50 ans après le lancement de la Révolution culturelle, le retour des vieux démons ?

« On a raison de se révolter ! » Il y a cinquante ans aujourd’hui, la « circulaire du 16 mai », la première d’une longue série de « directives suprêmes » du Président Mao, lançait la « Grande révolution culturelle prolétarienne » qui, pour reprendre les termes de Simon Leys, n’était ni révolutionnaire, ni culturelle, ni prolétarienne.

Ce « mouvement sans précédent dans l’histoire» destiné à reprendre le pouvoir à la « bourgeoisie infiltrée dans le Parti », a bouleversé la Chine, l’a précipitée au bord de la guerre civile, tout en lui attirant l’admiration d’une grande partie de l’intelligentsia « révolutionnaire » et la jeunesse du monde entier.

Il a aussi (également) profondément marqué l’actuel Timonier de la Chine, Xi Jinping, puisqu’il a été envoyé, comme près de 20 millions de ses compatriotes, dans un village reculé de la Chine de l’intérieur. Et pourtant, nulle part en République populaire, où le PC adore célébrer les anniversaires[1], on ne commémore aujourd’hui cet événement.

Le parti communiste n’aime pas que l’on discute de son histoire. En 1981, au terme des trois années de débat qui l’ont secoué au lendemain de la mort de Mao, il a rendu son verdict définitif : Mao a commis des erreurs pendant les vingt dernières années de son règne, et la Révolution culturelle a été une tragédie.

En 2013, Xi Jinping l’a confirmé : parmi les « sept interdictions » proclamées en 2013, il y a « l’interdiction de parler des erreurs du Parti ».  Circulez, il n’y a rien à discuter.

On aurait pourtant pu croire que les dirigeants qui ont lancé la politique de Réforme et d’ouverture, au premier rang desquels Deng Xiaoping, auraient eu à cœur de dénoncer ce mouvement dont ils avaient été victimes. Entre 1966 et 1976, Deng Xiaoping a été destitué à deux reprises, Chen Yun a été mis sur la touche, tandis que le président de la République Liu Shaoqi est mort sans soins dans sa prison de Kaifeng en 1969. Alors pourquoi ce silence sur les crimes commis par Mao pendant cette période ?

En premier lieu, ces « victimes » n’étaient pas totalement innocentes. En 1959, tant Liu Shaoqi que Deng Xiaoping avaient soutenu Mao Zedong lorsque le Maréchal Peng Dehuai avait dénoncé la famine causée par le Grand Bond en Avant (près de 40 millions de morts). Pendant les années 1950, ils avaient participé avec enthousiasme aux campagnes de masses lancées par le Grand Timonier.  Lors du déclenchement de la Révolution culturelle en 1966, ils n’ont pas hésité à emprisonner les anciens « contre-révolutionnaires » et autres « droitiers » qui avaient profité du mouvement pour demander leur réhabilitation, organisant des raids contre les commissariats pour brûler les dossiers qui les condamnaient à rester des citoyens de deuxième zone. Deng Xiaoping, Liu Shaoqi, Peng Zhen et autres dirigeants « révisionnistes » étaient bien décidés à empêcher les mécontents d’ébranler les fondements du régime. D’autant qu’ils savaient que Mao Zedong manipulait les « gardes rouges » pour les évincer de la direction du Parti.

Fanatisés et prêts à tout pour servir celui qu’ils considéraient comme un dieu vivant, les jeunes gardes rouges ont persécuté leurs professeurs et de nombreux intellectuels avant de s’attaquer aux « représentants de la bourgeoisie infiltrés dans le Parti ». Il faut toutefois noter qu’il s’agissait le plus souvent de fils de cadres supérieurs du régime qui se croyaient tout permis en brandissant  le mot d’ordre « A père héros, fils prodige, à père réac, fils salaud »[2]. Drôle de pensée révolutionnaire qui insiste sur la théorie du sang[3]. Ainsi, les pires criminels parmi les gardes rouges sont précisément les fameux « princes » auquel le pouvoir a été remis par la génération des « révisionnistes », ces princes dont fait partie l’actuel numéro un du Parti, Xi Jinping.

Si elle a causé des dommages incalculables à la Chine, la Révolution culturelle a aussi mis en évidence le pouvoir absolu des cadres ruraux qui se sont livrés à des massacres de grande ampleur[4] contre les villageois de mauvaise origine sociale (fils de propriétaires fonciers et de paysans riches d’avant 1949), et la tentative de contrôle absolu non seulement sur les actions, mais sur les pensées des citoyens[5]. 

L’expérience d’un totalitarisme absolu a conduit de nombreux jeunes gens à réfléchir sur les crimes auxquels les avait conduits leur fanatisme. C’est ainsi que dès 1968, un groupe de gardes rouges dénonçait la dictature de la bureaucratie et le caractère manipulateur de la Révolution culturelle. Le texte de Yang Xiguang était la première  dénonciation systématique du totalitarisme bureaucratique qui valut à son auteur d’être condamné à dix ans de prison[6].  Plus tard, nombre d’anciens gardes rouges tels Wei Jingsheng, mais aussi Liu Xiaobo, ont été conduits à remettre totalement en cause le régime, le grand Timonier, et à se tourner vers la démocratie.

La Révolution culturelle est donc un mouvement complexe, et le jugement sommaire porté en 1981 par Deng et ses alliés permet d’éviter de se poser des questions fondamentales sur le régime. En effet, si le parti communiste autorisait les débats sur cette période cruciale de l’histoire de la République populaire, il risquerait de porter atteinte à sa légitimité : comment expliquer en effet que le responsable de cette tragédie dispose toujours de son mausolée sur la place Tiananmen, et que sa pensée soit encore une partie de l’idéologie officielle ? Pourquoi ne réhabilite-t-on pas les auteurs qui, dès les années 1960, avaient dénoncé la Révolution culturelle ? Une réflexion sur le mouvement ne conduirait-elle pas à une appréciation critique du rôle de Deng Xiaoping et de ses alliés pendant les débuts du mouvement ?

On comprend mieux le silence officiel sur cette période. Nombreux étaient ceux qui croyaient que l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, qui appartient à la génération qui s’est formée pendant la Révolution culturelle, permettrait de relancer la réflexion sur la période. Mais ils ont été déçus. Dès 2013 en effet, Xi a réaffirmé le rôle positif de Mao dans l’établissement de la République populaire. Faisant le bilan de soixante ans d’histoire, il a affirmé qu’il n’était pas question d’utiliser les trente dernières années (celles de la politique de Réforme et d’ouverture) pour réfuter les trente premières années (le règne de Mao). Malgré les souffrances qu’il a endurées lors de son séjour à la campagne, Xi s’est refusé à tout débat sur les excès du Grand Timonier. Au contraire, il n’a cessé de réaffirmer sa clairvoyance, et a réhabilité les « excellentes traditions du Parti » telles que la « ligne de masses » et le recours à la critique et l’autocritique.

Xi Jinping est-il donc en train de revenir à la Révolution culturelle, comme on l’entend souvent dire par les intellectuels critiques du pouvoir actuel ?

S’il est indéniable qu’il a recours à de nombreuses recettes éprouvées par Mao Zedong – renforcement de la direction absolue du Parti, enfermement de tous les dissidents, surveillance accrue des organes d’opinion et lancement d’une forme de culte de la personnalité –, il y a toutefois une différence fondamentale avec la Révolution culturelle : tandis que le Grand Timonier n’a pas hésité à mobiliser les masses (en l’occurrence la jeunesse) pour les lancer à l’assaut de ses rivaux, Xi s’est toujours attaché à empêcher tout débordement, et surtout à interdire l’action autonome des citoyens.

Prenons l’exemple de la lutte contre la corruption : lorsque le Mouvement des nouveaux citoyens a organisé des manifestations pour demander que l’on rende publics les avoirs des cadres, ses animateurs ont été arrêtés et condamnés. Pour Xi Jinping, c’est le Parti, ou ses organes spécialisés comme la commission centrale de contrôle de la discipline, qui doit mettre en œuvre le mouvement. Il n’y a aucune place pour une intervention de la société. Comme le Grand Timonier, Tonton Xi cherche à exercer un contrôle absolu sur le Parti et sur la société, mais sa manière de gouverner rappelle plutôt celle de Liu Shaoqi, qui estimait que seule une bureaucratie efficace pouvait gouverner la Chine, ou, plus encore, celle de Staline qui s’appuyait sur la police politique que celle du Mao Zedong de la Révolution culturelle.


[1] Le 2 septembre 2015, un défilé militaire monstre a eu lieu sur l’avenue Chang’an et des invitations avaient été envoyées aux dirigeants du monde entier pour célébrer les 70 ans de la victoire sur le Japon

[2] Laozi yingxiong, er haohan, laozi fandong, er hundan (老子英雄,儿好,老子反,儿混蛋)

[3] Yu Luoke, un garde rouge de Pékin qui avait osé dénoncer cette théorie dans « la théorie de l’origine de classe » (Chusheng lun) a été arrêté et fusillé comme contre-révolutionnaire.

[4] V. Song Yongyi, Les massacres de la Révolution culturelle, Paris, Collection « Folio », Gallimard,  2009

[5] Voir Chen Jo-Hsi, Le préfet Yin et autres nouvelles, Paris, Denoël, 1980

[6] Yang Xiguang, « Où va la Chine ? », in Révo. Cul. dans la Chine pop. , Paris, 10/18, 1972

 

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