Des films... avec ou sans droits sociaux ?

En voulant annuler la toute nouvelle convention collective du cinéma, la Société des réalisateurs de films (SRF) a mis le feu aux poudres. « Fausse route » protestent 105 réalisateurs. « Un film, c'est avant tout du travail », tonne le cinéaste Alain Guiraudie. Dans une pétition en cours, 1500 techniciens expliquent que « cette convention est l’opportunité de lutter ensemble pour obtenir des réformes du financement du cinéma ».

En voulant annuler la toute nouvelle convention collective du cinéma, la Société des réalisateurs de films (SRF) a mis le feu aux poudres. « Fausse route » protestent 105 réalisateurs. « Un film, c'est avant tout du travail », tonne le cinéaste Alain Guiraudie. Dans une pétition en cours, 1500 techniciens expliquent que « cette convention est l’opportunité de lutter ensemble pour obtenir des réformes du financement du cinéma ».



Écrasé par les films à gros budget, le cinéma français indépendant va mal, très mal. La Fameuse « exception culturelle » ne fonctionne plus, avec un CNC (Centre national du cinéma) qui ne joue plus son rôle d'aide à la création.

Comme l'expliquait le syndicat des réalisateurs SFR-CGT, dans une tribune publiée sur ce blog en février (1), « une dizaine de films occupent chaque semaine plus de 90 % des écrans et ce pourcentage ne cesse d'augmenter ». Et de revendiquer « une réforme audacieuse du fonds de soutien dont l’objectif doit être d’aller vers une redistribution plus juste et plus efficace de la richesse produite ».

C'est ce contexte de crise du septième art qui explique le refus d'une partie de la profession d'une nouvelle convention collective du cinéma.

Après sept années de négociation, signée par l’ensemble des organisations syndicales (sauf la CFDT, quasi inexistante dans la profession) et par tous les syndicats de producteurs, le 8 octobre 2013, sous l’égide du CNC, étendue par le ministre du Travail, elle précise les conditions de travail et de rémunération des techniciens de la profession. Économiquement insupportable pour nombre de réalisateurs.

UNE CONVENTION QUI « RIGIDIFIE »

Ainsi, dernier coup de théâtre, la Société des réalisteurs de films (SFR) (2) a déposé, le 14 mars, une « requête en intervention volontaire » devant le Conseil d’État (en soutien de celle déposée précédemment par la CFDT), demandant l'annulation de l'arrêté d'extension de la toute nouvelle convention collective du cinéma.

Justifiant sa décision, la SRF explique que la la convention « rigidifie incroyablement les tournages et rend beaucoup plus difficile d’inventer des pratiques spécifiques à chaque projet artistique à l’intérieur d’un cadre aussi normatif ».

DES DROITS « NON OPPOSABLES »

« Nous voulons dire à celles et ceux qui font les films à nos côtés, nos fidèles équipiers, techniciens, comédiens et ouvriers, que nous ne nous sentons en aucune manière solidaires de cette triste initiative », proclament dans une lettre ouverte intitulée « Fausse route » (3) 105 réalisateurs (4). « C’est tous unis que nous devrions nous battre pour que tous les films, sans exception, soient correctement exposés et financés. »

« C’est dans “l’esprit de mai” que la SRF s’est créée en 1968. Un esprit de liberté, de lutte, de solidarité et d’ouverture. Où, dans le cinéma comme dans le reste du monde, chacun à sa place participe d’une même conquête, pour plus de justice et plus de liberté, dans le travail comme dans la vie. Où les droits des créateurs ne sont pas opposables au droit du travail. C’est à cette tradition là que nous restons fidèles. »

« L'OPPORTUNITÉ DE LUTTER ENSEMBLE »

Dans la foulée, ce sont les techniciens du cinéma qui sortent de l'ombre, avec une pétition en cours, « Non, la convention collective du cinéma n'est pas la cause des problèmes des cinéastes », déjà signée par 1500 d'entre eux (5). « Il est incompréhensible, écrivent-ils, que des réalisateurs puissent penser que nos salaires sont la cause de leurs problèmes, nos droits une entrave à leur créativité ».

« Nous savons que parmi ces réalisateurs, beaucoup rencontrent de grandes difficultés à faire leurs films et sans doute connaissent-ils bien les “réalités économiques” du secteur, mais leur position montre à quel point ils connaissent mal ceux avec qui ils travaillent : leurs propres difficultés économiques, leurs conditions de vie et leur investissement dans leur travail. »

« En l’absence de réglementation, notre situation à tous, techniciens et réalisateurs s’est gravement détériorée depuis une vingtaine d’années et grâce à cette convention collective nous avons l’opportunité de lutter ensemble pour obtenir des réformes du financement du cinéma. »

« LA PRÉCARITÉ N'EST PAS UN GAGE DE QUALITÉ »

L'initiative de la SRF aura au moins eu le mérite de relancer le débat sur les conditions économiques et sociales d'une renaissance du cinéma français. Car le débat fait effectivement rage, et on peut savoir gré à la SRF de jouer le jeu en publiant sur son site des points de vue contradictoires.

Parmi eux, celui d'Alain Guiraudie, réalisateur et scénariste, auteur notamment de « L'inconnu du lac », sélectionné dans la section « Un certain regard », au Festival de Cannes en 2013. En réponse au texte d'un jeune réalisateur, Yann Gonzales (« J'ai l'impression qu'en vous opposant à la démarche de la SRF, vous cautionnez tous la mise à mort d'une génération de cinéastes français »), il écrit (extraits) :



« J’ai pas mal réfléchi à cette histoire de convention, coincé entre des préoccupations que j’ai eues comme technicien et des problèmes auxquels je me suis heurté en tant que réalisateur. J’ai fait des courts-métrages sans salaires, des longs payés sous le tarif syndical. Donc c’était pas non plus évident pour moi cette histoire.

   Aujourd’hui on veut bien de nos films à condition qu’ils se fassent pour pas cher. Si on veut tant de la diversité, de la nouveauté, de l’audace, il faut la financer à hauteur de ce qu’elle coûte. C’est en s’en donnant les moyens qu’on gardera un cinéma fort. Pas en colmatant les brèches ou en ramassant les miettes. Je ne vois aucune raison à ce que cette diversité se paye sur le dos des techniciens (ou même des réalisateurs).

   Depuis les années 90, je vois les budgets de beaucoup de nos films se boucler en rognant sur les salaires. Je vois même des longs métrages se faire sans salaire du tout. Sur certains films, il n’y a guère que les électriciens et les machinistes, de par leurs exigences et la trouille qu’en ont les directeurs de productions, qui font que la journée de travail ne dure pas 24 H.

   Non seulement, ça ne donne pas nécessairement de bons films, ça peut même donner des films très académiques, car la précarité n’est pas un gage de qualité... Mais surtout, je ne sens aucune perspective d’amélioration. Bien au contraire. Je parle du cinéma, je parle aussi du fonctionnement du monde en général.
 
    Depuis trente ans on aménage le système capitaliste en préservant l’économie de marché, la loi du plus fort tout en essayant dans le même temps de ne pas trop faire mal aux pauvres. Charité oblige. Une précarité s’est installée qui permet à chacun de grappiller des miettes par ci par là, qui permet à chacun de croire en sa chance. Un fragile équilibre aurait soit disant été trouvé dans nos démocraties occidentales entre la liberté d’entreprendre et la solidarité envers les plus pauvres. Y compris dans le cinéma français.

   Mais il n’y a aucun équilibre de trouvé.
 
   On réduit les salaires, on réduit le personnel, on réduit les temps de tournage. Je ne pense pas qu’il soit souhaitable de continuer comme ça. Des films de plus en plus pauvres d’un côté, des films de plus en plus riches de l’autre.
 
    Il me semble très important de rappeler qu’un film, comme toute production (voiture, pain, poireau, etc), c'est avant tout du travail. Aussi ça me semble normal que les salaires représentent une grande part du coût d’un film.

   Dans le cinéma français, on échappe aux 35 heures. Tout le monde accepte que la journée de travail fasse dix heures, que les CDD soient renouvelables ad vitam aeternam. On peut virer n’importe qui du jour au lendemain. On peut appeler un mec à dix heures du soir pour venir bosser le lendemain (et il est là). Les gens viennent travailler même malades. Le technicien de cinéma est taillable et corvéable à merci Il le sent moins passer parce qu’il aime ça. On constitue un corps de métier hyper souple Un vrai petit laboratoire pour le capitalisme. Alors la moindre des choses, c’est que les salaires soient à la hauteur.
 
    L’offensive contre la convention collective participe pour moi d’une offensive généralisée contre la valeur du travail.

   Du Medef au Parti Socialiste, sur tout le front libéral, on n’entend que ça : « Le travail coûte trop cher ». C’est pas les loyers, les bagnoles ou les actionnaires qui coûtent trop cher. Non, on nous dit que c’est le travail.
 
    On cherche à « libérer le travail ». On veut nous faire entrer dans l’ère de la négociation individuelle, de l’accord de gré à gré contre la réglementation collective. Que chacun se démerde avec ses propres moyens. La concurrence comme moteur du monde. Je ne vois ce qu’on a à gagner socialement avec ça (ni artistiquement d’ailleurs). Je reste favorable à une société qui partage les richesses, les risques et les chances.
 
    Enfin, je trouve très prétentieux de penser que parce qu’on fait de l’art (ou parce qu’on croit en faire) on devrait faire passer sa condition « d’artiste » avant tout. Comme le dit le texte que j’ai signé : « les droits des créateurs ne sont pas opposables au droit du travail ».
 
    Une convention collective a été signée. Face à ça, on a deux solutions :
 
    On peut se lamenter, se demander comment on va faire une fois que ça sera plus comme on a l’habitude que ça soit. À ce compte-là, on n’aurait jamais rien fait. Je me doute qu’en 36, lorsque les congés payés ont été adoptés, non seulement des petits artisans ont dû être inquiets mais même certains ouvriers ont dû se dire que plus personne n’allaient vouloir les embaucher dans ces conditions.
 
    On peut aussi envisager les choses d’une façon plus politique. Considérer qu’un accord collectif nous oblige à faire des choix. Doit-on laisser le marché imposer ses critères ou est-ce qu’on essaie de reprendre tout ça en main ? On a deux gros leviers pour ça : Le CNC et le service public audiovisuel.

   Sur les films à 1 millions, il manque combien pour payer les salaires correctement ? 100 000, 200 000 euros. Le CNC en brasse 750 millions par an. Avec un minimum de volonté on pourrait initier une politique de redistribution des richesses vers le cinéma qui ne trouve pas sa place dans les financements télés. C’est d’ailleurs pour ça que le CNC a été créé à l’origine Et sous un gouvernement de droite.

   Quant à l’audiovisuel public, tu as bien raison, les télés ne vont pas aller d’elles mêmes vers des films « difficiles ». D’ailleurs rien n’a jamais coulé de source. Pourquoi Canal + est soumis à une clause de diversité et pas le service public ? Et pourquoi le service public ne retrouverait-il pas sa mission première qui est de donner à voir des programmes différents ?
 
   
Tout ça découle de choix politiques, ça ne tombe pas et ça n’est jamais tombé du ciel. »



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(1) Tribune du syndicat des réalisateurs SFR-CGT, « Cinéma en salle : pour une autre politique », publiée sur ce blog, le 28 février : http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-anselme/280214/cinema-en-salle-pour-une-autre-politique


(2) Société des réalisateurs de films (SRF) : http://www.la-srf.fr/article/suite-%C3%A0-notre-mail-du-23-mars


(3) La lettre ouverte de 105 réalisateurs, « Fausse route » :

« Nous venons de prendre connaissance de la “requête en intervention volontaire“ déposée par la Société des Réalisateurs de Films (SRF) devant le Conseil d’État, en soutien de celle déposée par la CFDT, demandant l'annulation de l'arrêté du 1er juillet 2013 par lequel le ministre du Travail a étendu la toute nouvelle convention collective du cinéma.

Nous voulons dire à celles et ceux qui font les films à nos côtés, nos fidèles équipiers, techniciens, comédiens et ouvriers, que nous ne nous sentons en aucune manière solidaires de cette triste initiative.

Rappelons que cette convention est un compromis résultant de sept années de négociation et qu’elle fut finalement signée par l’ensemble des  organisations syndicales, à l’exception de la CFDT, et par tous les syndicats de producteurs le 8 octobre 2013 sous l’égide du Centre National de la Cinématographie.
 
C’est à la demande pressante des producteurs et des nouveaux élus de la SRF que les films de fiction dont le budget est inférieur à 1,22 M€ ont été sortis du champ d’application de la nouvelle convention collective. Et ce sont ces mêmes films – notoirement sous exposés et sous financés – qui deviennent aujourd’hui le prétexte d’une remise en cause globale de la même Convention. Quelle ironie !

C’est tous unis que nous devrions nous battre pour que tous les films, sans exception, soient correctement exposés et financés.

C’est dans “l’esprit de mai“ que la SRF s’est crée en 1968. Un esprit de liberté, de lutte, de solidarité et d’ouverture. Où, dans le cinéma comme dans le reste du monde, chacun à sa place participe d’une même conquête, pour plus de justice et plus de liberté, dans le travail comme dans la vie. Où les droits des créateurs ne sont pas opposables au droit du travail. C’est à cette tradition là que nous restons fidèles.

Mesdames et Messieurs du conseil d’administration de la SRF, vous faites fausse route. »


(4) Les premiers signataires de « Fausse route » :

Chantal Akerman, Ali Akika, Michel Andrieu, Stéphane Arnoux, Alima Arouali, Myriam Aziza, Jean-Pierre Bastid, Matthieu Bastid, Luc Beraud, Jacob Berger, Simone Bitton, Christophe Blanc, Bruno Bontzolakis, Véronique Cratzborn, Bernard Blancan, Ivan Boccara, Claudine Bories, Sophie Bredier, Dominique Cabrera, Charles Castella, Carmen Castillo, Patrice Chagnard, Béatrice Champanier, Matthieu Chatellier, Pascal Cling, Jean-Louis Comolli, Jacques Deschamps, Guy Desdames, Pascal Deux, Alice Diop, Christine Dory, Jean-Pierre Duret, Daniel Edinger, Dalila Ennadre, Hicham Falah, Nadia El Fani, Bernard Favre, Daniela de Felice, Michel Follin, Sabine Franel, Marine Franssen, Christèle Frémont, Manuela Frésil, Philippe Fusellier, Anne Galland, Isabelle Gely, Fabrice Genestal, Guy Girard, Pierre William Glenn, Vincent Glenn, Mathias Gokalp, Georges Gontran, Olivier Gorce, Eric Guirado, Alain Guiraudie, Laurent Heynemann, Jean-Jacques Jauffret, Jacques Kébadian,  William Klein, Yohann Kouam, Daniel Kupferstein, Florence Kremper, André Labarthe, Sophie Laloy, Nadine Lamari, Jean Lassave, Luc Leclerc du Sablon, Pierre-Oscar Lévy, Jacques Maillot, Sabrina Malek, Christian Meunier, Mathilde Mignon, Orso Miret, Jacques Mitsch,  Charles Najman, Mariana Otero, Beryl Peillard, Yves de Peretti, Jean-Luc Perreard, Gilles Perret, Monique Perez, Oriane Polack, Bénédicte Portal, Gilles Porte, Olivier Pousset, Franssou Prenant, Martin Provost, Elsa Quinette, Stéphane Ragot, Chantal Richard, Christian Rouaud, Djamila Sahraoui, Stefano Savona, Arnaud Soulier, Mehrnoushe Solouki, Bertrand Tavernier, Jean-Pierre Thorn, Pascal Thirode, Philippe Van Leeuw, Christian Vincent, Vanina Vignal, Daniel Vigne, Jacques Vigoureux, Mariane Visier, Mathias Walter…

(5) La pétition des techniciens du cinéma : http://www.convention-collective-cinema.com/


 Images : DR










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