérer son évolution.

Pendant deux décennies, Liu Xiaobo a suivi avec une grande attention la manière dont les citoyens défendaient leurs droits, s’organisaient pour faire avancer leurs revendications, et s’ingégnaient à déjouer la censure. Son observation attentive des changements sociaux l’a conduit à conclure que l’avenir de la Chine était dans l’espace non-officiel, titre de l’un des livres qu’il a publiés à Taiwan.

Mais Liu Xiaobo n’était pas seulement un fin analyste de la politique chinoise. C’était aussi un homme d’action qui pouvait mobiliser les militants de tous les milieux et de toutes les générations. Seul parmi ses collègues intellectuels à avoir abandonné une tournée qui l’avait conduit dans les plus grandes universités d’Europe et des Etats-Unis pour participer au mouvement pour la démocratie de 1989, il a gagné l’estime des étudiants qui occupaient la place Tiananmen. Ce qui ne l’a pas empêché de dénoncer leurs penchants autoritaires et leur ignorance de la vraie démocratie. Mais, dans la nuit du 3 au 4 juin, il est allé, avec son ami Zhou Duo, négocier avec les troupes venues réprimer le mouvement, l’évacuation pacifique de la Place. Après deux jours passés dans une planque à Pékin, il est sorti pour se faire arrêter.

A sa sortie de prison, c’était un autre homme. Le provocateur qui avait défrayé la chronique pendant les années 1980, accusant les intellectuels chinois qui se présentaient alors comme des victimes du régime, de manquer de colonne vertébrale, de sens de l’autonomie, s’est transformé en combattant pour la démocratie désireux d’unir le plus grand nombre possible de personnes, y compris celles avec lesquelles il avait des désaccords. Le massacre du 4 juin l’a convaincu que les citoyens ordinaires s’étaient sacrifiés pour des raisons éthiques, et non pas pour défendre leurs intérêts, et qu’en ce sens, ils valaient mieux que les élites. C’est aussi pour des raisons morales qu’il a poursuivi son combat pour la démocratie, pour être digne du regard des « âmes des victimes du 4 juin ». C’est sans aucun doute ce qui l’a conduit à dénoncer la « philosophie du porc », cette addiction à la consommation, que le parti communiste a utilisé pour consolider un pouvoir qu’il qualifiait de « post-totalitaire ». A cette philosophie, il opposait l’engagement éthique consistant à « vivre dans la vérité » à l’instar de Vaclav Havel dont il était un fervent admirateur. Il s’est refusé à faire des compromis pour pouvoir être publié en Chine, ou pour pouvoir être intégré dans une université, ce qui l’a conduit à vivre sous la surveillance permanente de la police politique et à ne jamais pouvoir se déplacer sans être suivi. Mais il n’aurait jamais pu continuer à mener cette vie sans le soutien de son épouse Liu Xia qui a toujours été convaincue que la seule vie qui méritait d’être vécue était celle qui ne connaissait pas de compromis avec le pouvoir. Xia avait elle-même quitté un emploi confortable et bien rétribué dans une revue de finances pour voyager en Chine et poursuivre ses ambitions artistiques. Malgré les tracasseries que cela provoquait, elle n’a cessé de penser que Liu Xiaobo avait raison de vouloir vivre selon ses convictions, quelles qu’en soient les conséquences. Elle paie aujourd’hui de sa liberté son engagement indéfectible aux côtés de son mari.

Celui qui avait choisi de vivre dans la vérité n’a cessé de lancer des pétitions pour dénoncer les abus du pouvoir. Ses très bonnes relations avec les vétérans du Parti dégoûtés par le massacre du 4 juin, avec les mères de Tiananmen qui voulaient obtenir du pouvoir la reconnaissance du massacre, et avec les avocats défenseurs des droits civiques en ont fait une personnalité centrale d’une opposition où les conflits de générations et de milieux sont nombreux. Son action pour obtenir des signatures de la Charte 08 qui demandait la fin de la dictature du parti unique, a montré la capacité de Liu Xiaobo d’unifier les diverses tendances de ce milieu.

C’est sans doute ce qui explique son arrestation de 2008, et la lourde condamnation qui l’a frappé.

Liu Xiaobo, atteint d’hépatite depuis vingt ans, est mort parce que les conditions de sa détention et l’absence de soins de qualité ont accéléré la détérioration de son état de santé. Pendant au moins un mois, d’après les déclarations des autorités, il a été soigné par les médecins de la prison de Jinzhou. Sans vouloir les dénigrer, il est indiscutable qu’il ne s’agit pas des meilleurs spécialistes de Chine.

Le décès du Prix Nobel de la Paix est un coup pour tous ceux qui rêvent de démocratiser la Chine. Il faut espérer que les circonstances tragiques de sa disparition ne remettront pas en cause la stratégie qu’il avait mise en œuvre pour atteindre ce but ; que son engagement pour la non-violence, son refus de la haine, ses efforts pour éviter toute confrontation sanglante avec le pouvoir continueront de présider à l’action des militants d’aujourd’hui.

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