Lettre d'une mère (qui se penche enfin sur les devoirs de son fils) aux professeurs

« Je veux vous parler de ce que je découvre en ouvrant l'ordinateur, de la manière dont les devoirs sont énoncés, présentés, et de leur sens. » Amenée « par la force des choses en ce moment » à s’intéresser de plus près au travail scolaire de son fils, la maman d’un collégien, Juliette, interpelle ses professeurs : « Merci de vous adresser à nos enfants en pensant à demain ! »

« École d'Athènes », Raphaël, 1508-1512 © DR « École d'Athènes », Raphaël, 1508-1512 © DR

Lettre d'une mère

(qui se penche enfin sur les devoirs de son fils)

aux professeurs

 

                                          Madame, Monsieur,

                                          (chers collègues)

 

Mon fils est en 4eB et je vous adresse aujourd'hui ce courrier, comme j'aurais pu le faire quand il était en 6eC, ou en CE2... Mais aujourd'hui la situation est différente du fait du confinement. Je regarde davantage son travail, et j'ai pris le temps de vous écrire. En tant que mère d'abord, et par la force des choses en ce moment, un peu en tant que collègue... Je ne veux pas vous parler de la quantité parfois extraordinaire de devoirs demandés, ni de mon incompétence à vous remplacer, ni de la fracture numérique et sociale qui rend impossible d'exiger quelque devoir que ce soit. Ni de la tristesse que m'inspire le site Pronote. Ni de la joie de mon enfant de ne plus se rendre à l'école, pour le moment.

Je veux vous parler de ce que je découvre en ouvrant l'ordinateur, de la manière dont les devoirs sont énoncés, présentés, et de leur sens.

J'ai remarqué que depuis que mon fils est scolarisé, ses devoirs comportent régulièrement des sujets stimulants l'angoisse et la culpabilité à propos d'un monde qu'il n'a pas choisi. Trop rarement des valeurs comme la joie de vivre, l'entraide, l'autonomie, les savoirs-faire manuels sont mises en avant. Quant à la démocratie, elle n'est jamais mise en pratique.

Or, quand nous sortirons de chez nous, c'est avec ces valeurs que nous pourrons reconstruire un monde vivable, et non avec la peur et la culpabilité dans lesquelles on veut nous enfermer actuellement. Je pense qu'il est du devoir de chacun de clarifier ses valeurs, et pour les enseignants de ne pas plier à toutes les demandes du « programme ». Car ce programme, ne l'oublions pas, est concocté depuis toujours par un ministère qui décide pour nous, sans se soucier beaucoup de nous.

Nous ne savons rien de ce qui nous attend à la sortie, mais ce qui est sûr c'est que c'est maintenant que nous le préparons.

Alors s'il vous plait, merci de vous adresser à nos enfants en pensant à demain. Si vous redoutez un monde orwellien, cessez de les évaluer, ou pire, de leur demander de s'auto-évaluer sans cesse. Fuyez la novlangue, les intitulés froids et dénués de sens, renouez avec une langue française riche et claire, qui s'adresse à tous. Soyez convaincus que la composition et l'esthétique de vos présentations est essentielle. Exprimez vos objectifs clairement, afin d'être sûrs d'être compris. Demandez-vous si ce que vous leur demandez est intelligent, et utile. Vous avez la responsabilité morale de ce que vous leur transmettez*

Bien sûr ce n'est pas mon métier d'enseigner, c'est le vôtre, et je sais que pour beaucoup vous l'aimez et le faites du mieux que vous pouvez, avec un dévouement souvent admirable. Je sais aussi que l'école n'a plus, depuis longtemps, les moyens humains et matériels nécessaires pour assurer une attention digne à nos jeunes et aux personnes qui s'en occupent. Alors, puisque c'est déjà assez dur comme ça, n'en rajoutons pas par excès de zèle, et allégez-vous la tâche ! Il n'est pas sérieux que l'école virtuelle devienne la règle ! (D'autant que nous ne sommes pas à l'abri d'un autre gros virus... informatique)

Nous trouverons la force de reconstruire une société respectable, non pas avec l'esprit de compétition et de rentabilité absurde d'aujourd'hui, mais bien en réfléchissant et en décidant chacun, avec sa tête libre et pensante, de ce qui est beau, juste et vrai. Demain, si nous voulons avoir une chance de s'en sortir par le haut, tous, préférons une école qui respire la joie de vivre, et ne penche pas du côté obscure de la force ! Bon courage à vous tous, à nous tous.

Avec mes meilleurs sentiments.

 

Juliette

une maman à Rochefort (17)

 

* En 7 ans mon fils a appris 3 fois la Marseillaise (obligatoire) et jamais les Droits de l'enfant (facultatif). Pourtant aujourd'hui ça pourrait en aider beaucoup à se demander si ce qu'ils vivent à la maison est tout à fait normal...

 

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