11 ans de prison pour délit d'opinion: Liu Xiaobo, martyr de l'émergence de la Chine?

Le 28 décembre, Liu Xiaobo aura cinquante quatre ans et pour la deuxième fois, il passera son anniversaire en prison. Et ce ne sera pas la dernière, puisqu'il vient d'être condamné à onze ans de prison pour « incitation à la subversion de l'Etat ».

Le 28 décembre, Liu Xiaobo aura cinquante quatre ans et pour la deuxième fois, il passera son anniversaire en prison. Et ce ne sera pas la dernière, puisqu'il vient d'être condamné à onze ans de prison pour « incitation à la subversion de l'Etat ». C'est la condamnation la plus lourde depuis que cette peine a été créée en 1997, pour remplacer le crime de propagande contre-révolutionnaire. L'article 12 de la Charte 08, pour la rédaction duquel il a été condamné, réclamait justement la suppression de ce délit, arguant qu'il s'agissait d'une limitation de la liberté d'expression. Et de fait, Liu Xiaobo a été condamné pour un simple délit d'opinion. En effet, la Charte 08, inspirée de la Charte 77, n'est qu'un manifeste qui réclame la séparation des pouvoirs, le multipartisme, l'indépendance de la justice, en somme, l'instauration en Chine d'une véritable démocratie. Liu a été également condamné pour six articles, sur les 490 qu'il a publiés depuis 1989, dans lesquels il critiquait le gouvernement chinois.

Ses critiques sont parfois acerbes, mais toujours extrêmement modéré dans l'action, jamais Liu Xiaobo n'a appelé au renversement du gouvernement. Admirateur de Vaclav Havel, il est convaincu qu'un intellectuel honnête doit avant tout « vivre dans la vérité », et dénoncer les violations des droits de l'homme chaque fois qu'elles se produisent et quelle que soit la couche sociale à laquelle appartiennent leurs victimes. Comme Havel, il pense qu'une fois que le mensonge totalitaire a été dévoilé, le pouvoir n'en a plus pour longtemps. C'est sans doute la raison pour laquelle il n'a jamais tenté d'organiser d'actions clandestines, mais a toujours agi au grand jour.

Il ne faudrait pas croire que Liu Xiaobo est désespéré. Au contraire: cet analyste très fin de la politique chinoise n'a cessé de se féliciter du développement d'une société civile de plus en plus consciente, des progrès de l'information apportés par l'internet, et de la prise de conscience de leurs droits par les citoyens chinois. Il a lui-même contribué à populariser les combats des défenseurs des libertés, et ceux des simples citoyens qui se lèvent contre l'arbitraire. Il a souvent écrit que ces combats avaient déjà permis de rendre le régime beaucoup plus supportable, et l'avaient contraint à de nombreuses concessions, notamment la mention de la défense des droits de l'homme dans la constitution.

Depuis son intervention pour éviter un bain de sang sur la place Tiananmen dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, il n'a cessé de plaider pour la non violence et la raison. Mais sa modération tactique ne l'empêche pas d'être intransigeant sur les principes: jamais il n'a reculé devant les risques que pouvaient lui faire encourir ses prises de position, et il n'a pas hésité à aller en prison à deux reprises pour défendre ses idées.

Cet intellectuel qui s'était fait connaître dans les années 1980 par ses dénonciations violentes du « confucianisme » des écrivains de la littérature de cicatrices, n'en est pas moins un moraliste. Alors qu'écrivains et chercheurs profitaient d'une sensible amélioration de leurs conditions de vie à partir du milieu des années 1990 et expliquaient que cette amélioration favoriserait leur indépendance de jugement, il n'a pas hésité à dénoncer la « philosophie du porc » que représentait cette attitude prétendument moderne, et la mettait en parallèle avec le courage des paysans qui s'élevaient contre les abus de pouvoir des cadres.

Liu Xiaobo a joué un rôle fondamental dans l'émergence de groupes de défense des droits de l'homme en Chine. Avant son arrestation en 1996 et plus encore depuis sa libération en 1999, il a été à l'origine d'innombrables pétitions dénonçant les violations des droits, soutenant les activistes de la société civile, remportant parfois des victoires impressionnantes comme la libération de Du Daobin, envoyé en prison pour avoir critiqué le secrétaire général du Parti Jiang Zemin et libéré à la suite d'une mobilisation sur le net. Dans un mouvement pour la démocratie éclaté entre les générations et les milieux, Liu Xiaobo jouit d'un respect universel. Il est également très connu à l'étranger en raison de la pertinence de ses analyses et de son courage.

En le condamnant à une si lourde peine, les autorités veulent faire un exemple. A l'inverse du proverbe chinois, elles « tuent le singe pour effrayer les poulets ». Soucieuses de maintenir à tout prix leur monopole sur le champ politique, elle n'hésitent pas à braver l'opinion internationale et intérieure pour effrayer les candidats à la critique.

Le jour du procès de Liu Xiaobo, des diplomates de quinze pays, des journalistes étrangers, mais surtout, des activistes chinois ont protesté contre la violation du droit que constituait un procès public auquel même son épouse s'est vu interdire l'accès. Liu Xiaobo n'a même pas pu lire tout le texte qu'il avait préparé pour sa défense, car il a sans cesse été interrompu par le juge. La plaidoirie de ses avocats n'a pas excédé quatorze minutes, et aucun témoin n'a pu venir déposer au tribunal. En somme, comme le disait Mo Shaoping, le directeur du cabinet d'avocats qui défend Liu auquel les autorités ont interdit d'assurer sa défense, « la Chine dispose de lois mais pas d'Etat de droit, elle a une Constitution mais pas de gouvernement constitutionnel »[1]. L'arrestation, la détention pendant six mois en prétendue résidence surveillée et le procès de Liu Xiaobo constituent des violations de la légalité de la République populaire. Or, on sait que toute cette affaire a été gérée au plus haut niveau. Ainsi le comité permanent du bureau politique du parti communiste chinois, qui prétend avoir instauré l'Etat de droit en Chine, montre avec cette condamnation qu'il est incapable de respecter sa propre légalité. Mais Hu Jintao et ses camarades feraient bien de se méfier. Le recours à la répression n'est pas toujours efficace. De l'avismême de nombreux auteurs de la Charte 08, c'est en raison de l'arrestation de Liu que l'an dernier, le texte a rencontré un tel succès dans la population.

A la veille de sa condamnation, 165 signataires du manifeste ont affirmé qu'ils étaient aussi coupable que Liu Xiaobo et demandé à être traité comme lui. La tactique d'intimidation sera-t-elle vraiment efficace? Ou au contraire, provoquera-t-elle une vague de protestations difficile à gérer pour des dirigeants soucieux de leur image « moderne »?

Si, sur le plan intérieur, cette lourde condamnation est un signe de la fragilité du pouvoir, elle montre que les dirigeants chinois se sentent de plus en plus sûrs d'eux sur la scène internationale.

On voit que l'ouverture sur le monde ne constitue pas une garantie de libéralisme: en annonçant le verdict le jour de Noël, les dirigeants chinois ont montré qu'ils connaissaient bien l'Occident. Ils savent bien que pendant la trêve des confiseurs, les journalistes comme les lecteurs ont bien d'autres chats à fouetter, et n'aiment pas gâcher la fête avec de mauvaises nouvelles. Comme c'est la troisième fois que des verdicts frappant des dissidents sont annoncés pendant cette période, on peut en conclure qu'il ne s'agit pas d'un hasard.

Mais surtout, en infligeant une condamnation si sévère pour un délit d'opinion, les dirigeants chinois annoncent au monde que les temps ont changé. A la différence de l'époque de Jiang Zemin, la Chine n'a plus besoin d'accorder aux Occidentaux des faveurs pour obtenir la clause de la nation la plus favorisée, ou pour entrer à l'OMC[2]. Aujourd'hui, ce sont les puissances occidentales qui ont besoin d'elle, pour relancer l'économie à la suite de la crise, pour obtenir des parts du mirobolant marché chinois, pour faire pression sur l'Iran et la Corée du Nord, ou pour aboutir à un accord sur le réchauffement de la planète. Lors de sa première visite en Chine en novembre dernier, Barack Obama n'a pas soulevé publiquement le cas du plus fameux dissident du pays, ce qui a sans aucun doute été interprété comme une permission de condamner. François Fillon, en visite à Pékin à la veille du procès, a bien entendu gardé le silence. Les dirigeants du parti communiste chinois sont bien conscients de cette nouvelle situation et en profitent pour imposer de nouvelles normes dans les relations internationales. Ainsi, ils exercent des pressions sur les gouvernements qui reçoivent le Dalai Lama ou Rebyia Kadeer[3], et les menacent d'interdire le marché chinois à leurs entreprises. Ces menaces sont efficaces et depuis quelques années, on assiste à un retour en force du réalisme dans les relations entre états tandis que la question des droits de l'homme est de plus en plus ignorée. Soutenue par de nombreux pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine, sans compter la Russie, la Chine parvient de plus en plus à imposer de nouvelles normes qui font la part belle à la souveraineté nationale et relèguent à l'arrière plan les progrès qui avaient été faits depuis la fin de la guerre froide.

Ne nous y trompons pas, la lourde condamnation qui vient de frapper Liu Xiaobo nous concerne tous. Accepterons-nous, pour « engager » les dirigeants du parti communiste chinois, de revenir sur nos principes et d'accepter le retour de la loi de la jungle dans les relations internationales?

 

 


[1] « Lourde condamnation pour le dissident chinois Liu Xiaobo » in Aujourd’hui la Chine, 25/15/2009, http://www.aujourdhuilachine.com/actualites-chine-lourde-condamnation-pour-le-dissident-chinois-liu-xiaobo-13148.asp?1=1

 

[2] Pendant les années 1990, les dirigeants chinois ont souvent libéré des dissidents à la veille d'un débat important au congrès des Etats-Unis. Ainsi, Wang Dan, Wei Jingsheng, Wang Ruowang, Wang Juntao etc. ont été libérés et expulsés aux USA

[3] Présidente du congrès mondial ouighour, elle est considérée par Pékin comme le « chef de file » des « séparatistes » du « Turkestan oriental », coupables de vouloir faire éclater la mère-patrie.

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