« Nous ne sommes pas une réserve d'indiens »

À quelques jours de l'ultime négociation sur l'assurance chômage, le 13 mars, Samuel Churin, comédien et porte parole de la Coordination des intermittents et précaires, explique en quoi le régime spécifique des intermittents n'est pas un « privilège » concédé aux professionnels de la culture mais un modèle pour tous les travailleurs précaires. Entretien.

À quelques jours de l'ultime négociation sur l'assurance chômage, le 13 mars, Samuel Churin, comédien et porte parole de la Coordination des intermittents et précaires, explique en quoi le régime spécifique des intermittents n'est pas un « privilège » concédé aux professionnels de la culture mais un modèle pour tous les travailleurs précaires. Entretien.


 

Face à une forte mobilisation des intermittents et précaires, le Medef a été obligé de retirer sa proposition de supprimer leur régime spécifique d'assurance chômage. Reste que cette « provocation » du patronat peut aussi s'interpréter comme étant le signe que les intermittents sont sur la défensive, isolés des autres salariés et retranchés, malgré eux sans doute, derrière les murs de leur « forteresse » ?

Dès 2003, la Coordination des intermittents et précaires a refusé de se positionner sur le terrain culturel ou sur celui des listes de métiers pour au contraire se positionner sur le terrain des droits sociaux et des pratiques d'emploi intermittentes.

C'est ainsi que nous avons élaboré des contre propositions appellées «  Le nouveau modèle », valables encore aujourd'hui et pas seulement pour les intermittents du spectacle mais bien pour tous les intermittents de l’emploi. Il se trouve, qu’à l’époque, nos propositions étaient considérées par certains comme farfelues !



Ce que nous constatons, dix ans plus tard, c’est que notre slogan : « Ce que nous défendons, nous le défendons pour tous ! »  sonne comme une évidence pour l’immense majorité des chômeurs et des salariés.

Une évidence qui peine à se concrétiser...

La convergeance des luttes ne se décrète pas, il se trouve que les intermittents du spectacle sont plus facilement organisés parce qu’ils sont stables dans leur intermittence, ils passent structurellement du chômage à l'emploi.

Les chômeurs sont moins bien organisés parce qu'ils constituent une population très changeante et que quand ils retrouvent du travail pour trois ou quatre mois ils ne se considèrent plus comme chômeurs.

À partir de là, défendre le dernier régime d’indemnisation assurant une continuité de revenu sur une discontinuité d’emploi, c’est non seulement important pour la survie des intermittents du spectacle mais essentiel pour servir de modèle pour les autres.



Pour que cela soit, quelle tactique de lutte serait la plus efficace ?

Nous devons nous battre pour retrouver un modèle juste pour des gens qui avaient déjà un régime d'indemnisation adapté à leur précarité (les intermittents) et, en même temps ne pas oublier ceux qui n'en ont pas, porter le fer sur le terrain, s'appuyer sur ce qui existe avec d'autant plus d'efficacité que nous vivons dans une situation où tout le monde devient intermittent.

Cela supposerait que les syndicats aillent dans ce sens mais on n'a malheureusement pas l'impression que ce soit le cas.

Pour l'instant, seule la CGT s'ouvre aux questions que nous posons, je pense en particulier à son idée de « sécurisation sociale professionnelle », mais cela reste sur le papier !

Je crois que de toutes façons on y viendra. Par exemple, pour ce qui nous concerne, en 2003, on a séparé les techniciens du spectacle et les artistes pour, au final, au nom de l'exception culturelle, basculer les techniciens vers le régime général et ne garder que les artistes dans le régime des intermittents du spectacle.

La CGT du spectacle comprend très bien qu’il est suicidaire de continuer de défendre une sorte de « réserve d’indiens » que les médias montrent du doigt comme étant des « privilégiés ». D’où d'ailleurs le mot « statut », accolé aux intermittents du spectacle, alors que, pour rappel, il ne s’agit pas d’un « statut » mais bien d’un régime spécifique d’assurance chômage.



Un régime qui est présenté comme étant un moyen de préserver la fameuse exception culturelle. Mais n'est-ce pas là justement une manière d'en escamoter la dimension essentiellement sociale ?

Avant les années quatre-vingt, quand le régime spécifique des intermittents du spectacle n'était pas remis en cause, on ne mélangeait pas exception culturelle et droits sociaux.

C'est lorsque le chômage a augmenté et que les contrats courts sont devenus la norme que le CNPF, le Medef de l'époque, a voulu attaquer ce régime. Le patronat a compris le premier qu’il ne fallait surtout pas qu’il serve de modèle aux autres !

Au lieu répondre sur le terrain des droits sociaux, la gauche au pouvoir a justifié ce régime sur le terrain de l'exception culturelle, autrement dit, la gauche a préféré essayer de défendre une « réserve d’indiens », plutôt que de choisir d’assurer la couverture juste de la précarité.



Aujourd'hui, le Medef, qui a décidément toujours une longueur d’avance, renvoie très justement à la gauche l’argument qu’elle continue à tort d’utiliser. En substance : puisqu'il s’agit d’exception culturelle et pas de droits sociaux et bien ce n’est pas à l’assurance chômage de prendre en compte ces dépenses mais bien à l’État de le faire !

Or personne ne peut contester le fait que, au départ, le régime spécifique des intermittents du spectacle n'a absolument rien à voir avec l'exception culturelle.

Il se trouve que, dans une période de plein emploi, ce sont les patrons qui ont réclamé un régime spécifique pour les techniciens du spectacle qui, par définition, ne pouvaient enchainer les contrats. On y a ajouté ensuite les artistes, qui ont les mêmes pratiques d'emploi intermittent, mais ça aurait pu concerner les chaudronniers s'ils avaient eu aussi une pratique d'emploi spécifique. Aujourd'hui, c'est la majorité du salariat qui est concerné.


• Coordination des intermittents et précaires d'Ile-de-France : http://www.cip-idf.org/

• CGT spectacle : http://www.fnsac-cgt.com/home.php

Image en tête article : DR

 

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