1949-2019: le peuple chinois s’est-il vraiment levé?

« Le peuple chinois s’est levé ! » La fameuse phrase de Mao Zedong prononcée à la veille de la proclamation de la République populaire de Chine en 1949 est connue de tous les habitants de ce pays.

Soixante-dix ans plus tard, devenue la deuxième puissance mondiale, il est indéniable que la Chine s’est levée, réalisant le rêve non seulement de Mao, mais de tous les dirigeants et les intellectuels chinois depuis qu’un jour de 1842, les canonnières britanniques ont imposé des « traités inégaux » à l’Empire du Milieu. Le 1er octobre 1949, après près d’un siècle « d’humiliation », le pays a retrouvé son unité, chassé les Occidentaux de son territoire, et acquis son indépendance.

Enfin, presque, puisque la Chine s’est alors rangée dans le camp socialiste derrière le « grand frère » soviétique qui l’a aidée à installer un système semblable au sien, par le biais de dizaines de milliers de conseillers. En 1960, Mao Zedong rompait avec son allié et prenait réellement son indépendance. En 1949 donc, la Chine s’est levée. Mais le peuple chinois ?

L’enthousiasme patriotique

La victoire de l’Armée populaire de libération a été accueillie positivement par la société. Tandis que nombre de membres des élites économiques, politiques et militaires s’embarquaient pour Taiwan avec Tchiang Kai-chek, les intellectuels hésitaient. Si Hu Shi, l’un des leaders du mouvement du 4 mai 1919, partisan de la démocratie parlementaire, estimait qu’il aurait plus de liberté sous le Kuomintang auquel il s’était pourtant opposé, que sous les communistes, la plupart des membres de l’intelligentsia décidaient de rester au pays. Ainsi, Chu Anping, un journaliste et écrivain qui avait critiqué violemment le PC, choisit de participer à l’aventure de la Chine nouvelle. Nombre des membres de la « troisième force » qui avait cherché à occuper un espace entre le PC et le KMT ont fait le même choix et, dans un premier temps, ont conservé leurs positions dans les universités.

Par ailleurs, la victoire de Mao Zedong a suscité une vague d’enthousiasme dans la diaspora. Des Etats-Unis, d’Europe occidentale, d’Asie du Sud-est, les Chinois diplômés qui avaient trouvé leur place à l’étranger, sont revenus pour aider à construire le socialisme dans leur patrie enfin pacifiée, apportant leurs compétences acquises dans les meilleures universités. Un grand nombre de Chinois d’Indonésie, souvent issus de familles riches, sont revenus au pays ou y ont envoyé leurs enfants pour participer à l’édification de la patrie.

La politique de démocratie nouvelle adoptée par Mao Zedong a même permis de reconquérir la loyauté des peuples allogènes. Le nouveau gouvernement a ainsi noué de bonnes relations avec les élites du Xinjiang. Au Tibet, après une guerre éclair remportée en 1951 (nommée ironiquement « libération pacifique »), l’Armée chinoise a laissé le Dalaï Lama au Potala et, en 1954, il est devenu vice-président du Comité permanent de l’Assemblée populaire nationale qui venait d’être « élue ».

Ceux qui étaient entrés au Parti parce qu’ils voulaient mettre un terme à la dictature du Kuomintang et pensaient que le PC établirait une véritable démocratie, se sont lancés à corps perdu dans l’édification de la nation.

Quant à la grande masse du peuple, elle observait les premiers pas du nouveau pouvoir avec bienveillance. La fin de la guerre civile ayant permis de rétablir la sécurité et la paix, les paysans, qui constituaient l’immense majorité de la population, ont soutenu la Réforme agraire.

Mais peut-on dire que le peuple chinois s’était levé ? Dès les premières années de l’installation du régime, le parti communiste s’est attaqué à toutes les organisations de la société civile : syndicats, partis, organisations religieuses ont été pourchassés et remplacés par des « organisations de masse » dirigées par le PC. Dans les universités, tous les enseignants ont dû s’engager dans un « mouvement de réforme de la pensée ». Même les intellectuels marxistes qui avaient bataillé contre le Kuomintang pendant les années 30 et 40, ont dû se soumettre à des cours de marxisme-léninisme dispensés par des cadres paysans dogmatiques. Dans les campagnes, la Réforme agraire a apporté son lot de violence et dans chaque village, des « propriétaires fonciers » (souvent des personnes qui déplaisaient aux cadres chargés de la mettre en œuvre) ont été exécutés. Les mouvements de masse lancés par Mao pour transformer la société n’ont cessé de restreindre les libertés.

L’initiative politique était entre les mains du Parti. A la fin des années 1950, un grand nombre de ceux qui avaient soutenu le régime avec enthousiasme ont commencé à déchanter. En 1957, Mao Zedong a appelé la population à critiquer les défauts du nouveau régime. Après un temps d’hésitation, tous les mécontentements accumulés pendant les premières années du régime sont apparus au grand jour . Ingénieurs et ouvriers se sont plaints de l’arrogance des conseillers soviétiques, des paysans ont dénoncé les excès de la collectivisation initiée en 1953, tous se sont accordés pour critiquer l’atmosphère étouffante régnant dans le pays en raison de l’omniprésence du Parti. Chu Anping, l’intellectuel de la troisième force, a bien résumé ces critiques en dénonçant « le monde du parti » (dang tianxia) où personne n’ose dire un mot contre le secrétaire du PC. Il a été envoyé en camp de rééducation.

Pendant les 27 années du règne de Mao, tous ceux qui avaient rejoint le Parti avant 1949 pour lutter contre la dictature du Kuomintang, ont été victimes de la répression, soit pendant le Mouvement anti-droitier de 1957, soit pendant la Révolution culturelle. Mais la plus grande catastrophe de la période maoïste a frappé les paysans. A la suite du Grand Bond en Avant lancé en 1958, près de 40 millions de personnes ont péri en raison de la famine et de la répression.

A la mort du Grand Timonier, acclamé dans le monde entier comme un géant du 20ème siècle, la plupart de ceux qui avaient accueilli le nouveau régime avec enthousiasme avaient été réduits au silence, ou pourrissaient dans les camps de rééducation. Ceux qui étaient venus de l’étranger avaient été condamnés comme « espions ». 

Réforme et démocratie

La réforme lancée par Deng Xiaoping a fait renaître un immense espoir dans la population. La réhabilitation des victimes de la période maoïste a permis à la Chine de mobiliser les compétences qui avaient été étouffées pendant plus de deux décennies. Le peuple chinois allait-il enfin se lever ?

C’est ce qu’ont pensé une partie des victimes réhabilitées par Deng. Dans un dazibao intitulé « La Cinquième modernisation, la démocratie », Wei Jingsheng, un jeune électricien, demandait la fin de la dictature du parti unique et de l’hégémonie de l’idéologie officielle. Sa condamnation à 15 ans de prison n’a pas empêché pendant les années 1980, la majorité des intellectuels d’élargir les espaces de liberté avec la complicité des réformateurs au sein du Parti. Ils pensaient que cette fois, les idéaux pour lesquels ils avaient lutté pendant les années 1940 et 1950 allaient enfin se réaliser. Dans les campagnes, les paysans ont acccueilli avec enthousiasme la décollectivisation de fait des terres et le rétablissement des marchés agricoles. L’expression se faisait de plus en plus multiple, le contrôle idéologique du Parti reculait, les citoyens jouissaient de plus de liberté, et l’optimisme régnait. Mais ce rêve de démocratisation s’est effondré avec le Massacre de Tiananmen du 4 juin 1989, qui a mis un terme au mouvement pour la démocratie.

Depuis, si les libertés individuelles se sont incontestablement énormément développées -- les Chinois peuvent aujourd’hui se déplacer presque librement dans leur pays, et voyager à l’étranger – si le niveau de vie a beaucoup augmenté, les libertés politiques se sont plutôt restreintes. En 2017, le Prix Nobel de la Paix Liu Xiaobo, qui avait dénoncé dans ses textes la dictature du Parti et fait l’éloge de la société civile, est mort en prison dans l’indifférence générale. Le contrôle social, qui avait reculé pendant les années 1980 et 1990, s’est renforcé avec l’apparition de l’intelligence artificielle.

Depuis l’accession de Xi Jinping au pouvoir, il est interdit de critiquer les erreurs du Parti dans l’histoire. En 2017, le pouvoir n’a pas hésité à interner plus d’un million de Ouighours, de Kazakhs et de Kirghizes dans des « camps de rééducation professionnelle » parce qu’ils pratiquaient leur culture ou leur religion. Pourtant, étant donné l’amélioration incontestable du niveau de vie, la population ne se soulève pas contre le nouveau pouvoir, et supporte la propagande de plus en plus invasive en faveur du nouveau timonier. Aujourd’hui plus que jamais, triomphe ce que Liu Xiaobo avait appelé « la philosophie du porc » qui veut que le confort matériel étouffe les besoins de liberté. Un peuple soumis à cette philosophie est-il vraiment debout ? Combien de temps peut durer cette anesthésie ? L’exemple de la révolte de la population de Hong Kong montre que, pour les dictateurs, rien n’est jamais acquis.

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