La Nuit des barricades

L'action se déroule lors de la Nuit des barricades, le 10 mai 1968, à Paris. Scénario d'un film imaginaire basé sur des faits réels et des personnages ayant réellement existé.

 

9 mai 1968, derrière leurs barricades montées au cœur du quartier latin à Paris, étudiants, lycéens et jeunes ouvriers attendent le résultat des négociations avec le pouvoir gaulliste. © DR 9 mai 1968, derrière leurs barricades montées au cœur du quartier latin à Paris, étudiants, lycéens et jeunes ouvriers attendent le résultat des négociations avec le pouvoir gaulliste. © DR
 

L'action se déroule le vendredi 10 mai 1968, à Paris, lors de la nuit des barricades.

Si certains des protagonistes du film s'inscrivent consciemment dans le mouvement de contestation qui naît, d'autres s'y laissent entraîner par solidarité, par goût de l'action... par hasard.

Tous ignorent le dénouement de la manifestation à laquelle ils participent : de la redécouverte des barricades à la violence des affrontement avec la police, à l'émotion qui s'empara ensuite du pays. Personne n'envisage que, quelques jours plus tard, dans la foulée de la grève générale du 13 mai, de proche en proche, sans aucun mot d'ordre, près de dix millions de salariés participeront à un des plus formidables mouvement social qu'ait connu la France.

Loin de l'Histoire, les personnages du film sont plongés dans une formidable tourmente qu'ils vivent au présent. La banalité de leur vie quotidienne va subir de plein fouet l'extraordinaire d'un mouvement collectif.

Barbara, étudiante, arrive en train à Paris pour rejoindre son petit ami. Elle rencontrera Paul, plombier, conducteur d'une DS maquillée en ambulance dans le petit matin chargé des violences de la nuit. Julien, lycéen et pensionnaire, fait le mur pour rejoindre ses potes du Comité d'Action Lycéen à la manif. Tandis que la violence dans la rue est à son zénith, il fera l'amour avec Juliette, l'ouvrière rebelle entraînée dans l'aventure par Monique, sa copine syndicaliste. Philippe, lycéen et militant d'un groupe « gauchiste », passera la nuit coincé dans un ascenseur. Jocelyne, femme d'un bourgeois (monsieur Verlo, « un homme qui a beaucoup de chance »...), se fera courtiser par un lycéen, Albert, au milieu de son appartement envahi et dévasté. Déstabilisée, bouleversée, elle s'imaginera une autre vie. Pour Victor, lycéen, l'échappée belle du fils de bourgeois s'achèvera tragiquement. Un patron et son contremaître vont affronter une grève. Un proviseur et ses adjoints braveront un lycée insurgé...

Tandis que certain des personnages se croisent et se rencontrent dans les rues du Quartier latin pendant la nuit des barricades, d'autres, fuyant une charge policière, se réfugient dans un appartement de hasard. Dans l'urgence de l'action, les accidents s'accumulent et leur asile se transforme en champs de bataille. L'explosion d'une grenade provoque une inondation puis un incendie. Dans le chaos ambiant, les langues vont se délier, les corps se dénouer.

 

 

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 1. intérieur-jour-TRAIN

Une jeune fille dort, souriante, assise dans le sens de la marche du train. Son visage, doucement ballotté sur l'appui-tête le plus proche de la fenêtre du compartiment, est éclairé par un rayon de soleil. Elle porte d'épais cheveux longs et bruns coiffés en un chignon monté haut sur la tête. Barbara rêve...

 

2. extérieur-nuit-RUE FLASH-BACK

À Paris, devant le palais de Chaillot, en face de la cinémathèque, Barbara participe à une petite manifestation. C'est l'hiver et les gens sont chaudement vêtus. Ils scandent : « Nous voulons Langlois ! », « Liberté d'expression ! » Des policiers en Képi surgissent et matraquent les manifestants. Cris et bousculades. Barbara est projetée à terre au milieu de la cohue. Son chignon est défait et ses cheveux lui tombent sur la figure, elle a mal. Barbara appuie sa main sur son genou, son bas est déchiré et elle saigne un peu. Elle appelle sa copine.

Barbara : Monique !

 

3. extérieur-nuit-RUE-BISTRO FLASH FLASH-BACK

Barbara et sa copine Monique, une blonde pétillante, marchent ensemble dans une rue de Paris.

Monique (en riant) : Et bien dis donc, tu n'es pas belle à voir !

Barbara : Oh, ça va, ne te fous pas de moi en plus !

Monique : En plus de quoi ?

Barbara : Non mais tu exagères ! Tu me dis de venir avec toi à la cinémathèque, moi je crois que c'était pour voir un film et puis à l'arrivée je me retrouve écrabouillée dans une manif ! Et je suis là maintenant, comme une cloche, à cailler en plein mois de février !

Monique (hilare) : Même qu'elle s'était faite belle la petite Barbara !

Barbara : Et si encore c'était pour quelque chose, mais, tu verras, le gouvernement, il ne le réintégrera pas ton Langlois ! Et la cinémathèque : pfffuiiit !

Monique : Toujours aussi optimiste, hein ! Le gouvernement croit sûrement qu'il peut, comme ça, arbitrairement, foutre dehors le mec qui a fait la cinémathèque depuis plus de trente ans, hein, pour y mettre un béni oui-oui à sa botte !

Barbara : Qu'est-ce qu'il a fait de si extraordinaire ton Langlois ?

Monique : Écoute, en 36, il récupérait les vieilles bobines de cinéma muet que les sociétés liquidaient pour en faire du vernis à ongle ! Pendant la guerre, il planquait les films américains et russes dans des appartements à Paris, dans des greniers, des fermes... Langlois, c'est un peu comme... comme le fondateur de la bibliothèque d'Alexandrie pour le cinoche... Et puis tu devrais être contente, une manif avec Belmondo,

Godard, Piccoli, Chabrol, Truffaut, Simone Signoret, Alain Resnais, Mireille Darc, et j'en oublie, c'est pas tous les jours !

Barbara : Tu parles, c'est pas eux qui vont me soigner mon genou !

Monique : Avoue que tu aimerais bien, hein !... Tiens ça me donne même une idée : imagine que tu veux te lancer dans le ciné, tu va voir Godard et tu lui dis...

Barbara : Ah non, Belmondo !

Monique : OK ! Tu vas voir Belmondo et tu lui dis : « Bon, ben alors, voilà, je m'appelle Barbara, je viens pour la manif... »

Monique et Barbara entrent dans le bistro en riant, sous les regards des quelques consommateurs hommes manifestement surpris par leur allure. Elles s'installent au bar.

Monique : Deux grogs s'il vous plaît !

Barbara: Tu as raison on va se saouler !

Monique : Et ton nouveau mec, il est bien ?

Barbara : Pas mal

Monique : Il s'appelle comment ?

Barbara : Jean-Claude. Il te ressemble...

Monique (portant son verre à sa bouche) : Ouah, c'est brûlant !

 

4. intérieur-jour-TRAIN

 Barbara dort encore. Quatre autres voyageurs partagent avec elle le compartiment. En face d'elle, un homme d'une soixantaine d'années, en complet gris ; à sa gauche, deux places plus loin, un autre homme, la quarantaine, dans un costume prince de Galles (monsieur Verlo) ; en face de celui-ci, une femme, la quarantaine, blonde et élégante, avec, à sa gauche, sa petite fille de sept ans.

M. Verlo (« Le Figaro » en mains) : Pfffff... (lisant à haute voix la date du journal) Vendredi 10 mai 1968... Sinistre journée ! Et maintenant la quatrième semaine de congés payés ! (à la femme en face) Et c'est comme ça qu'on veut remettre la France au travail ! Incroyable... Et, un peu plus, les jeunes avaient droit à une cinquième semaine supplémentaire, spécialement pour eux ! Incroyable, après on s'étonnera qu'il y ait des chômeurs !... Notez que je les envie, c'est une situation confortable, franchement, ont vient même de leur donner le droit de prendre un mois de vacances. Je vais vous dire, le jeunot là, Jacques Chirac, le ministre de l'emploi, il ne croit pas si bien dire quand il déclare que « le creux de la vague est atteint pour l'emploi », le « creux », oui !

L'homme en complet : Le premier ministre a parlé lui-même de 400 à 500 000 chômeurs !

M. Verlo : Mouai... et il a dit aussi que les Allemands en avaient deux fois plus que nous !...

La femme élégante (le journal « Elle » entre les mains) : Vous savez tout est follement incroyable en ce moment (s'arrêtant sur une page de son journal) Tenez, ça c'est formidable, c'était au salon des arts ménagers, dites, c'est rigolo, on vient d'inventer des W-C sans odeur, on appuie sur un bouton et hop, le petit coin se transforme en boudoir !

La conversation entre les deux voyageurs s'interrompt, Barbara dort toujours et poursuit sa rêverie.

 

5. intérieur-jour-CHAMBRE

Barbara est assise en tailleur sur le parquet d'une chambre en désordre. Une affiche du film « La chinoise », de Jean-Luc Godard, est punaisée sur un des murs. Barbara n'est vêtue que d'une jupe, des bas, et un soutien gorge blanc. En face d'elle, de dos, un homme, en slip et torse nu, est en train de sa laver les dents au-dessus d'un lavabo. Éclairée par la lumière que laisse passer un vasistas sur le toit, Barbara feuillette un magazine de cinéma (« Les Cahiers du cinéma »). Un disque tourne sur l'électrophone : « Foxy lady » de Jimmy Hendrix.

Barbara : Jean-Claude, tu m'écoutes ?

Patrick (la bouche pleine de dentifrice) : Bblouai !

Barbara (tirant sur la bretelle de son soutien-gorge): Pfff... Je me suis encore achetée un soutien-gorge trop grand. Au fait, finalement Langlois il a été réintégré. C'est Monique qui doit être contente. Écoute ! C'est ton copain Jean-Luc Godard qui écrit ça.

Jean-Claude (en se rinçant la bouche dans l'évier) : Quel copain ?

Barbara (lisant) : « En embrassant Gilberte rapidement sur le coin de la bouche dans un néon de la porte d'Auteuil, j'ai le sentiment de traverser un événement tiède et léger. »

Jean-Claude se dirige vers le lit et bouscule par mégarde le téléphone posé à terre. L'appareil est décroché et on entend un lointain bip ! bip ! bip !...

Jean-Claude : Merde !

Barbara : Plains-toi, c'est pas tout le monde qui...

Jean-Claude : Tout le monde n'a pas une mère angoissée... Pfff

Tandis, qu'assis sur le lit, Jean-Claude enfile laborieusement sa chemise toute boutonnée, Barbara se lève, vient sur lui par derrière et le plaque sur les draps. La chemise de Jean-Claude, à moitié enfilée, l'empêche de bouger et lui masque le visage.

Jean-Claude : Arrête Barbara, je vais encore être à la bourre !

Barbara (maintenant sa prise) : Et toi, tu dirais comment ?

Jean-Claude : Quoi ?

Barbara (l'embrassant sur la bouche à travers sa chemise) : Idiot ! le baiser !

Jean-Claude (la serrant dans ses bras en forçant sur les coutures de sa chemise) : Je dirais que tu es une adorable idiote et qu'il faut que j'y aille!

Jean-Claude empoigne Barbara et retourne la situation en la plaquant à son tour sur le lit. Un craquement sinistre de tissu qui se déchire interrompt leurs ébats.

Jean-Claude (la chemise fendue sur toute la hauteur du dos) : Merde, ma chemise !

 

6. intérieur-jour-TRAIN

Le contrôleur (tapant doucement sur l'épaule de Barbara) : Votre billet, mademoiselle, s'il vous plaît...

Barbara (réveillée en sursaut) : Oui... oui, un instant

Barbara fouille dans son sac, sort son billet, le donne au contrôleur qui l'examine et lui rend en la remerciant. Barbara range son billet et regarde autour d'elle. Elle s'arrête sur les titres du « Monde » que lit distraitement l'homme en complet assis en face d'elle : « À la Sorbonne et à Nanterre, les cours des facultés des lettres reprennent progressivement »; « Ordre de grève maintenu »; « Nouvelle manifestation vendredi à Paris. » L'homme interrompt sa lecture et pose le journal sur ses genoux.

Barbara : Je peux vous emprunter le journal, s'il vous plaît ?

L'homme en complet : Je vous en prie, mademoiselle

Barbara (lisant pour elle un article) « Nourrie par les brutalités de la police, la réaction en chaîne qui soulève en ce moment la masse estudiantine n'a pas fini de libérer les inquiétudes prisonnières des institutions... »

 

7. extérieur-jour-RUE/LYCÉE

Un chauffeur à casquette et moustaches conduit une voiture à l'intérieur luxueux. Le soleil brille et illumine l'habitacle. Un jeune homme, aux cheveux longs et habillé de manière excentrique, est assis à l'arrière. Il boit un soda avec une paille et écoute, avec animation, la chanson des Rolling Stones, « Satisfaction ». La voiture s'arrête. Le jeune homme ouvre la porte, renverse par mégarde son soda sur la banquette, descend de la Rolls Royce et se dirige vers l'entrée du lycée, sous les regards médusés des lycéens.

Un lycéen : Ouah, putain, la tire... et avec le larbin, s'il vous plaît !

Le chauffeur (à voix basse, en essuyant la banquette) : Quel dégueulasse !

Albert : Eh, François, la prochaine fois tu arrives en hélico ! Tu as touché le gros lot ou quoi ?

François (avec une pointe d'ironie, mais très content de son effet) : Ouai, mon dernier disque fait un tabac !

Un lycéen : Arrête ton char Ben Hur, même ma soeur elle connaît pas François Weermer, la nouvelle star du rock !

Julien : Bon ben tu la tiens d'où ta charette ?

François : C'est à ma comtesse

Albert : Ouah, une comtesse maintenant !

François : Elle connaît plein de monde dans le show biz

Victor : Faudrait savoir, la dernière fois tu nous as expliqué que tu voulais pas mettre les pieds là dedans, que c'était pourris et compagnie

François : Ouai, mais là c'est différent, avec ma comtesse

Albert (en mimant une révérence) : Si madame la comtesse veut bien se donner la peine

Victor : Et elle est bien au moins ton aristo ?

Le chauffeur (à voix basse, toujours en train de nettoyer la banquette) : Quel salopard !

Un lycéen : OK, on a compris elle est moche, mais tu te la tapes parce qu'elle est pleine aux as !

François : J'ai pas dit ça !

Albert : Tu l'emmènes à la manif ce soir ta comtesse ?

Rires. La Rolls Royce passe devant le lycée et disparaît.

 

8. intérieur-jour-TRAIN

Barbara est brutalement interrompue dans sa lecture du « Monde » par une sonnerie stridente et le bruit du train freinant brutalement sur ses rails. Une valise tombe du porte-bagages sur la petite fille qui crie et se met à pleurer.

 

9. intérieur-jour-VESTIAIRE/USINE

Juliette pleure. Elle est au vestiaire de l'usine, devant son armoire en métal, en jean et en soutien gorge, sa blouse de travail à la main. Une ouvrière, Marie-Louise, s'approche d'elle et la prend dans ses bras pour la consoler.

Marie-Louise : Eh ben qu'est-ce qui t'arrive, ma Juliette ?

Juliette : Marie-Louise, Marie-Louise

Marie-Louise : C'est quoi là ce gros chagrin, c'est encore ton mec qui t'a fait des misères ?

Juliette : Non, c'est pas ça, avec celui-là c'est fini !

Marie-Louise : Tu dis toujours ça...

Juliette (toujours en pleurs) : Non là, c'est vraiment fini, on a cassé hier, de toutes façons je m'en fous c'était un con, il se foutait pas mal de moi va, de toutes façons la seule chose qui l'intéressait c'était le foot et ses copains, il n'avait rien dans le ciboulot, il était con comme un manche !

Une ouvrière dans le vestiaire : Ne t'en fait donc pas va, une belle fille comme toi, tu n'auras pas de mal à en trouver un de mieux !

Juliette : Mais c'est pas ça !

Marie-Louise : Ben c'est quoi alors ?

Juliette : C'est l'autre vicelard !

Une ouvrière plus âgée : c'est encore le contremaître, il fait du gringue à toutes les filles qui arrivent dans la taule !

Une ouvrière : Moi il ne m'a rien fait !

L'ouvrière plus âgée : Évidemment, il n'aime que les grosses poitrines ce cochon !

L'ouvrière (vexée, prenant sa poitrine à deux mains) : Ben quoi qu'est-ce qu'ils ont mes nichons ? Juliette (interrompant les rires) : Ouai, ben moi j'en ai marre de ce salaud, il n'arrête pas de m'emmerder sur le boulot.

Une ouvrière : Et de te proposer de coucher avec lui...

Une ouvrière (mimant le contremaître) : « Tu sais que t'es bien roulée toi, si t'était un peu plus gentille avec moi, je pourrais t'aider tu sais... »

Une autre ouvrière enchaîne : « Il y a toujours besoin de filles belles et intelligentes dans les bureaux, tu sais. »

Juliette (interrompant les rires) : Mais quoi, ça vous est arrivé aussi ?

L'ouvrière plus âgée

Je te le dis, il fait le coup à toutes !

Une ouvrière (sarcastique) : Et il y en a même une avec qui ça a marché !

L'ouvrière visée : Attention là, moi c'était parce qu'il me plaisait !

Une ouvrière : Ben tiens !

Une ouvrière: T'as de drôles de goût !

L'ouvrière plus âgée : Et t'es toujours pas dans les bureaux !

Marie-Louise : C'était bien au moins ?

L'ouvrière : Tu parles, c'était le genre à plier son pantalon avant !

 

10. intérieur-jour-BISTRO

Un homme grand, costaud et basané pousse une énorme gueulante qui perce le boucan du café : « Silence, il y a trop de bruit ici, vous me fatiguez ! » Fredo est le patron d'un petit bistro adopté par les lycéens. Un lieu aussi animé que bruyant, des cris, des rires fusent ici et là, des lycéens sont assis à des tables et discutent, d'autres jouent sur les deux flippers et le baby-foot... Un silence tranquille a succédé à l'intervention de Fredo. A une table, cinq lycéens discutent entre eux.

Victor (à Marc) : Alors ?

Albert (à Fredo) : Fredo je peux avoir un pâté cornichons ?

Victor : Merde, Albert, tu nous les gonfles avec ta bouffe !

Albert : Ta gueule Victor, j'ai faim je mange !

Victor : Bon Marc, alors ?

Fredo (planté devant la table des lycéens, il s'adresse à Albert) : Les sandwichs, ça se paie, c'est pas l'Armée du salut ici ! Tu me dois trois sandwichs, tu paies ou tu gicles !

Albert (à ses copains) : Putain, les mecs me laissez pas tomber ! Julien, fais un bon geste !

Julien : Je veux bien, mais j'ai pas un rade !

Marc (sortant l'argent de sa poche) : Merde, y'en a marre, t'as jamais un kopeck et tu bouffes comme quatre

Victor (à Albert) : Eh !

Albert : Oh ça va (à Marc), je te rembourse demain.

Victor : Bon les mecs, ça va, on n'est pas là pour ça, et ça va sonner !

Marc : Pourquoi t'y vas pas à la manif ?

Victor (gêné) : Euh...

Marc : Et toi Julien ?

Julien n'a pas le temps de répondre, le bistro est redevenu aussi

bruyant que d'habitude et le patron intervient à nouveau.

Fredo (derrière son bar) : Vos gueules là dedans !

 

11. intérieur-jour-TRAIN

Le train est arrêté en rase campagne. M. Verlo débouche une canette de bière et asperge son pantalon.

M. Verlo : C'est pas vrai, non mais c'est pas vrai !

 

12. intérieur-jour-BISTRO

Victor : Dis donc il est en forme le Fredo aujourd'hui !

Philippe (un foulard rouge autour du cou. S'adressant à Marc sur un ton moqueur) : Ouaip, moi je trouve que pour un ancien anarchiste espagnol, il n'est pas très démocrate le Fredo !

Marc (allumant une Players avec son Zippo) : On peut être anar et avoir mauvais caractère, non ?

Philippe : Ouaip, de toutes façons, c'est bien connu, les anars qui survivent aux stals, deviennent pire qu'eux après !

Marc (qui se laisse prendre) : Philippe, tu me les gonfles et t'es mal placé pour causer comme ça, je te rappelle, comme ça, pour mémoire, qu'en Espagne les stals ont pas fait le tri entre les trotskistes et les anarchistes...

Philippe : D'abord je te signale que le POUM n'était pas trotskiste...

Albert (en riant) : Ouai, on sait, ils n'avaient pas adhéré à la faucille et au piolet !

Philippe : Très amusant, elle est bonne celle-là, hein ? le problème c'est que si les anars avaient compris la nécessité d'un parti révolutionnaire d'avant-garde...

Marc : Lâche-nous un peu avec ton avant-garde, tu veux, c'est pas en auto proclamant « avant-garde »

qu'on le devient, et c'est pas non plus en imitant tes putains de bolcheviques...

Philippe : Sans eux...

Marc : Sans eux, il n'y aurait pas eu Staline, et on pourrait peut-être parler de socialisme sans se faire envoyer l'URSS dans la...

Albert (regardant vers le bar où vient d'apparaître une femme) : Pu-tain-les-mecs, vous avez vu le décolleté de la patronne aujourd'hui !

Marc : Foutre Dieu, les lolos qu'elle a celle-là !

Albert : Il ne doit pas s'emmerder le Fredo !

Victor (à Marc) : Bon alors pour la manif ?

Marc : Bon voilà, les Comités d'action lycéens appellent à y aller...

Albert : C'est quand ?

Victor : Putain, laisse le parler !

Albert (soufflant, les yeux tournés vers la patronne au comptoir) : Pu-tain-les-gon-zesses !

Marc : Mais on n'y va pas directement...

Philippe : Et les mecs, voyez qui se pointe !

Un lycéen qui vient d'entrer dans le bistro (sarcastique) : Toujours à vos conneries provocatrices les gauchos ?

Philippe : T'as raison, Waldeck, et tu nous la fais quand ta soirée diapos sur les grandes conquêtes de la patrie du socialisme ?

Marc (interrompant les rires) : Bon, faut qu'on soit le maximum du lycée à la manif...

La femme du patron (découvrant son décolleté en se penchant pour servir à Marc un sandwichs et une limonade) : Excuses-moi, Marc, mais Fredo t'avait oublié, je sais pas ce qu'il a aujourd'hui, mais il est encore plus remonté que d'habitude.

Julien (en riant) : Ça on a vu !

Marc : T'en fais pas, ce qui compte, c'est qu'il reste Fredo !

La femme du patron (en s'éloignant) : De ce côté là, il n'y a pas de crainte !

Albert (à voix basse, hypnotisés comme ses compères par les jambes de la patronne) : « Les jambes des femmes sont des compas qui arpentent en tous sens le globe terrestre, lui donnant son équilibre et son harmonie. »

Philippe : D'où tu sors ça ?

Marc (en mordant à pleine dents dans son sandwich sous l'œil concupiscent d'Albert) : Ça fait tout juste une semaine que le pouvoir occupe la Sorbonne, les étudiants arrêtés sont toujours en taule et pourtant lundi, mardi et mercredi les manifs ont rassemblées à chaque fois un peu plus de monde

Marc (s'interrompant pour s'adresser à Albert) Bon, ça va, prends en un bout de mon sandoc !

Albert ne se fait pas prier pour se servir, dans sa précipitation il renverse le verre de limonade qui s'écoule sur la table. Marc proteste, les autres rient et Albert croque avec joie dans son bout de sandwich.


13. intérieur-jour-TRAIN

Barbara est accoudée à la fenêtre ouverte du compartiment et termine de manger un sandwich. Elle regarde le paysage : il fait beau, tout dans la nature respire le printemps. Elle aperçoit le contrôleur qui se presse vers l'avant du train.

Barbara : Qu'est-ce que c'est ?

Le contrôleur : Un OVNI s'est posé devant la loco !

M. Verlo (revenant des toilettes) : Et en plus, je vais encore être en retard !

La femme élégante : Je vais voir ce qui se passe.

Sa fille : Je veux venir aussi !

La femme élégante : Reste là, ma chérie, je reviens tout de suite

Elle sort du compartiment et disparaît dans le couloir. M. Verlo suit ses jambes du regard. La petite fille l'observe. Barbara se rassoit, sort de son sac un paquet de Gitanes filtres, l'ouvre et place une cigarette entre ses lèvres. A l'envers. Elle s'apprête à l'allumer.

L'homme en complet : Attention mademoiselle, vous allez allumer le filtre !

Barbara : Oh, pardon !

 

14. intérieur-jour-COULOIRS/LYCÉE

Trois étudiants des classes préparatoires marchent tranquillement dans un couloir du lycée. Ils voient julien arriver vers eux en courant, visiblement en retard à son cours.

Un étudiant (grand, blond, cheveux très courts) : Tiens on dirait que le bicot est à la bourre ! Fais gaffe, Mohamed, tu vas te prendre les pattes dans ta djellaba !

Les trois étudiants poursuivent leur chemin en riant, très contents de leur plaisanterie. Julien continue à courir dans le couloir, Victor l'interpelle.

Victor : Le prof est pas là !

Julien (arrêtant sa course) : Quoi ?

Victor : IL n'est pas là, c'est tout. Qu'est-ce tu fais ? Y'a plus de cours jusqu'à demain matin, tu vas à la manif ?

Julien : Mais moi je suis pensco

Victor : Ben justement, toi tu peux y aller, dans le bordel des dortoirs personne ne remarquera ton absence

Julien : Ouai, et si je me fais piquer ? A quelques semaines du bac, ça serait un peu con

Victor : Faut prendre des risques, et tu sais ce que je pense des examens

Julien : Tu parles à ton aise, et d'ailleurs t'y vas toi à la manif ?

Victor : Avec mon vieux, ça sera pas de la tarte

Julien : Mouai...

Victor : Alors tu fais quoi ?

 

15. intérieur-jour-TRAIN

M. Verlo : C'est pas des canons à eau que le gouvernement devrait utiliser sur ces excités...

L'homme en complet : Ce ne sont que des jeunes tout de même.

M. Verlo : Des jeunes cons oui ! Des dandys qui contestent la société de consommation, mais qui sont tous motorisés, équipés d'appareils photo... Ces prétendus étudiants révolutionnaires ne sont que des fous furieux en mal d'émotions fortes. Ils s'ennuient, les pauvres, alors ils emmerdent les vrais étudiants, ceux qui bossent pour leurs examens, pour avoir un emploi, un vrai, plus tard, et qui n'ont pas de loisirs pour couvrir de leurs âneries et de leurs rêves de protozoaires les murs de leurs facultés !

 

16. intérieur-jour-COULOIRS/LYCÉE

Julien marche rapidement dans les couloirs à peu près vides du lycée, sa blouse blanche de pensionnaire sur un manteau. Il se retrouve face à un surgé (surveillant général).

Le surgé (intrigué par le manteau de Julien qui déborde de la blouse blanche) : Vous allez où comme ça ?

Julien, blême, ne sait pas quoi répondre, il passe devant le surgé en faisant un léger écart et en pressant le pas.

Le surgé (qui lui a emboîté le pas) : Eh, vous avez entendu ce que je vous ai demandé, vous êtes sourd ou quoi ?

Julien ne répond pas, le surgé lui colle au train pour le rattraper l'obligeant à accélérer l'allure. Julien se met ainsi à courir peu à peu, le surgé aussi.

Le surgé : Arrêtez-vous tout de suite !

Julien aperçoit un pion au fond du couloir. Celui-ci a compris la situation et se dirige dans sa direction pour lui bloquer la route.

Le surgé (haletant et perdant du terrain) : Arrêtez-le !

 

17. intérieur-jour-TRAIN

M. Verlo : Et quand, mardi soir dernier, les manifestants chantent l'Internationale sur la tombe du soldat inconnu...

L'homme en prince de Galles s'interrompt. Un jeune homme de vingt-cinq ans environ, portant des cheveux longs, entre dans le compartiment en jetant un regard derrière lui.

Le jeune homme (désignant la place vide de la femme élégante) : La place est libre ?

M. Verlo : Non

Le jeune homme (désignant la place vide entre l'homme en prince de Galles et Barbara) : Celle-ci alors ?

M. Verlo : Non plus

La petite fille : Y'a personne là !

M. Verlo (fusillant la petite fille du regard et battant en retraite) : Ah oui, oui, en effet

La petite fille (au jeune homme, interrompant le silence gêné dans le compartiment) : Pourquoi tu as les cheveux comme une fille

M. Verlo (au jeune homme, sur un ton suspicieux) : Vous venez de l'avant du train ?

Le jeune homme : Oui

M. Verlo : Et vous n'avez rien remarqué d'anormal ?

Le jeune homme : Si, des voyageurs qui râlent et qui s'en prennent au contrôleur parce que le train est arrêté

M. Verlo : Parce que vous, bien entendu, vous trouvez ça normal ?

Le jeune homme : Si les sonnettes d'alarme existent c'est bien pour qu'on les utilisent non ?!

M. Verlo : Évidemment ! Mais vous n'êtes sans doute pas pressé vous !

 

18. intérieur/extérieur-jour-COULOIR/LYCÉE

Julien aperçoit une porte ouverte sur le côté droit du couloir, il accélère son allure, le pion en face de lui également. Julien s'engouffre le premier dans l'ouverture.

 

19. intérieur-jour-TRAIN

M. Verlo : Moi je dois rentrer pour mon travail, et je vais être en retard à cause d'un imbécile qui s'est amusé à tirer la sonnette d'alarme, et en retard encore, si ces messieurs des taxis sont encore en grève...

Le jeune homme (l'interrompant) : Mais vous ne pouvez donc pas imaginer que le train se soit arrêté pour une bonne raison ?

M. Verlo (poursuit sa pensée) : Et quand j'arriverai à mon bureau ce sera une chance si j'y trouve mon courrier, parce qu'à la poste aussi ils font, comme ils disent, « des débrayages »... Et le comble, vous savez pourquoi ?

L'homme en complet (intrigué) : Non, pourquoi ?

M. Verlo : Pour une réduction du temps de travail !... Et moi je passe ma vie à trimer... (s'adressant toujours à l'homme en complet) Croyez-moi, il faudra bien un jour que les jeunes retrouvent les vrais valeurs de l'effort et du travail !

Barbara surprend M. Verlo à jeter un coup d'œil appuyé sur ses jambes. Elle ramène sa jupe vers le bas.

L'homme en complet (à la petite fille, en lui caressant la tête) : Peut-être toi, ma chérie, hein ?

La femme élégante revient s'asseoir dans le compartiment.

L'homme en complet (s'adressant à elle) : Alors ?

La femme élégante : Et bien c'est rigolo, figurez-vous qu'on ne sait pas pourquoi le train s'est arrêté !

L'homme en complet (intrigué et excédé à la fois) : Comment ça ?

La femme élégante : Comme je vous le dit. J'ai vu le contrôleur... Oh ! et il m'a raconté une blague amusante, figurez-vous que c'est l'histoire d'un gars qui attache un bâton de dynamite à sa queue, euh, à la queue de son chat pour s'en débarrasser. Mais voilà, le chat est pris de panique, il file dans la maison du gars et sa maison explose !

Barbara et le jeune homme ne peuvent s'empêcher de rire, la petite fille aussi pour faire comme eux, tandis que les autres voyageurs restent de marbre. Le train démarre brutalement.

 

20. intérieur-jour-LYCÉE

Julien passe de justesse devant le pion qui veut lui couper la route. Il prend ses jambes à son cou. Le surgé, épuisé, se tient le côté et cesse la poursuite. Le pion court derrière Julien qui parvient à la grille du lycée qui est ouverte. Il traverse la rue, manque de se faire écraser

par une DS et disparaît derrière un bus. Le pion, essoufflé et en nage, s'arrête dans la rue devant la grille du lycée et scrute en vain les alentours. Une 2 CV klaxonne et le pion saute sur le trottoir pour l'éviter.

 

21. intérieur-jour-HALL DE GARE

Barbara est debout dans le hall de la gare. Elle regarde nerveusement autour d'elle et consulte sa montre. Le jeune homme du train passe devant elle.

Le jeune homme (souriant) : Salut !

Barbara (absente) : Salut

Le jeune homme se retourne pour un dernier regard sur Barbara toujours très absorbée par son attente. Il n'insiste pas et poursuit son chemin. Barbara l'observe s'éloignant.

 

22. extérieur-jour-TROTTOIR/GARE

M. Verlo marche à grands pas pour atteindre un taxi. Il y parvient en bousculant d'autres voyageurs qui protestent. Assis dans le taxi, il commande sa route.

M. Verlo : Rue de Blainville, en vitesse !

Le taxi : Vous plaisantez ?

M. Verlo : J'ai l'air de plaisanter !

Le taxi : Au cas où vous ne seriez pas au courant va y avoir une manifestation d'étudiants, alors pas question de la traverser avec mon bahut !

M. Verlo (sortant du taxi, furieux) : Merci quand même !

Le taxi : De rien Monseigneur !

M. Verlo va pour monter dans un autre taxi, mais la femme élégante et sa fille y arrivent avant lui. Tandis que la voiture démarre, elles lui sourient et lui font des petits signes amicaux . M. Verlo reste là, furieux, déconfit, sans aucun taxi à l'horizon.

 

23. intérieur-jour-HALL DE GARE

Barbara attend toujours. Lassée, elle se dirige vers une cabine téléphonique, tout en regardant encore autour d'elle.

 

24. intérieur-jour-CABINES TÉLÉPHONIQUES/GARE

M. Verlo va pour téléphoner dans une cabine. Toutes sont occupées, il attend devant celle où se trouve Barbara qui téléphone, mais ça sonne occupé. Elle insiste.

 

25. intérieur-jour-CHAMBRE

Un téléphone décroché est posé sur le sol à côté de journaux du jour, de revues de cinéma et d'une chaussure de femme. On entend : bip ! bip ! bip !...

 

26. intérieur-jour-CABINES TÉLÉPHONIQUES/GARE

Barbara sort de la cabine et croise M. Verlo qui se précipite sur le téléphone.

 

M. Verlo : Allô, allô, chérie... Oui c'est moi, e vais prendre le métro... Oui, je sais, mais un jeune imbécile a tiré le signal d'alarme et pas moyen de prendre un taxi... Non, non, ma femme croit que j'ai une réunion ce soir... Non pas toute la nuit... Mais tu sais bien que c'est pas possible... Mais oui, je t'aime !...

 

27. intérieur-jour-BUREAU/LYCÉE

Trois membres de l'administration du lycée sont réunis dans un vaste bureau. Le surveillant général qui a poursuivi Julien et le censeur, une pile de dossiers à la main, sont assis devant le proviseur. Celui-ci est enfoncé dans son fauteuil, la mine renfrognée et les deux mains appuyées à plat sur son bureau.

Le proviseur : « La liberté d'expression dans les lycées »

Le censeur : « D'expression politique ! »

Le proviseur (répétant avec une indifférence feinte) : « Politique »

Le surgé : « Le droit de réunion ! »

Le proviseur : « De réunion »

Le censeur : « Le droit de grève aussi ! »

Le proviseur : « Le droit de grève »

Le surgé : « Et d'élire des délégués ! »

Le proviseur : « Des délégués »

Le surgé : « La fin des cours magistraux ! »

Le censeur : « La révision des programmes ! »

Le surgé : « La fin de la ségrégation sociale ! »

Le proviseur (ironique) : C'est tout ?

Le censeur : « Il y a aussi la mixité ! »

Le surgé : « Et la cantine ! »

Le proviseur : Ah, la cantine !

Le surgé (sortant un tract de sa poche et le dépliant pour le lire) : Ummm... Ummm ... Ah, voilà : « La bouffe est dégueulasse... y'en a marre de la langue de boeuf à toutes les sauces et du poulet aux hormones... »

Le censeur : Là, faut avouer

Le surgé : Ummm ... C'est pas fini : « Nous devons prendre conscience que les travailleurs de la cantine ne sont pas responsables de cette situation et nous devons réagir avec eux contre leurs conditions de travail déplorables : mauvaise organisation du travail, horaires incohérents, salaire de base insuffisant, hem, répression administrative... »

Le proviseur (excédé) : C'est tout ?

 

28. intérieur-jour-CHAMBRE

Un téléphone décroché est posé sur le sol à côté de journaux du jour et de revues de cinéma. La chaussure de femme a disparu. On entend : bip ! bip ! bip !... en même temps qu'une sonnette d'entrée.


29. intérieur-jour-PALIER/IMMEUBLE

 Barbara sonne à la porte d'un appartement sur lequel on peut lire le nom de l'occupant : Jean-Claude Perazo. Elle insiste. Trois jeunes gens à l'allure d'étudiants, deux filles et un garçon, surgissent de l'étage supérieur en dévalant les escaliers.

Une étudiante : Eh, mais c'est Barbara !

L'autre étudiante : Tu viens à la manif avec nous ?

Barbara (entraînée par les étudiants) : Vous n'avez pas vu Jean-Claude ?

L'étudiant (masquant son embarras) : Non, non, euh, pas aujourd'hui, tu le cherches ?

Barbara : Oui, il devait venir me chercher à la gare

Une étudiante (ouvrant la porte de l'immeuble) : Dépêchez-vous on va être à la bourre !

 

30. intérieur-jour- BUREAU/LYCÉE

Le censeur : Il y a aussi « le cercle »

Le proviseur : Quoi « le cercle » ?

Le surgé : Le Cercle Artistique et Littéraire

Le proviseur : Le Cercle artistique et littéraire ?

Le censeur : Oui, euh, autrement dit... le CAL... C-A-L

Le proviseur : C-A-L ?

Le censeur (en détachant chaque mot pour bien se faire comprendre) : C'est à dire que, hem, le

Cercle-Artistique-et Littéraire, C-A-L, c'est aussi le CAL, le Comité-d'Action-Lycéen

Le proviseur : Si je vous comprends bien, le Cercle artistique et littéraire que j'ai autorisé, des deux mains, à se réunir, depuis septembre dernier, est, en fait, le Comité d'action lycéen ?

Le surgé : C'est ça !

Le proviseur (jetant un œil noir sur le surgé) :

Autrement dit, là où je croyais encourager des élèves sympathiques dans leur amour des belles lettres (sur vos conseils, monsieur le censeur !), en réalité, je donnais ma bénédiction à des réunions clandestines de gauchistes et de forcenés qui veulent foutre la merde dans mon établissement !

Le proviseur (s'adressant au censeur) : Ils sont combien ?

Le censeur : Une poignée

Le proviseur : C'est dire ?

Le censeur : Vingt-six. Sur neuf-cents élèves. Je me suis permis de vous préparer quelques fiches synthétiques sur chacun en plus de leur dossiers scolaires.

Le proviseur (consultant les documents) : Mmmm... Leblond Philippe, trotskiste... Marchand Jean-Michel... idem... fait circuler des tracts contre la guerre du Vietnam... Delaplace Victor, idem... Delaplace... Le fils de l'industriel ?

Le censeur : Oui, oui !

Le proviseur : Et bien dites-moi, les ouvriers vont pouvoir danser le menuet si les fils de bonne famille se mettent à chanter l'Internationale...

 

31. intérieur-jour-TOILETTES/USINE

Bruit de chasse d'eau. Le contremaître sort des toilettes (il est sans sa blouse de travail, en veste de ville). Tout en reboutonnant sa braguette, il scrute sa coiffure dans le miroir. Il approche son visage de celui-ci et passe sa main sur ses cheveux en arrière pour les remettre en ordre. Il fait gicler un point noir avec ses deux doigts. Il remonte légèrement ses manches et ouvre le robinet du lavabo.

 

32. intérieur-jour-BUREAU/LYCÉE

Le proviseur : Mmmm, Villebaud Roland, beatnik... C'est l'hirsute à qui j'ai dit de se faire couper les cheveux ?

Le surgé : C'est un des plus insolent, monsieur le proviseur

Le proviseur : On va l'envoyer sur les routes celui-là !

Le censeur : Vous avez aussi une note sur Lounes

Le proviseur : Oui, oui, en effet, voyons voir, Julien Lounes, interne, père algérien décédé en 1964, mère française, bien noté, excellent en français... Mmm... Un bon élève... Et c'est lui qui s'est enfuit tout à l'heure ?

Le surgé : C'est lui

Le proviseur : Je ne comprends pas

Le surgé

Nous non plus, monsieur le proviseur

Le censeur : Il est très ami avec Lopez, euh, vous avez sa fiche là. Le père de Marc Lopez est un immigré espagnol qui a fuit son pays à l'arrivée de Franco. Je l'ai rencontré une fois, humm, pas aimable, le bonhomme, le genre à vous fouiller le fond de la tête en vous regardant droit dans les yeux. Il est cheminot, je crois. Son fils, c'est suffisamment rare en ce moment pour le remarquer, son fils lui témoigne une immense estime et il professe, comme son père vraisemblablement, des idées anarchistes.

Le proviseur : Une histoire de métèques si je comprends bien. Tous ces demeurés vont voir de quel bois je me chauffe. Je veux voir, dès demain, tous les parents de ces élèves dans mon bureau. On va faire le ménage. Quant à ce Lounes, là, viré.

Le censeur et le surgé prennent congé, le proviseur les arrête au moment de franchir sa porte.

Le proviseur (debout, les mains appuyées sur son bureau) : Et que ça saute, hein !

 

33. intérieur-jour-TOILETTES/USINE

La poignée du robinet reste entre les mains du contremaître et l'eau jaillit très fort, trop fort. En tentant de remettre la poignée le contremaître s'éclabousse la figure et tout le devant de sa chemise, cravate et veste.

Le contremaître (reculant en arrière, la poignée de robinet à la main) : Merde de merde, saleté de robinet !

Tandis qu'il essaye maladroitement de réparer les dégâts sur lui, l'eau du robinet défectueux continue de couler à flot et se répand dans toute la pièce. Le contremaître recule en jurant et entend la secrétaire du patron qui l'appelle.

La secrétaire du patron : Monsieur Galant, monsieur Galant !

Le contremaître : Oui, oui, je suis là !

La secrétaire (entrouvrant la porte) : Vous êtes là ? Le patron veut vous voir... Oh la la, mais c'est l'inondation ici !

Le contremaître : C'est ce foutu robinet !

La secrétaire (éclatant de rire) : Oh ! Et vous avez-vu dans quel état vous êtes !

 

34. intérieur-jour-BUREAU/USINE

Dans le bureau du patron, en présence de la secrétaire, hilare.

Le patron (assis derrière son bureau) : Vous avez-vu dans quel état vous êtes, mon pauvre vieux ?

Le contremaître : C'est le robinet...

 

35. intérieur-jour-BISTRO

Un garçon de café remplit une chope de bière et la dépose sur le bar devant Juliette. Elle est en compagnie de Marie-Louise et Robert, le délégué syndical de l'usine (qui est aussi le petit ami de Marie-Louise).

Robert (à Marie-Louise) : Écoute, on posera la question à la prochaine réunion des délégués du personnel...

Marie-Louise : Oui, tu me dis ça à chaque fois, mais l'autre salaud il continue toujours à l'emmerder, hein !

 

36. intérieur-jour-BUREAU/USINE

Le patron : Mais je ne vous ai pas appelé pour vous parler d'une histoire de robinet, vous vous en doutez... Ça ne va pas du tout, les objectifs de production ne sont pas tenus, ce qui d'ailleurs n'est pas étonnant (consultant une note). Trop d'absences, trop de retards, je l'ai vu moi même, les filles s'éternisent à papoter au moment de la pause... (un temps de silence) Alors ?

 

37. intérieur-jour-BISTRO

Robert : Écoute Marie, je te...

Marie-Louise : Marie-Louise !

Robert : Marie-Louise, écoute, je ne te dis pas que tu as tort.

 

38. intérieur-jour-BUREAU/USINE

Le contremaître : La pause c'est difficile...

 

39. intérieur-jour-BISTRO

Marie-Louise : Ben manquerait plus que ça !

 

40. intérieur-jour-BUREAU/USINE

Le patron : Et bien faites une note ! et mettez les points sur les i !... Mais ça ne suffira pas ! Alors ?

Le contremaître : Peut-être qu'en faisant un exemple

Le patron : Hummm

Le contremaître : La petite Juliette Boccara, elle n'est vraiment pas à sa tâche, toujours en retard...

 

41. intérieur-jour-BISTRO

Robert : Ce que je veux dire... C'est que tu sais bien que Juliette est pas facile à défendre. (se tournant vers Juliette) Avec tous tes retards !

Juliette : J'ai du mal à me lever le matin...

 

42. intérieur-jour-BUREAU/USINE

Le patron : Et bien virez la !

La secrétaire quitte la pièce pour aller décrocher le téléphone qui sonne dans le bureau d'à côté.

 

43. intérieur-jour-BISTRO

Marie-Louise : Ben quoi, ses retards, ses retards, et alors, eux ne sont pas en retard pour nous faire chier quand on fait pas leurs rendements, hein !

Robert : Je te dis pas, mais...

Marie-Louise : Mais quoi ? N'importe comment on a toujours tort !

 

44. intérieur-jour-BUREAU/USINE

Le contremaître : Je règle tout ça dès demain matin, monsieur le directeur

 

45. intérieur-jour-BISTRO

Robert : C'est pas si...

Marie-Louise : Ouai, et puis tes réunions avec le singe ça sert à quoi, hein ?

Robert : Là, tu pousses un peu, qu'est-ce que tu as aujourd'hui ? Tu sais bien comment c'est, tu le connais le taulier !

Marie-Louise : C'est pas, c'est pas... en tout cas c'est pas en faisant comme ça que ça va changer !

Robert : T'es comme les gauchistes toi !

Marie-Louise : Oh, ça va ! On croirait entendre mon père !

Robert : Il a peut-être pas tort

Marie-Louise : T'as raison ! et ben tiens, puisque tu l'aimes tant que ça mon père, c'est avec lui que tu vas passer ta soirée ! Ton dîner aux chandelles, tu peux te le mettre où je pense ! (se tournant vers Juliette) Nous on va, on va... on va à la manif des étudiants, tiens

Robert : Ça c'est la meilleure !

Marie-Louise : Tu crois pas si bien dire mon lapin !

Marie-Louise quitte le bar en entraînant Juliette par le bras tandis que Robert, interdit, les regarde partir.

 

46. intérieur-jour-BUREAU/USINE

Le contremaître prend congé du patron, ouvre la porte pour laisser paraître la secrétaire.

La secrétaire (au patron) : Et le robinet, monsieur ?

Le patron : Ah oui, c'est vrai ! Et faites-moi réparer ce robinet avant demain matin !

 

47. intérieur-jour-APPARTEMENT

Les nouvelles défilent sur l'écran de télévision. En particulier le compte-rendu du voyage de Pompidou en Afghanistan. Devant la télé, Victor, son père, sa mère et son grand frère.

Le grand frère : Il serait tout de même temps que De Gaulle se réveille et que Pompidou revienne à son poste, on voit ce qui se passe quand ils ne sont pas là !

Victor : Parce que toi tu crois qu'il suffit qu'ils parlent et puis hop ! là, comme ça, tout le monde le doigt sur la couture du pantalon ?

Le grand frère : Je crois tout simplement qu'il faut remettre tout le monde au boulot et vite !

Victor : Et virer les brebis galeuses !

Le grand frère : Franchement, elles l'auront bien cherché, non ? C'est quand même incroyable qu'une majorité d'étudiants risquent de foutre leur année en l'air à cause de quelques fous furieux hirsutes comme ce Cohn Bendit !

La mère : On dit qu'il est même pas complètement français, un allemand... et juif parait-il

Victor : Oh maman, je t'en prie !

Le grand frère : Finalement, tout ça c'est une histoire de cul, hein ? Ça a commencé avec les mecs des cités universitaires qui voulaient aller chez les filles et quelques salopes...

La mère : Hervé !

 

48. intérieur-jour-BUREAU/USINE

Le patron est assis derrière son bureau. Il prend son paquet de Bastos filtres et allume une cigarette. Il fume. On frappe à la porte.

Le patron : Entrez !

La secrétaire pénètre dans la pièce, très maquillée et vêtue d'une blouse d'ouvrière.

Le patron (faisant mine de ne pas reconnaître sa secrétaire) : Entrez, entrez, mademoiselle, asseyez-vous !

La secrétaire (s'asseyant) : Madame ! Monsieur le directeur

Le patron : Eh bien, madame, vous savez pourquoi je vous ai fait venir ?

La secrétaire (l'air contrit) : Oui, oui monsieur le directeur

Le patron (renversant un pot à crayon) : Oh !

La secrétaire : Laissez, laissez, monsieur le directeur, je vais les ramasser !

 

49. intérieur-jour-APPARTEMENT

Le grand frère : En tout qu'à, il n'y a pas de quoi déclencher une révolution !

La mère : J'ai lu que la police avait démantelé un réseau de traite des blanches et que des étudiants de Nanterre en faisaient partie

Victor : Maman !

Le grand frère : T'es aveugle, Victor, tu ne te rends même pas compte que tu es manipulé par plus malin que toi

Victor : Arrête tes conneries, tu veux

Le grand frère : T'as tort de te buter, tu es en train de gâcher ton avenir pour des idées

Victor : Et alors, les idées, c'est rien pour toi ?

Le grand frère : Pff, les idées...

Le père : Écoute Victor, je ne te cache pas que je partage les inquiétudes de ton frère te concernant. J'ai reçu un coup de téléphone de ton proviseur tout à l'heure, un homme charmant, il m'a exposé l'ensemble de la situation dans ton lycée et je crois qu'il m'a bien conseillé.

Victor : C'est à dire ?

Le père : Et bien je crois qu'il est temps que tu te ressaisisses... Tu te souviens de ce dont je t'ai parlé, il y a quelques temps ?

Victor : Quoi, l'école en Suisse ?

Le grand frère : Exactement, moi j'en garde d'excellents souvenirs

Victor : Tu parles ! Non mais tu t'es vu ?

Le grand frère : Espèce de petit...

Le père : Ça suffit tous les deux ! Victor, ton frère a raison et tu nous remercieras plus tard. De toutes façons, nous n'avons pas le choix, le proviseur veut te renvoyer, toi et quelques autres

Victor : Quoi ?

Le père : Le mieux est que tu ne retournes plus au lycée et que tu te prépares à aller à cet établissement suisse. Le plus tôt possible. Le temps de régler les formalités de ton voyage et de ton inscription. Mais ça ne devrait pas poser problème

Victor (Après un long temps de silence) : Bien, comme tu voudras

 

50. intérieur-jour-ÉGLISE

Un visage de femme aux yeux clos. Elle les ouvre doucement. En passant progressivement du recueillement à l'inquiétude, son expression trahit l'impression qui l'envahit : il se passe quelque chose d'anormal autour d'elle. Cette femme prie, agenouillée, tandis que l'orgue résonne dans l'église. En levant la tête, la tournant à droite, à gauche et derrière elle, elle réalise que celle-ci est très inhabituellement habitée par des locataires incongrus en de tels lieux : des jeunes, des adolescents, des lycéens. Déjà nombreux dans les murs, ils continuent à y entrer par petits groupes successifs de garçons et de filles.

 

51. intérieur-jour-APPARTEMENT

Le père (rassuré, prenant Victor par l'épaule) : Tu verras, au début ce sera peut être un peu difficile, mais tu ne le regretteras pas

Victor (se dirigeant vers sa chambre) : Ah, maman, tu ne m'avais pas demandé de passer chez Madame Legrand, au second, pour récupérer le roman que tu lui a prêté ?

La mère : Euh, si, si, tu as oublié ?

Victor : Oui, ben j'y vais tiens, d'autant que j'ai un truc à demander à son fils !

La mère : Ne traîne pas, on va bientôt passer à table !

 

52. intérieur-jour-EGLISE

Un lycéen (parcourant l'église du regard) : Ben dis donc, comme rendez-vous secondaire avant la manif, sur que c'est pas là que les flics vont nous trouver

Rires autour de lui. Aussi ébloui que surpris, Julien, qui pénètre lui aussi dans l'église, ouvre des yeux grands comme des soucoupes. Marc l'aperçoit.

Marc : Julien !

Julien : Marc !

Philippe ( à Julien) : Alors tu t'es décidé finalement ?

Julien : Ben oui... et je crois bien que j'ai fait une grosse connerie !...

Albert (s'adressant à Julien) : C'est pas contre ta religion d'être ici ?

Julien : La prochaine fois que tu me fais une réflexion de ce genre, je te fous mon poing dans la gueule, t'as pigé !

Marc (à Albert, en s'allumant une Players avec son Zippo) : « Ni dieu, ni maître », t'as entendu parler connard ?

Albert : Vous fâchez pas les mecs, c'était une blague ! (à Julien) C'est vrai, le prends pas mal, c'était pas méchant...

Julien : Ça va !

Fernand (à Julien) : Bon ben, faudrait peut-être penser à changer de crémerie ! Julien tu m'entends ?

Julien : Ouai ! Je suis tout à fait de ton avis !

 

53. intérieur-jour-ESCALIERS/IMMEUBLE

Victor ferme la porte derrière lui, il descend quatre à quatre les marches de l'escalier et sort de l'immeuble en courant.

 

54. intérieur-jour-EGLISE

Albert : Putain, j'ai une envie de pisser !

Philippe : Eh bien pisse !

Albert : Ben oui, mais où ça ?

Philippe : T'as qu'à te démerder !

Albert, qui n'en peut visiblement plus, parcourt des yeux l'église, à la recherche d'un endroit pour se soulager. Son regard s'arrête sur un confessionnal. L'orgue s'interrompt et laisse place à une rumeur grandissante... L'église est remplie par plusieurs centaines de lycéens qui, grisés par leur nombre et la situation, sont de plus en plus rieurs, agités et bruyants. Julien aperçoit Albert qui, n'en pouvant plus, pisse dans un confessionnal. Les quelques fidèles se fraient un chemin dans la foule. Sans un mot, terrorisés et scandalisés à la fois. Les lycéens, indifférents à leur présence, les laissent passer. Quelques sourires ironiques. « Lycéens étudiants travailleurs solidaires ! », le slogan, lancé d'on ne sait où, est repris rapidement par tous. Quelques drapeaux noirs et rouges font leur apparition. Un slogan suit presque aussitôt et résonne dans l'église : « Nous sommes tous des enragés ! » Les lycéens le scandent à tue-tête et quittent leur asile insolite. Le curé, effaré, apparaît.

Une lycéenne (en passant devant le curé) : Vous savez que votre robe ferait un très joli drapeau ?

Le curé (une main sur sa soutane, comme pour se protéger) : Vous êtes dans la maison de Dieu !

Un lycéen : Et Dieu est avec nous !

 

55. extérieur-nuit-LUNE-CIEL-CATHEDRALE

La lune bientôt pleine dans le ciel... Notre-Dame de Paris...

 

56. extérieur-nuit-RUE/CATHÉDRALE

M. Verlo marche sur le trottoir de la rue d'Arcole, sa serviette à la main. Il se dirige vers le pont au Double qui jouxte la cathédrale. Les cloches de Notre-Dame sonnent 2 heures.

M. Verlo (regardant sa montre) : Deux heures ?... Ah, des taxis !

À quelques mètres de lui, deux taxis stationnent devant un café ouvert, un peu avant Notre-Dame, à l'angle de la rue d'Arcole et de la rue du Cloître-Notre-Dame. Sur sa terrasse, des touristes profitent de la douceur du printemps. Trois d'entre eux campent devant un des taxis occupé par son chauffeur. Un autre est appuyé sur la portière laissée ouverte.

L'homme en prince de Galles : Vous êtes libre ?

Un des touristes : Chut !

Tous écoutent la radio. L'homme en prince de Galles s'approche du taxi et tend lui aussi l'oreille.

Un reporter radio : ...Oui, oui, je vous entends... Je suis à l'angle de la rue Gay-Lussac et du boulevard Saint-Michel, les manifestants continuent autour de moi à renforcer les barricades qu'ils dressent : voitures, madriers, rouleaux de fil de fer, parpaings, échafaudages... Les chantiers ont été littéralement pillés...(inaudible)... autour de moi des véritables fourmilières qui amassent et qui dressent tout ce qu'elles peuvent traîner...

Un touriste américain : C'est pourtant pas encore le 14 juillet !

Le reporter radio : ...C'est, comment vous dire, une sorte d'exaltation laborieuse, presque minutieuse, un enthousiasme communicatif, presque une joie...

 

57. extérieur-nuit-BARRICADE/RUE

Derrière une barricade, des manifestants sont rassemblés au-dessous d'une fenêtre, au premier étage. Ils écoutent la radio grâce à un poste tendu à bout de bras par un habitant d'une soixantaine d'année. Parmi les manifestants rassemblés, Julien, Philippe, Marc et Albert, ce dernier porte un casque de chantier sur la tête et un madrier dans les bras. Le reporter radio : ...Là devant moi, des fenêtres, des riverains envoient aux manifestants de la nourriture ou leur apportent à boire...

 

58. extérieur-nuit-BARRICADE/RUE

Au milieu des manifestants qui s'affairent bruyamment à consolider une barricade, Juliette et Marie-Louise dévorent à pleine dents une aile et une cuisse de poulet..

Juliette (la bouche pleine) : T'exagères, tu sais bien que j'adore la cuisse !

Marie-Louise (la bouche pleine) : Tu ne veux pas une serviette en tissu tant que t'y es ?

Juliette (buvant au goulot d'une bouteille de Bordeaux que vient de lui faire passer un manifestant) : En tout cas... blub... comme dîner... aux chandelles, t'es servie !

 

59. extérieur-nuit-RUE/CATHÉDRALE

M. Verlo, les chauffeurs et les touristes poursuivent leur écoute. Un reporter radio : ...Une visible sympathie... Une voix à la régie : Oui, euh, Pierre, je vous coupe, un autre de nos reporter nous appelle... Allô, allô... (inaudible) la communication est difficile, euh, en attendant d'établir la liaison, je rappelle à nos auditeurs que depuis 22 heures environ, des milliers de manifestants occupent le Quartier latin et encerclent la Sorbonne occupée par la police... près d'une soixantaine de barricades ont été érigées... Les forces de l'ordre bouclent l'ensemble du périmètre transformé en véritable camp retranché... Mais on me dit que l'un des leaders étudiants est en train de sortir d'une entrevue de la dernière chance avec le recteur... Allô, allô... Un reporter radio : Oui en effet, c'est Daniel Cohn Bendit qui va faire une déclaration, oui, là... «... (inaudible)... recteur... Ce qui se passe ce soir dans la rue est que toute une jeunesse s'exprime contre une certaine société. Nous lui avons dit que pour qu'il n'y ait pas d'effusion de sang... »

 

60. extérieur-nuit-BARRICADE/RUE

Barbara, derrière une barricade, écoute Daniel Cohn Bendit à la radio, avec d'autres manifestants rassemblés autour d'un transistor : ...Que toutes les forces de police quittent le quartier latin et que tant que nos trois exigences ne seront pas satisfaites, nous savons que les manifestants resteront derrière leurs barricades.

 

61. extérieur-nuit-RUE/CATHÉDRALE

Un touriste (à M. Verlo, en désignant Notre-Dame, avec un fort accent anglais) : C'était quelle gargouille ?

M. Verlo (agacé) : Gargouille, quoi gargouille ?

Le touriste : La gargouille qui est tombée de la cathédrale, aujourd'hui ou hier, je crois !

M. Verlo (coupant court et s'adressant à un des chauffeurs) : Quel bordel !

Le chauffeur : C'est grâce au grand Charles et ses godillots tout ça !

M. Verlo : Et comment je vais rentrer chez moi, moi ?

Le chauffeur (rigolard) : Parce que vous habitez dans le coin ! Vous êtes un veinard, vous, dites donc !

M. Verlo ne répond pas et se dirige vers le pont au Double, plus loin devant.

Le chauffeur : Eh ! attendez ! Vous ne pouvez pas...

Le chauffeur assis dans la voiture : Laisse tomber il comprendra bien tout seul !

Une touriste (à son mari, en anglais) : Qu'est-ce qu'il a dit ?

Le mari (en anglais) : Il a dit qu'il avait de la chance

 

62. extérieur-nuit-RUE-PONT AU DOUBLE

M. Verlo s'approche du pont au Double barré par des cars de police et des gendarmes mobiles armés de leurs fusils.

Un gendarme : Où allez-vous comme ça ?

M. Verlo : Je voudrais rentrer chez moi, qu'est-ce qui se passe ?

Un gendarme : Tous les ponts de Paris sont bloqués

M. Verlo : Mais, c'est que j'habite de l'autre côté

Le gendarme : Vous êtes un veinard, vous, dites donc...Montrez-moi vos papiers

Un autre gendarme : Laisse tomber, dans ce sens là les gens peuvent passer, on s'en fout !

Le gendarme (à son collègue, tandis que des explosions crèvent le silence de la nuit) : On dirait que les collègues entament le plat de résistance (à M. Verlo) Allez-y, bonne chance !

M. Verlo franchit le pont occupé par la police. Il remarque deux CRS en train de boire des canettes et de regarder la Seine.

 

63. extérieur-nuit-SEINE

La Seine, ses reflets de lune et les explosions dans la nuit.

 

64. extérieur-nuit-RUE

L'eau coule en torrent sur les pavés jonchés d'objets divers. Des cris, des bruits d'explosions, des pieds de manifestants, hommes et femmes, qui courent, écrasent le pavé et font gicler l'eau. Des manifestants qui traversent des geysers provoqués par les conduites d'eau qui ont éclatées.

Juliette (trempée jusqu'aux os) : Marie-Louise, Marie-Louise ! Reste pas là, viens là !

Comme d'autres manifestants, Marie-Louise observe les événements qui se déroulent devant elle, au bout de la rue. Une barricade est prise d'assaut par la police. On distingue les flammes des explosions à travers une épaisse fumée bleue qui monte. On entend des cris multiples. A proximité de Marie-Louise une voiture est en feu.

 

65. extérieur-nuit-BARRICADE/RUE

Des grenades éclatent au milieu d'une barricade. Vacarme épouvantable, fumée bleue et opaque, cris, slogans : « CRS-SS », « De- Gaulle-assassin ! » Marc, les yeux en larmes et un foulard sur le visage, allume, avec son Zippo, la mèche d'un cocktail Molotov et le balance par dessus la barricade. Albert, à côté de lui, envoie des pavés.

Julien : Ils sont là !

Philippe : Venez les mecs, faut se replier !

Marc : Minute !

Marc allume et balance encore un dernier cocktail et rejoint ses copains qui, comme les autres manifestants, courent en direction de la barricades située derrière eux.

 

66. extérieur-nuit-RUE

Juliette : Marie-Louise, merde, viens !

Marie-Louise se décide et, au moment où elle rejoint Juliette, le réservoir de la voiture explose. Le souffle les jettent à terre. La voiture s'embrase et les flammes montent jusqu'au quatrième étage de l'immeuble. Une énorme fumée noire envahit la rue. Juliette et Marie-Louise se relèvent en toussant et filent vers la barricades dressée un peu plus haut dans la rue.

 

67. extérieur-nuit-BARRICADE/RUE

En haut d'une barricade, Victor assiste de loin à la scène avec d'autres manifestants.

Un manifestant (en bas de la barricade) : Qu'est-ce qui se passe ?

Victor : Ils ont pris la barricade au bout de la rue et ils arrivent vers celle devant nous !

Un manifestant (à côté de Victor) : Y'a une bagnole qui a pété et qui a foutu le feu à l'immeuble

Un manifestant (en bas de la barricade, une grille d'arbre en mains) : Descendez nous aider, ils ne vont pas tarder !

 

68. extérieur-nuit-BALCON

Une femme observe de son balcon les événements qui se déroulent dans sa rue. Agée d'une quarantaine d'année, blonde, les cheveux en chignon, elle porte un corsage et une jupe « couture ». Elle sort une cigarette d'un paquet de Royale, l'allume nerveusement, aspire la fumée de travers et tousse.

 

69. extérieur-nuit-RUE/BARRICADE

Au milieu de la fumée, derrière la barricade, Barbara pleure et tousse sans pouvoir s'arrêter. Titubante, elle se retrouve en face de deux autres manifestants dans la même posture qu'elle. L'un porte un casque de moto sur la tête, un bol, et un foulard rouge qui lui masque le bas du visage; l'autre, une fille, a son foulard à hauteur du menton.

Barbara (relevant la tête) : Monique !

Les deux copines se jettent dans les bras l'une de l'autre, tandis que l'homme casqué et masqué reste à l'écart et observe la scène.

Monique (à Barbara, désignant du doigt l'homme casqué et masqué) : Y'a Jean-Claude

Barbara et Jean-Claude se regardent. Un manifestant surgit vers Jean-Claude.

Le manifestant : Amène-toi, ils arrivent !

Jean-Claude quitte Barbara des yeux et suit le manifestant.

 

70. extérieur-nuit-RUE/BARRICADE

Des CRS partent à l'assaut d'une barricade, boucliers et matraques en mains. Certains s'effondrent touchés par les projectiles des manifestants tandis que les autres parviennent à escalader la barricade. Julien balance un pavé et frappe en pleine tête un CRS qui s'écroule. Il est le premier surpris de son adresse. Juliette, à proximité, a vu la scène. Les CRS ont pris le dessus sur les défenseurs de la barricades et matraquent les manifestants à la traîne tandis que les autres fuient.

 

71. extérieur-nuit-RUE

Barbara, Monique et Jean-Claude courent devant eux avec d'autres manifestants. Barbara s'en va sur sa droite pour rejoindre la barricade qui n'a pas encore subit l'assaut de la police. Des CRS se dirigent vers celle-ci et manœuvrent à lui couper le chemin.

Monique : Barbara, par ici, ils vont te coincer !

Barbara voit les CRS qui vont lui couper la route, elle redresse sa course et rejoint Jean-Claude et Monique. Une grenade explose derrière eux.

 

72. extérieur-nuit-RUE

Des manifestants sont rattrapés et matraqués par des CRS. Un cinéaste filme les bastonnades. Des CRS se jettent sur lui et tentent de lui arracher sa caméra. Celle-ci lui échappe des mains et tombe à terre. Un CRS flanque des coups de pied dedans, tandis que d'autres frappent à coup de matraque et de poing le cinéaste qui tente vainement de se protéger le visage avec ses mains. Il s'écroule. Un dernier CRS s'acharne et continue de frapper à coups de pied le cameraman à terre.

 

73. extérieur-nuit-RUE

Julien : On est coincé, ils nous barrent la route !

Marc (désignant une porte d'immeuble) : Par là !

 

74. extérieur-nuit-RUE

Jean-Claude (désignant la même porte d'immeuble) : Par là !

 

75. extérieur-nuit-COUR/IMMEUBLE

Des manifestants poursuivis par des CRS se ruent dans la cour de l'immeuble. Certains se font rattraper et matraquer tandis que d'autres se dirigent vers une cage d'escalier éclairée.

 

76. intérieur-nuit-ASCENSEUR

Philippe arrive le premier dans la cage d'escalier. Il s'engouffre dans la cabine d'ascenseur qui monte vers les étages.

 

77. intérieur-nuit-ESCALIERS

Marc est en tête des manifestants qui grimpent les escaliers. Un bâton à la main, il fait exploser les ampoules à chaque palier, plongeant ainsi la cage d'escalier dans l'obscurité.

 

78. intérieur-nuit-ASCENSEUR

La cabine d'ascenseur dans laquelle se trouve Philippe s'arrête brutalement entre deux étages.

 

79. intérieur-nuit-PALIER

La femme blonde est sur son palier, devant la porte ouverte de son appartement éclairé. Elle est penchée sur la rampe et tente de voir ce qui se passe.

 

80. intérieur-nuit-PALIER

En voyant les fuyards arriver, un homme et une femme en peignoir quittent leur palier et se précipitent chez eux, en claquant leur porte.

 

81. intérieur-nuit-ESCALIERS

Des CRS poursuivent les fuyards dans les escaliers. Un CRS bute sur une marche et tombe à plat ventre en jurant. Philippe assiste à la scène, planqué au fond de la cabine d'ascenseur.

 

82. intérieur-nuit-PALIER

Les fuyards parviennent à l'étage de la femme blonde.

Marc : Ils nous poursuivent !

La femme blonde (désignant sa porte) : En... entrez !

Marc fait exploser l'ampoule du palier tandis que les manifestants et la femme blonde s'engouffrent dans l'appartement.

 

83. intérieur-nuit-PALIER

Des CRS tapent à coups de pied sur la porte de l'appartement.

 

84. intérieur-nuit-VESTIBULE/APPARTEMENT

À l'intérieur de l'appartement, la femme blonde est terrorisée. Dans la pénombre du vestibule, les fuyards et la femme blonde écoutent, muets d'angoisse, les coups résonner sur la porte. Albert aperçoit François. Bouche bée, il tape du coude le bras de Marc.

Albert : Vise un peu qui est là !

Marc : Manquait plus que ça, on a embarqué Assurancetourix ! A moins qu'on soit chez ta comtesse ?

François (aux trois compères) : Pauvres cons ! Je voulais voir...

Marc : Ben t'as vu !

 

85. intérieur-nuit-PALIER-ESCALIERS

Les CRS continuent de taper sur la porte qui manifeste des signes de faiblesse. Un officier de CRS, un peu plus bas, les interpelle. Les CRS quittent les lieux et dévalent les escaliers. Ils passent devant Philippe, toujours planqué dans la cabine d'ascenseur.

Un CRS : Les fumiers, on va se les faire !

Un autre CRS (rigolant) : T'en as plein qui t'attendent en bas !

Un CRS : Les salauds y vont voir !

Un CRS (dégoupillant une grenade fumigène et la lançant dans la cage d'ascenseur) : Un petit cadeau avant de partir !


 

86. intérieur-nuit-SEJOUR

Barbara flanque une claque magistrale à Jean-Claude qui s'effondre dans un fauteuil.

Monique : Mais Barbara !...

Jean-Claude (se frottant la joue) : Bon ben, maintenant je peux enlever mon casque

Marc (à Jean-Claude) : Joli gauche !

Jean-Claude : Jusqu'ici je connaissais surtout sa droite

Juliette (avec Marie-Louise, à l'écart) : Dis donc, on a atterri chez les rupins, tu as vu le cabanon qu'elle se paie la rombière ?

Marie-Louise : C'est tout à fait le genre de crèche qu'il me faudrait !

Marc (à Julien) : On est fait comme des rats

Marc (se dirigeant vers une fenêtre, suivi par Julien, Albert et Jean-Claude) : Faut trouver le moyen de se casser

Julien : Et Philippe ?

Jean-Claude (regardant dans la rue) : Ça cogne !

Marc : Il a dû se faire choper

Julien : La dernière fois que je l'ai vu, il était devant nous

Monique (à Juliette qui fond en larme) : Je te jure que c'était la première fois !

Barbara (sortant de ses pleurs, rageuse) : Pas moi !... C'est même ma spécialité, me faire piquer mes mecs par mes copines !

Juliette : Mouai, moi je trouve ça un peu vulgaire, tiens, là, le papier peint, je n'aurais pas choisi ce motif

Marie-Louise : C'est surtout la couleur qui jure avec le tapis

Juliette : Et les rideaux

Albert (à la femme blonde, totalement déboussolée) : C'est joli chez vous

La femme blonde : Vous, vous trouvez ?

Marie-Louise (avec Juliette, à François qui a rejoint les autres près de la fenêtre) : Bon, alors les révolutionnaires, comment vous allez nous tirer de là, maintenant ?

Marc (sarcastique) : Ben François appelle sa comtesse qui vient nous chercher en Rolls et on passe devant les flics qui nous font la haie d'honneur !

François (qui perd son calme et se jette sur Marc) : Pauvre con !...

François : J'en ai marre de me faire charrier tout le temps, vous, vous êtes qu'une bande de sectaires, si on est pas comme vous on vaut rien !... Si c'est ça votre révolution, vous pou...

Jean-Claude : Bon, on va pas se battre entre nous, tout de même !

Julien : Bon, alors, qu'est-ce qu'on fait ?

Marc (à François, méprisant) : T'as les nerfs fragiles on dirait

Julien : Je vois plus Albert ?

Marc : Dix contre un qu'il a la tête dans le frigidaire !

 

87. extérieur-nuit-CUISINE

La femme blonde est dans la cuisine avec Albert.

Albert (observant d'un œil connaisseur le contenu du frigidaire) : Vous en faites pas, la bouffe ça me connaît... mmm...

La femme blonde : Vous, vous êtes sûr que vous voulez faire la cuisine ?

Albert : Ouai, il n'y a pas grand chose là dedans dites !

La femme blonde : C'est la bonne qui...

Albert : Parce que vous avez une bonne ?`

La femme blonde : Oui, oui.. euh, je... Mais vous pensez vraiment que c'est le moment de...

Albert : C'est toujours le moment de prendre du bon temps !

La femme blonde : Ah oui, oui, bien sûr, évidemment, euh... Vous allez vous en tirer ?

Albert : Vous en faites pas, euh... C'est quoi votre nom au fait ?

La femme blonde : Madame Raymond Verlo

Albert : Ouai... Et votre prénom c'est quoi ?

La femme blonde : Jocelyne

Albert : Ah, ça c'est un joli prénom ! J'adore ce prénom, c'était celui de ma première petite amie (sur le

ton de la confidence), elle s'appelait Jocelyne Bourdichon...

Jocelyne : Ah, ah oui ?

Albert : Ouai, bon ben, faut que je m'y mette, hein ? Tiens, au fait si vous avez un peu de piment, j'adore la bouffe épicée, pas vous ?

Jocelyne monte sur un escabeau et farfouille au fond d'un placard à la recherche du piment tandis qu'Albert réunit des ingrédients.

Albert : J'ai découvert le piment en Afrique

Jocelyne : Vous êtes allé en Afrique ?

Albert : Oui, quand j'étais môme, avec mes parents... C'est là que j'ai connu Jocelyne. On avait huit ans, le soir, pendant que nos parents buvaient du whisky sur la terrasse, on était tous les deux dans le lit dehors, sous les étoiles, et on jouait à cui-cui...

Jocelyne : Cui-cui ?

Albert : Oui, ça voulait dire faire l'amour, on baissait nos culotte et on se frottait les fesses... On croyait que c'était ça...

Jocelyne : Du piment... du piment... je sais pas si j'ai ça... Ah si, voilà !

Jocelyne découvre sa cuisse en attrapant le piment et laisse apparaître la pince de son porte-jarretelles. Albert jette un œil intéressé.

Albert (tandis que Jocelyne lui tend le pot de piment et descend de l'escabeau) : Franchement, Jocelyne, vous avez des jambes magnifiques !

Jocelyne (ébahie, confuse, mais sans pouvoir vraiment masquer son plaisir de recevoir un compliment) : Ah, à bon, vous trouvez ?

Albert (Regardant les jambes de Jocelyne d'un air connaisseur) : Ouaip, franchement

 

88. intérieur-nuit-COULOIR

Jocelyne (à Juliette) : Mais vous êtes toute tremblante !

Juliette : Non, non, c'est rien, ça va passer

Jocelyne (à Marie-Louise) : Et vous aussi, vous êtes trempée, il faut vous changer !

Marie-Louise : Juste un peu mouillée, ça va sécher

Jocelyne : Vous allez attraper du mal (entraînant Juliette et Marie-Louise)... Venez avec moi, on va vous trouver quelque chose... Mais d'abord faut vous réchauffer...

 

89. intérieur-nuit-SEJOUR

Marc et Jean-Claude écoutent la radio dans un coin de la salle de séjour. Un reporter : ...L'atmosphère est irrespirable (bruits d'explosion) allô, allô, une grenade vient d'exploser tout près... des manifestants tentent de résister aux effets des lacrymogènes en mangeant des morceaux de citron lancés par des habitants...

Jean-Claude : On ne peut pas rester ici

Marc : Faudrait pouvoir se tirer

Un reporter : ... Devant moi un escadron de CRS se lance à l'assaut d'une barricade... (inaudible)... « De Gaulle-assassin... De Gaulle-assassin" »… Vous entendez les manifestants qui scandent des slogans, les CRS franchissent la barricade...

 

90. extérieur-nuit-RUE/BARRICADE

Images de l'assaut de la barricade avec le commentaire du reporter.

Le reporter : ....Les manifestants jettent sur les policiers les projectiles les plus divers, des pavés, mais aussi des cocktails molotov... un CRS ramasse un pavé et l'envoie sur un manifestant qui s'écroule... (Victor est à côté du manifestant)... C'est, c'est épouvantable, la résistance des manifestants est acharnée... D'autres tentent d'échapper à la police (Victor, courant avec d'autres manifestants), des policiers les poursuivent, je les vois tourner au coin de la rue et disparaître (Victor disparaissant).

 

91. intérieur-nuit-SALLE DE BAIN

Juliette et Marie-Louise sont debouts, nues dans une baignoire. L'une se savonne, tandis que l'autre se rince. L'eau est très chaude et la salle de bain est pleine de vapeur.

Juliette (couverte de mousse) : Dis, il sent bon ce savon !

Marie-Louise (le pommeau de la douche sur la tête) : hum, c'est bon !

 

92. intérieur-nuit-ASCENSEUR

Philippe, coincé dans la cabine, étouffe littéralement en respirant les fumigènes qui remontent jusqu'à lui.

 

93. intérieur-nuit-SALLE DE BAIN

Juliette (en riant) : Et puis ça doit te changer de ton gourbi !

Marie-Louise (toujours le pommeau de la douche sur la tête et libérant un petit rire jubilatoire) : Sûr, je préfère être debout dans une baignoire que dans mon évier !

Juliette : Au milieu de la vaisselle !

Marie-Louise (dirigeant le jet de la douche dans la figure de Juliette) : Tiens, prends ça !

Juliette : Arrête tes conneries, tu en fous partout !

La porte de la salle de bain s'ouvre brutalement, interrompant les rires des deux copines.

Julien : Oh, pardon !

Julien referme la porte précipitamment, Juliette et Marie-Louise se regardent et éclatent de rire.

 

94. extérieur-nuit-BALCON

Marc, Jean-Claude et Julien sont accroupis sur le balcon et observent en dessous d'eux les événements qui se déroulent dans la rue.

Julien : On est complètement coincé

Marc (allumant une Players avec son Zippo) : Ouaip, pffff, si on sort, on est fait

Jean-Claude : Les salauds, ils tapent sur tout ce qui bouge

Marc (se levant et attrapant un pot de fleurs en souriant) : On va leur envoyer des fleurs

Jean-Claude (l'imitant) : Bonne idée !

 

95. intérieur-nuit-CUISINE

Albert dispose soigneusement un plat fumant sur un plateau. Il le goûte, réfléchit un instant et rajoute force piment. Il prend le plateau, hésite un moment, le repose et rajoute encore du piment. Il goûte à nouveau, attend l'effet, souffle le feu puis, les larmes au yeux, reprend le plateau et l'emmène.

 

96. extérieur-nuit-RUE

Un CRS désigne du doigt une fenêtre de l'appartement

 

97. intérieur-nuit-COULOIR

Albert marche dans le couloir, son plateau fumant dans les mains, les yeux en pleurs, sifflotant l'Internationale.

 

98. intérieur-nuit-RUE

Un CRS armé d'un fusil à grenade épaule son arme, vise et tire.

 

99. intérieur-nuit-SEJOUR

Albert (sur le seuil de la salle de séjour avec son plateau) : A table !

Bruit de vitres qui volent en éclat, fracas assourdissant d'une grenade offensive qui explose dans la salle de séjour de l'appartement. Le souffle de l'explosion dévaste la pièce et projette au sol ses occupants. Une fumée opaque envahit l'espace. Un coin de la salle de séjour prend feu.

 

100. intérieur-nuit-SALLE DE BAIN

Juliette : T'as entendu ?

Marie-Louise : Ouai... on aurait dit une explosion

Juliette et Marie-Louise sortent précipitamment de la baignoire. Marie-Louise saisit un peignoir, l'enfile en ouvrant la porte et sort en vitesse de la salle de bain. Juliette empoigne une grande serviette, se

l'enroule à la va vite autour du buste et suit Marie-Louise. Derrière elles, le pommeau de la douche continue de cracher son eau.

 

101. intérieur-nuit-SEJOUR-CUISINE-SALLE DE BAIN

Marie-Louise et Juliette surgissent dans la pièce.

Marie-Louise : Horreur !

Juliette : Le feu !

Marie-Louise : Vite de l'eau !

Marie-Louise et Juliette se précipitent à la cuisine. Marie-Louise ouvre et vide les placards du bas à la recherche d'un seau, tandis que Juliette remplit d'eau une cocotte minute.

Marie-Louise (brandissant deux seaux enfoncés l'un dans l'autre) : Ça y est !

Barbara surgit dans la cuisine, les yeux en pleurs, le visage et les vêtements noircis.

Barbara : De l'eau, vite !

Marie-Louise (lui tendant un seau) : Tiens !

Toutes deux vont à la salle de bain et manquent de glisser sur le carrelage inondé.

Marie-Louise (remplissant son seau dans la baignoire débordante) : Ça tombe à pic !

Barbara imite Marie-Louise.

 

102. intérieur-nuit-ASCENSEUR

Philippe tousse comme un damné, le visage défait et les yeux en larmes. La fumée épaisse de la grenade fumigène stagne dans la cage d'ascenseur.

 

103. intérieur-nuit-SEJOUR

Le feu prend de l'envergure, la fumée produite par la grenade se dissipe et est remplacée par la fumée noire des textiles qui brûlent. Jean-Claude gît sur le sol, Monique penchée au-dessus de lui. Jocelyne est assise par terre, le dos contre un mur, ébêtée.

François : Faut étouffer le feu !

François et Albert arrachent les rideaux des fenêtres.

Marc : Le tapis !

Marc et Julien tirent et soulèvent le tapis. Juliette, Marie-Louise et Barbara apparaissent avec leurs récipients remplis d'eau et les jettent sur les flammes. Se faisant, Juliette perd sa serviette et se retrouve nue. Elle la récupère d'une main et rejoint les autres qui sont retournées s'approvisionner en eau.

Albert (tout en tenant le tapis) : Putain, la gonzesse

Marc et Julien balancent le tapis sur les flammes, François et Albert en font autant avec les rideaux, les filles arrivent à nouveau et jettent leur eau...

 

104. intérieur-nuit-SEJOUR

L'incendie est éteint. La partie de la pièce où le feu s'est déclarée est carbonisée, des morceaux de plâtres sont tombés du mur, laissant apparaître ce qui ressemble à des canalisations. Tous les occupants de l'appartement, sauf Julien, sont rassemblés dans la salle de séjour dévastée. Jean-Claude est toujours allongé, Monique et Barbara à son chevet. Monique appuie sur la tête de Jean-Claude un morceau de tissu .

Barbara (accroupie, s'inquiétant de l'état de Jean-Claude) : T'as mal ?

Jean-Claude : Non, non, c'est rien

Un peu plus loin dans la même pièce.

Jocelyne : Incroyable, incroyable, incroyable... Quel désastre, quand mon mari va voir ça !

Albert (en la prenant affectueusement dans ses bras) : C'est pas grave, Jocelyne...

Jocelyne s'abandonne dans les bras d'Albert et fond en larmes.

Albert (la consolant) : C'est rien, c'est rien, je suis là, je lui dirai à ton mari, je lui expliquerai...

Marie-Louise (à Juliette) : Tu te rends compte de ce que sont capables de faire les flics ?

Juliette : Quelle bande de salauds

Marc : Comme quoi on aurait mieux fait de se tirer ! (ironique) Si les flics respectent même plus les demeures de la bourgeoisie

Marie-Louise (à Juliette qui s'éloigne) : Où tu vas

Juliette (en riant) : Je vais pas rester à moitié à poil toute la nuit !

 

105. extérieur-nuit-RUE

Une fille nue est poussée vers un fourgon de police par des CRS.

Un CRS : Allez, monte salope !

Un CRS (brandissant sa matraque, en rigolant) : T'en a pas eu assez, putain !

Victor est planqué dans un chantier avec d'autres fuyards. A plat ventre derrière une palissade, ils assistent à la scène.

Victor (se levant) : Les fumiers !

Une fille à sa droite, une étudiante, l'attrape par la main.

L'étudiante : N'y vas pas, tu vas te faire tuer

La fille nue est jetée sans ménagement dans le fourgon de police. Victor est à nouveau à plat ventre, l'étudiante a gardé sa main sur la sienne.

Victor : Les salauds

L'étudiante (à Victor) : T'es d'où toi ?

Victor : Nanterre

 

106. intérieur-nuit-CHAMBRE

Julien est assis sur le coin d'un fauteuil, le visage tendu vers le miroir d'une coiffeuse. Il essaye de s'enlever une saleté dans l'œil. Juliette surgit dans la chambre.

Juliette : Ben qu'est-ce que tu fais là ?

Julien : J'ai une saleté dans l'œil

Juliette (s'approchant de Julien) : Fais voir

Juliette se penche sur Julien. Elle lui écarte délicatement les paupières avec ses doigts et scrute attentivement son œil.

Juliette : T'as l'œil tout rouge

Julien (en riant d'une voix qui laisse percer son trouble) : Sans blague ?

Juliette (en s'asseyant sur les genoux de Julien) : Sans blague

Juliette claque des petits baisers tendres et appuyés sur le visage de Julien, puis pose lentement ses lèvres sur les siennes. Julien serre

Juliette dans ses bras. Tous deux basculent doucement sur le sol en s'embrassant et se caressant.

 

107. intérieur-nuit-SEJOUR

Marc est confortablement installé dans un fauteuil à moitié calciné. François est assis par terre, adossé sur l'accoudoir du fauteuil de Marc, les jambes allongées. Près d'eux le mur commence à cloquer.

Marc (fouillant dans sa poche et en sortant son paquet de Players) : Merde, mes clopes sont trempées. !

François (regardant le mur cloqué) : Comme le mur d'ailleurs... Qu'est-ce qui va se passer maintenant d'après toi ?

Marc : Ça dépend

François : Ça dépend de quoi ?

Marc : De la réaction des gens

François : C'est à dire ?

Marc : Je pense à ce qui était écrit sur la banderole à une des premières manif... C'était quelque chose comme : « Et les ouvriers prendront des mains fragiles des étudiants, l'étendard de la révolte », ou quelque chose comme ça

François : C'est de la poésie

Marc : Exactement, la suite dépend du nombre de gens qui auront envie de faire de la poésie

François : (apercevant, parmi d'autre objets jonchant le sol, une boite de cigares) : Ça te dirait un cigare ?

Marc : Ça dépend ?

François : Ça dépend de quoi ?

Marc : De la qualité, notamment

François (amenant vers lui, avec son pied, la boite de cigares) : Havana de Cuba ?

Marc : Ouai, mais du gros calibre. Et humide à point

François : T'as des goûts d'aristo, toi

Marc : Tu peux parler

François : C'est quoi un « révolutionnaire » ?

Marc : T'as tes vapeurs ?

François : Sans blague !

Marc : C'est un accidenté

François : Te fous pas de ma gueule

Marc : Non, non, je suis sérieux, un révolutionnaire c'est un mec, ou une nana, qu'a eu un accident ou, si tu préfères, c'est un accidenté de société qui a bien tourné

François : Ouai, mais tous les accidentés de la société sont pas pour autant des révolutionnaires

Marc : Suffit de te regarder !

François : Fais pas chier

Marc : Si tu y réfléchis bien, quasiment tout le monde a eu un accident dans sa vie, simplement t'as le mec à qui ça fait prendre conscience de ce qui ne va pas et qui se révolte et puis t'as l'autre qui a honte et qui veut se convaincre et faire croire aux autres qu'il est normal et que tout va bien dans le meilleur des mondes. Plus il y de gens comme le premier et plus il y a de liberté, de démocratie tout connement, plus il y a de mecs comme le deuxième et plus on étouffe... Comme en ce moment

 

108. intérieur-nuit-ASCENSEUR

Philippe crie en vain pour que quelqu'un le libère de sa cabine-prison. Il cherche le moyen de s'en sortir tout seul. Sans succès.

 

109. intérieur-nuit-SEJOUR

François : Et moi, je suis dans quelle catégorie ?

Marc : La troisième, ceux qui ont suffisamment conscience, mais qui en profitent pour baiser la gueule des autres

François : Pourquoi tu peux pas me piffrer ?

Marc : T'es mazo ou quoi ?

François : Je te demande

Marc : J'aime pas ton air de deux airs, t'es trop intelligent pour ne pas sentir d'où vient le vent et t'es trop malin pour être honnête. Si tu tournes bien, tu signeras le matin des pétitions pour la faim dans le monde et, le soir, tu claqueras ton pèze en faisant la bamboula avec le Tout Paris. Si tu tournes mal t'iras chanter vive la France dans les meetings de la droite et, le soir, tu partouzeras avec les patrons et leurs poules de luxe... Note que si tu fais un bide dans la rengaine tu pourras toujours te recycler comme larbin, tiens, dans la pub par exemple, y parait qu'ils veulent en foutre à la

télé, ils trouvent sans doute qu'elle pue pas assez !... T'auras qu'à vendre ta mère en récitant Marcuse...

François : C'est tout ?

Marc : T'es barré pour être une pute de la bourgeoisie et je te méprise ou, si tu préfères, t'es un pauvre mec et je te plains

François : Je vais y réfléchir

Marc : Ça m'étonnerait

François : T'as toujours envie de cloper ?

Marc : Évidemment

François : Un Roméo et Juliette, ça te va ?

Marc : Ouah, génial ! (tout en le reniflant, en connaisseur) Et humide à point !

François (un cigare à la bouche, regardant le mur) : Le mur aussi, on dirait...T'as du feu ?

Marc (en allumant son cigare avec son Zippo) : Tout de suite, mfff, mffff

Marc (regardant autour de lui, cigare à la main) : Il est où Julien ?

François (soufflant la fumée) : Pfffffffff, c'est bon !

 

110. intérieur-nuit-SEJOUR

Barbara (à Monique) : Tu ne manques pas de culot toi !

Monique : Ben quoi, c'est vrai, on va pas se fâcher pour une histoire de cul !

Barbara : Parce que c'est qu'une histoire de cul entre toi et Jean-Claude ?

Monique : Je dis pas ça, mais...

Barbara : De toutes façons je m'en fous... Ou plutôt, disons que je fais des gros efforts pour m'en foutre. N'importe comment, c'était pas ça, je sentais bien que je lui plaisais pas vraiment, va ! Moi je m'accrochais à lui comme, comme à un futur mari. T'imagines la scène, la jeune gourde en robe blanche sur les marches de l'église au bras de son prince charmant en costume Mao, le petit livre rouge à la main ? (Monique pouffe de rire) Finalement la claque de toute à l'heure c'est à moi que je l'ai flanquée

Monique : Là t'y vas un peu fort...

Barbara : Justement, j'y vais pas assez fort !... Ou encore, si tu veux, j'ai fait très fort puisque c'est moi qui t'ai mis Jean-Claude dans les bras

Monique : Euh...

Barbara : De qui je te parlais tout le temps ? de Jean-Claude ! De qui je lui parlais tout le temps, de Monique ? Conclusion : Je suis la reine des connes !... A moins, à moins que je n'ai pu vraiment désirer Jean-Claude qu'à condition que t'ai envie de lui... Et là, là, je peux dire que j'ai décroché la timbale !

Barbara (s'allumant une cigarette) : Pouah, c'est une blonde, berk, c'est dégueulasse ! Où ai-je foutu mes Gitanes ?

Le mur est de plus en plus cloqué et commence à suinter.

 

111. intérieur-nuit-CHAMBRE

Julien est allongé sur le lit avec Juliette dans ses bras. Tous deux sont enroulés dans une couverture. Le regard de Julien s'arrête sur un crucifix pendu au mur.

 

112. extérieur-jour-CIMETIERE FLASH-BACK

Des croix au-dessus des tombes. Une femme et un enfant sont recueillis devant l'une d'elle, sans croix. Un nom et une date son gravés dessus : Ahmed Lounès, 29 octobre 1923, à Alger-17 octobre 1961, à Paris. L'enfant dépose un bouquet de fleurs rouges sur la tombe.

 

113. extérieur-nuit-RUE FLASH-BACK

Un homme le visage en sang. Il est arabe. D'autres hommes, arabes eux aussi, debouts, alignés les uns à côté des autres. La scène se passe à Paris. Des flics en pèlerines tournent autour d'eux, matraques à la main, frappent au hasard, avec haine.

 

114. intérieur-nuit-CHAMBRE

Marc (ouvrant puis refermant aussitôt la porte de la chambre) : Oh ben !... Ben à tout de suite

Juliette : C'est ton copain ?

Julien : C'est mon meilleur copain

Juliette : C'est comme moi avec Marie-Louise, d'ailleurs sans elle on ne serait pas là tous les deux, si

elle avait pas eu cette idée folle de venir à la manifestation et de m'entraîner avec elle

Julien : Moi, c'est un peu pareil

Juliette : Comment ça ?

Julien : Ben, à vrai dire je n'avais pas vraiment l'intention d'y venir. Marc, lui c'est différent, il est militant révolutionnaire, il est au CAL et tout ça, tandis que moi...

Juliette : Toi ?

Julien : Et ben moi pas, justement. Jusqu'ici ce qui me préoccupait c'était d'avoir le bac à la fin de l'année

Juliette : Et maintenant ?

Julien (en riant) : Ben maintenant, c'est de ne pas me faire vider du lycée... Tu comprends, j'y suis pensionnaire et je suis parti tout à l'heure avec l'administration aux fesses... Je sais pas ce qui m'a pris

Juliette (en caressant la peau de Julien) : Ce que tu as la peau douce, c'est incroyable... On dit qu'il y a que les peaux bronzées comme la tienne qui sont si douces

 

115. intérieur-nuit-ASCENSEUR

Philippe, épuisé, est affalé dans la cabine.

 

116. intérieur-nuit-CUISINE

Jocelyne, les yeux rougis par les larmes, est effondrée sur une chaise dans la cuisine. Albert est assis tout près d'elle, un pot de confiture sur les genoux, une cuillère de confiture à la main.

Albert (tendant la cuillère à Jocelyne) : C'est bon, mange, c'est de la confiture de mûres, c'est délicieux et ça va te faire du bien

Jocelyne : J'ai, j'ai pas faim, je peux pas manger !

Albert : Mais si, allez, pour me faire plaisir

Jocelyne (tendant la bouche et dégustant lentement la confiture) : Encore

Albert : Ah, tu vois !

 

117. intérieur-nuit-SEJOUR

M. Verlo, vient d'entrer dans l'appartement. Chez lui. Estomaqué, éberlué, sa sacoche pendant au bout de son bras, son regard fait le tour de sa salle de séjour complètement dévastée.

Marc (à Jean-Claude, en rigolant doucement) : J'ai l'impression que c'est le proprio !

Jean-Claude : Ça m'en a tout l'air

 

118. intérieur-nuit-CUISINE

Albert donne une cuillère de confiture à Jocelyne. Il dépose la cuillère par terre et, pendant qu'elle savoure sa bouchée, il lui caresse doucement la joue droite avec le dessus de sa main. Jocelyne prend la main d'Albert entre les siennes en penchant son visage vers lui.

 

119. intérieur-nuit-SEJOUR

M. Verlo : Et ma femme, au fait, où est passé ma femme ?

Personne ne répond.

 

120. intérieur-nuit-CUISINE

Jocelyne (s'adressant doucement à Albert) : Tu es si gentil

Albert attire Jocelyne vers lui en l'enlaçant de son bras gauche et l'embrasse sur les lèvres. Elle se laisse faire et ferme les yeux.

 

121. intérieur-nuit-SEJOUR

M. Verlo : Jocelyne, Jocelyne ! Qu'est-ce que vous avez fait de ma femme ?

Barbara (rentrant dans la salle de séjour) : Mais je vous connais vous !

M. Verlo (visiblement gêné, faisant comme si Barbara n'existait pas, se dirigeant vers la cuisine) : Jocelyne !... Jocelyne !...

Monique (à Barbara) : Tu le connais ce mec ?

Tous les occupants de la salle de séjour emboîtent le pas de M. Verlo.

François (à Marc) : Dis, t'as vu la gueule du mur ?

 

122. intérieur-nuit-CUISINE

M. Verlo fait irruption dans la cuisine et tombe sur Julien et Juliette en train de se restaurer.

M. Verlo : Qu'est-ce que vous foutez là ?... Où est ma femme ?

Jocelyne (apparaissant à l'autre porte de la cuisine avec Albert derrière elle) : Raymond ! Mais qu'est-ce que tu fais là ?

M. Verlo (interloqué) : Mais, mais, je, je rentre, voilà tout !

Jocelyne : Mais comment as-tu fait pour arriver jusqu'ici ?

M. Verlo : Ils m'ont laissé passer voilà tout !

 

123. extérieur-nuit-CHANTIER-RUE

Victor est toujours planqué avec ses compagnons d'infortune dans le chantier. Un groupe de CRS stationne à quelques pas d'eux.

L'étudiante (à Victor, en chuchotant) : On est complètement dans la mouise

Victor : Ça tu peux le dire

Un temps de silence pendant lequel Victor et les autres observent, avec angoisse, deux CRS s'approcher de la palissade. Ils s'asseyent en s'adossant à celle-ci. Ils sont à quelques centimètres de Victor et de l'étudiante.

Un CRS : Pffff, j'en peux plus !

L'autre CRS : Moi itou, ces salopards finiront par nous avoir à l'épuisement

Un CRS (sortant un paquet de Gauloises de sa poche) : T'en fumes une ?

L'autre : C'est pas de refus

Un CRS : Note que je les comprends un peu les étudiants...

L'autre : Ça t'amuse toi, de te faire traiter de SS ? Moi mon père a fait la Résistance et franchement c'est dur à avaler

Un CRS : Ben oui, et c'est bien pourquoi je n'arrive pas à comprendre pourquoi le gouvernement fait tout ce ramdam pour cette histoire de Sorbonne...

L'autre : Le gouvernement ? Quel gouvernement ? De Gaulle a disparu et Pompidou est en balade !

Un CRS : Ils n'avaient qu'à la rouvrir leur Sorbonne à la con et on ne serait pas là à se prendre des pavés sur la gueule ! Franchement, même avec les avantages qu'on a, les primes et puis le reste, je trouve que c'est pas cher payé !

L'autre (ironique) : Viens donc, on va aller parler de tout ça avec le capitaine

L'étudiante (en riant doucement) : La révolte gronde

Victor (en riant lui aussi) : CRS, fusillez vos officiers et rejoignez la révolution ! (rires étouffés) Comment tu t'appelles ?

L'étudiante : Delphine

Victor : C'est joli... Et t'es d'où toi ?

Delphine : De Nanterre

 

124. intérieur-nuit-SÉJOUR

Juliette et Marie-Louise sont assises dans des fauteuils.

Juliette : Ouai, je sais, mais je ne rentrerai pas dans cette taule demain !

Marie-Louise : Demain, c'est aujourd'hui. C'est même tout à l'heure.

Juliette : Raison de plus, j'en ai marre de ce boulot débile pour gagner des clopinettes... Et puis de toutes façons, ça changera jamais !

Marie-Louise : Et pourquoi que ça changerait pas, hein ?... Après tout, avec ce qui se passe cette nuit

Juliette : Ouai, et tu crois vraiment que les gens vont se réveiller ? Y'a tellement de routine, de conformisme, d'insensibilité

Marie-Louise : Peut-être bien, mais nous, on y est bien, là

Juliette (en riant doucement) : C'est un accident, on n'y serait pas si tu t'étais pas engueulée avec Robert !

Marie-Louise : Qui sait, peut-être que je cherchais un prétexte ?

Juliette : Pas faux ça !

Marie-Louise : Et peut-être que tu veux quitter la taule parce que t'es amoureuse ?

Juliette : Peut-être...

Marie-Louise : Peut-être que tu veux quitter la boite parce que t'es amoureuse ou peut-être que t'es amoureuse du mignon basané ?

Juliette : Peut-être bien les deux

Marie-Louise (pensive) : T'en va pas tout de suite, ne serait-ce que parce que... Parce que sans toi, ça ne sera plus vivable, tu sais

 

125. intérieur-nuit-SEJOUR

M. Verlo (à Jocelyne, le chignon entièrement défait, le corsage sale laissant voir son soutien gorge...) : Non mais franchement, tu... tu t'es vu ?

Jocelyne (baissant les yeux, mal à l'aise)

Albert : Elle est pas mal comme ça, n'est-ce pas ?

M. Verlo (fusillant Albert du regard puis s'adressant à Jocelyne) : T'as l'air, t'as l'air d'une...

Barbara (interrompant M. Verlo) : Ben, vous vous souvenez bien de moi quand même, dans le train, cet après-midi ?

Jocelyne (à M. Verlo) : T'étais dans le train cet après midi ?

M. Verlo (dos au mur) : C'est à dire que...

Jocelyne : Mais tu m'avais dit que tu étais retenu toute la journée en province pour ton boulot ?

Albert (persiflant) : Wouep ! C'est suspect ça !

M. Verlo (à Albert) : Vous mêlez vous de vos affaires ! (à Jocelyne) C'était ce qui était prévu, mais...

Jocelyne : Alors, pourquoi n'es-tu pas rentré directement ici ?

M. Verlo ne répond pas et Jocelyne se tait. Elle a compris.

Monique (remarquant que Jean-Claude est très pâle et a de plus en plus de mal à se tenir debout) : Tu va pas bien, toi, dis moi

Jean-Claude : Mais non ça va je te dis

Monique : Arrête tes bêtises, il faut que tu t'allonges et on va trouver un moyen de t'amener à l'hosto

M. Verlo (se ressaisissant) : Bon, ben maintenant tout le monde s'en va !

Monique : Vous voulez nous foutre dehors, nous livrer au flics, hein ?

M. Verlo (prêt à exploser) : Je vous...

Le téléphone sonne, M. Verlo s'interrompt et décroche.

M. Verlo : Allô, allô !...

Une énorme gerbe d'eau Jaillit du mur, à l'endroit où s'est déclaré l'incendie, aspergeant Raymond Verlo et les autres. Les canalisations, fondues par la chaleur, ont fini par éclater.


126. extérieur-nuit-CHANTIER/RUE

Victor, toujours planqué dans le chantier avec d'autres manifestants, observe ce qui se passe dans la rue inondée, parsemée de geysers d'eau. Un incendie embrase un café au pied de l'immeuble d'en face. Des pompiers tentent de l'éteindre avec leurs lances, tandis que leur camion continue de faire hurler sa sirène. Pas de CRS à l'horizon.

Delphine (à Victor) : On est dans de beaux draps !

Un manifestant (aux autres) : C'est le moment d'y aller !

 

127. intérieur-nuit-CHAMBRE

Jocelyne, Barbara, Juliette, Monique et Marie-Louise sont en train de défaire le lit.

Marie-Louise : Dis, ce sont des sacrés beaux draps que tu as là !

Juliette : Ils sont vachement doux !

Marie-Louise : C'est du beau coton ! Je parie que c'était les draps de ton trousseau de mariage !

Jocelyne : Tu ne crois pas si bien dire

Monique : Franchement ton mari il n'a pas l'air marrant

Barbara : tu es sûr qu'il te trompe ?

Jocelyne : Ça fait des années qu'il me trompe avec tout ce qui...

Barbara : Et tu acceptes ça ?

Jocelyne : Qu'il me trompe, je m'en fous un peu, le problème c'est qu'il me prend...

Marie-Louise : Pour une conne

Jocelyne : Exactement !... Et puis, je ne sais pas ce qui se passe, mais là je me rends compte d'autre choses

Juliette : De quoi ?

 

128. intérieur-nuit-BUREAU-CHAMBRE

Jean-Claude et Julien sont assis dans un fauteuil, Marc assis sur le bureau, tandis que François est accroupi devant un poste de radio dernier modèle en train de chercher une station.

Julien : T'y n'y arriveras pas, je te dis

Marc : Allô, radio Clémentine, c'est François Weermer, si, si, le chanteur de ces dames

François (tournant un bouton de la radio) : C'est pas Clémentine, c'est Caroline, radio Caroline, bande d'ignares, une radio pirate sur un bateau, ça devrait vous plaire ? Et puis fermez vos gueules, j'entends rien !

 

129. intérieur-nuit-BUREAU-CHAMBRE

Marie-Louise : Sur l'oreiller, c'est comment ?

Jocelyne : De ce côté là, ça fait bien longtemps qu'il ne se passe plus rien entre nous... Et puis d'ailleurs ça a jamais été...

Elles découpent les draps blancs du lit avec des petits ciseaux.

Marie-Louise : Moi, je dois dire qu'avec mon mec on s'engueule tout le temps, mais au moins dans le plumard on s'ennuie pas (essayant un corsage imitation panthère à Jocelyne). Il est beau, tu me le prêtes ?

Monique : On dit que les femmes qui portent des corsages panthère sont des femmes qui aiment l'amour

Juliette : T'as toujours le feu !

Marie-Louise (en riant et lui pinçant la fesse) : Tu peux parler !

Juliette : ouille !

 

130. intérieur-nuit-BUREAU-CHAMBRE

François : Merde, j'y arrive pas !

Jean-Claude : C'est parce que tu t'y prends mal

François : Et ben fais-le toi alors !

Jean-Claude : Voilà, comme ça, tout doucement... Tu tends ton oreille et tu me dis quand c'est bon

Albert (arrivant dans le bureau) : Ben je vous cherche partout les mecs !

Marc : Chuuuut, ils cherchent radio Pékin ! On va bientôt avoir des nouvelles de la Grande révolution culturelle prolétarienne

Albert (imitant l'accent chinois) : Confondus par la juste lutte du mouvement estudiantin dans le pays les chefs du groupe révisionniste français seront bientôt contraints de cajoler les étudiants dans le but de masquer leurs traits odieux de renégats et de canailles...

Marc : À moins que tu nous inflige radio Tirana ! L'Albanie, le phare du socialisme en Europe ! (rires)

François : Vos gueules on n'entend rien !

Jean-Claude (qui ne peut s'empêcher de sourire) : Je sens que je vais vous priver de radio capitaliste, les petits bourgeois !

 

131. intérieur-nuit-BUREAU-CHAMBRE

Marie-Louise (enfilant le corsage de Jocelyne) : Vraiment ? T'es chic !

Jocelyne : Je vous envie, moi je ne suis même pas sûr d'avoir joui une fois avec Raymond

Barbara : Sans blague ?

Jocelyne : Si, je sais, à notre époque ça peut paraître incroyable

Monique : Pas tant que ça, j'ai lu un article récemment, c'est fou le nombre de femmes qui n'atteignent jamais l'orgasme. Et encore elles ont de la chance quand elles se font pas violer par leur mari !

Jocelyne : Le pire, c'est quand je me suis fait avorter. Quand j'y repense... c'était vraiment affreux

Juliette : Parait qu'il y a des toubibs qui nous charcutent exprès pour nous punir. Moi si ça m'arrivait...

Monique : Le mieux c'est d'aller en Angleterre ou en Belgique, là-bas c'est autorisé

 

132. intérieur-nuit-BUREAU-CHAMBRE

François (à Jean-Claude) : Ça y est, tu y es !

Albert : Lève le son, on entend rien !

 

133. intérieur-nuit-BUREAU-CHAMBRE

Marie-Louise (à Jocelyne, un flacon de parfum dans la main) : Dis, il est beau ce flacon

Jocelyne : C'est du Coty, il est vide, c'est Raymond qui m'avait offert ça... il y a longtemps

Monique : Vous savez comment on l'appelait, René Coty ?

Juliette : Non

Monique : On l'appelait le Napoléon de la parfumerie, il disait (mimant Napoléon, torse bombé, une main sur le ventre, l'autre dans le dos) : « Ne transigez sur rien, pas plus sur les cadences que sur la qualité »

Marie-Louise (reniflant le flacon en fronçant les narines) : Ça me rappelle quelque chose

Jocelyne : Mets-le à la poubelle, je l'ai assez vu !

Marie-Louise balance le flacon dans une poubelle.

Barbara : Bon ben c'est pas tout ça, comment on va faire les croix rouges ?

 

134. intérieur-nuit-BUREAU-CHAMBRE

François, Jean-Claude, Julien et Albert dansent sur « On the road again » de Canned heat.

Albert (à Marc, resté assis, en l'attrapant par la main) : Allez, tous ensemble !

Marc danse aussi et François met le son à fond. Albert se déchaîne.

 

135 intérieur-nuit-COULOIR-BUREAU

Jocelyne, Barbara, Juliette, Monique et Marie-Louise sortent de la chambre en riant et se dirigent vers le bureau, attirées par la musique.

Juliette : Ça vient de par là !

Barbara : On va voir !

Elles arrivent dans le bureau

François : Allez les filles, on danse !

Marie-Louise : Ouai !

Barbara (en tirant Jocelyne par la main) : En avant !

Tous dansent. Jean-Claude, hilare, danse aussi. Il se prend soudain la tête entre les mains.

Monique : Ça va pas, Jean-Claude, réponds-moi !

Jean-Claude (se tenant la têtes en se laissant tomber sur un fauteuil) : C'est rien, c'est rien !

Monique : Arrête tes bêtises ! Faut te faire soigner !

Barbara (à Monique) : Faut se magner de l'amener à l'hosto... Et faut qu'il s'allonge

 

136. intérieur-nuit-SEJOUR

M. Verlo (en veste et cravate, les pieds nus dans l'eau, le pantalon retroussé jusqu'aux genoux) : Vous plaisantez ?

Le plombier (un homme d'une trentaine d'années, au regard clair) : J'ai l'air de plaisanter ?

M. Verlo : Ce n'est pas parce que c'est une situation d'urgence

Le plombier (en regardant d'un air connaisseur l'eau jaillir du mur) : Sans blague ?

M. Verlo : Vous essayez d'abuser de la situation !

Le plombier : Je vous ai dit le tarif pour réparer, vous faites ce que vous voulez

M. Verlo : Oui, mais là c'est vraiment trop cher, vous ne vous rendez pas compte ?

Le plombier : Je me rend compte que vous êtes là à mégoter trois Francs six sous...

M. Verlo : Trois Francs six sous !

Le plombier : Vous ne vous imaginez quand même pas que c'est parce que j'habite dans l'immeuble que je vais vous faire ça à l'œil non ?

M. Verlo : Je n'ai pas dit ça...

Le plombier : C'est tout comme... D'autant que pour être voisin on n'est pour autant intime, quand je vous croise dans les escaliers, c'est ni bonjour, ni bonsoir, là je ne suis plus plombier mais vitrier, transparent, invisible

M. Verlo : Je, toutes mes excuses, mais, j'ai beaucoup de travail, je suis souvent absorbé par mes pensées, les soucis...

Le plombier : C'est ça, monsieur a des soucis et moi j'ai des devoirs, monsieur pense et moi je gratte, monsieur travaille et moi je me rends utile !

M. Verlo : Je, vous exagérez, je n'ai pas dit ça du tout !

Le plombier : C'est tout comme !

 

137. intérieur-nuit-ASCENSEUR-ESCALIERS

Des voisins alertés par l'inondation ont remonté les escaliers vers l'étage de M. Verlo. Philippe leur a demandé leur aide.

Un voisin (en regardant Philippe à travers le grilles) : Et qu'est-ce qu'il fout là celui là ?

Philippe : Je suis coincé dans l'ascenseur, si vous pouviez...

Un voisin : C'est ça mon petit bonhomme, on va te sortir de là, le temps d'appeler la police, tu va voir

Philippe : Fumier !

Un voisin : Et je serai avec eux pour m'assurer qu'ils prennent bien soin de toi !


138. intérieur-nuit-SEJOUR

M. Verlo : Je, je suis un homme honnête, je...

Le plombier : Le problème avec les gens comme vous, c'est que plus ils sont honnêtes et moins ils sont réglos !

Le plombier tourne les talons et laisse là M. Verlo, sans voix et les pieds dans l'eau.

 

139. intérieur-nuit-PALIER

Le plombier sort de l'appartement et se heurte à Barbara. Tous deux ont les pieds dans l'eau qui s'écoule de l'appartement sur le palier et les escaliers.

Le plombier : Oh pardon !

Barbara : C'est rien... (en souriant) Je, mais vous partez déjà ?

Le plombier : Je n'aurais jamais du venir

Barbara : Je suis bien de votre avis, il n'en vaut vraiment pas la peine... Bon ben, salut ! je suis pressée

Le plombier (la regardant partir) : Salut !

Barbara entre dans l'appartement tandis que le plombier s'engage dans les escaliers transformés en cascade. Barbara s'arrête net, revient sur le palier inondé et, penchée sur la rampe, interpelle le plombier.

Barbara : Vous savez conduire ?

Le plombier : On m'appelle Fangio !

Barbara : En vrai !

Le plombier : Paul !

Barbara : Moi c'est Barbara, attends-moi une seconde

 

140. intérieur-nuit-SEJOUR-PALIER-ESCALIERS

Marc (regardant sa montre) : Bon les mecs, ça fait bientôt deux heures qu'on est là ! S'agirait de changer de crémerie

Julien : À la radio, ils viennent de dire que la dernière barricade a été prise

François (mangeant un sandwich) : On peut peut être tenter le coup

Marc : On y va !

Julien (à Albert, en discussion avec Jocelyne) : Eh, Albert, tu t'amènes !

Albert : J'arrive ! (à Jocelyne) Je t'appelle !

Marie-Louise : Eh, les mecs, vous faites quoi ?

Julien : On se casse, venez avec nous !

 

141. intérieur-nuit-BUREAU

Jocelyne est en train de vider les tiroirs du bureau de son mari.

Barbara : Alors ?

Jocelyne : Ça y est, je les ai trouvé !

Barbara : Super

Jocelyne : Les voilà

Barbara (prenant les clés et filant) : Qu'est-ce qu'il va dire ton mari quand il verra que sa tire a disparu

Jocelyne : Mais comment vous allez faire, si personne ne sait conduire ?

Barbara : Ne t'en fais pas ! Et on va en prendre soin de son carrosse !

 

142. intérieur-nuit-PALIERS-ESCALIERS

Les lycéens avec Juliette et Marie-Louise traversent un groupe de voisins en peignoir rassemblés autour de M. Verlo, sur le palier inondé .

Un voisin (à M. Verlo) : Non mais vous vous rendez compte ?

Sa femme : Notre appartement est complètement inondé !

Marc (en passant devant elle) : Et encore merci de nous avoir claqué la porte au nez !

Un voisin (à M. Verlo) : Si vous en aviez fait autant on n'en serait pas là !

Les lycéens dévalant les escaliers inondés avec Juliette et Marie-Louise.

Albert (aux voisins) : Heureusement que monsieur Verlo n'est pas comme vous !

Julien (tenant Juliette par la main) : Gaffe, ça glisse !

François (mangeant son sandwich, à Albert) : T'en veux un bout ?

Albert : Non merci ! (à Marc) Finalement, il n'est pas venu à la manif Victor

Philippe : (devant la cabine d'ascenseur où est réfugié Philippe) : Hé, les gars !

Albert (à Philippe) : Ben, qu'est-ce que tu fous là ? (aux autres qui arrivent) Hé les mecs, l'avant garde du prolétariat est coincée dans l'ascenseur !

 

143. intérieur/extèrieur-nuit-GARAGE/COUR

Dans le garage, porte ouverte sur la cour. Jean-Claude est dans la voiture, une DS noire, assis à l'arrière. A l'aide de sparadrap, Barbara et Monique s'appliquent à disposer des carrés de drap blanc à croix rouges sur la carrosserie. Paul les observe, debout devant la DS.

Paul (intrigué, frottant son indexe sur une croix, regardant son doigt taché de rouge puis le reniflant) : Ça sent bon ! c'est quoi ?

Barbara (éclatant de rire) : C'est du rouge à lèvres

Paul : Du quoi ?

Monique : Tous les bâtons de rouge à lèvres de Jocelyne y sont passés !

Barbara : Y'avait que ça pour faire du rouge !

Paul : Et vous croyez vraiment que les flics vont prendre une DS maquillée de rouge à lèvres pour une ambulance ?

 

144. intérieur-nuit- COUR/DS/RUE

Marc, Julien, Albert, François, Philippe, Juliette et Marie-Louise sont dans la cour de l'immeuble.

Marc (désignant la rue) : Je vais voir !

La DS est prête à partir. Paul est au volant, Barbara à sa droite, Jean-Claude et Monique à l'arrière.

Paul (caressant le volant) : Ça c'est de la bagnole !

Barbara : Ça sent bon le cuir

Paul : Et le dunlopilo

Monique (Jean-Claude endormi dans ses bras) : C'est peut-être pas le moment !

Paul (tournant la clé de contact et poussant du bout du doigt la manette au-dessus du volant pour actionner le démarreur) : Faut ce qu'il faut ! Et voilà ! (le moteur ronronne)

Barbara : Ça y est on va s'envoler

Paul (tandis que la DS se soulève du sol) : Les fesses d'abord, là, voilà, et maintenant le joli minois...

(retirant le frein à main et poussant la manette de vitesse vers lui du bout du doigt) Cling ! En avant !

La DS quitte le garage et traverse la cour. Ses occupants échangent des signes avec les autres fugitifs dans la cour. La DS passe le porche et pénètre dans la rue.

Marc (observant les alentours, à droite et à gauche et regardant partir la DS) : Go !

Marc, Julien, Albert, François, Philippe, Juliette et Marie-Louise sortent de la cour de l'immeuble et s'évanouissent dans la rue..

 

145. intérieur-jour-POINTEUSE-VESTIAIRES/USINE

Juliette et Monique arrivent en courant à la pointeuse de l'usine. Celle-ci marque onze heures. Elles filent ensuite dans les vestiaires et enfilent leurs blouses de travail à la va vite.

Marie-Louise (en riant) : On est en train de battre tous tes records !

 

146. intérieur-jour-CELLULE-COMMISSARIAT

La cellule du commissariat est pleine à craquer.

Un étudiant (à un manifestant, un ouvrier d'environ 50 ans) : Cinquante cinq et quarante-quatre

L'ouvrier : C'est ça, c'est facile à retenir : cinquante-cinq pour 1955, à Nantes, dans le 44, pour 44 centimes de l'heure... Ça a duré trois semaines et je peux te dire que les ouvriers des Chantiers de la Loire ont pas fait de cadeaux aux patrons. Je m'en souviens encore, pendant qu'on les séquestrait à la Préfecture, on

balançait par les fenêtres les meubles, les machines à écrire, les papelards... Et je te dis pas ce qu'on a mis sur la gueule des cognes !

L'étudiant : Et à la fin ?

L'ouvrier : Et bien on a gagné nos 44 centimes de l'heure !

Paul est debout, face à Barbara et collé contre elle. Barbara s'appuie le dos contre la grille.

Barbara (pouffant de rire en regardant son œil) : Alors Fangio ?

Paul (un énorme coquard à l'œil droit) : La piste était glissante !

 

147. extérieur-nuit-RUE FLASH-BACK

Paul est au volant de la DS. Il conduit doucement à travers un cordon de gardes mobiles.

Paul (se parlant à haute voix) : Si ce n'est pas malheureux de conduire au ralenti avec cette tire !

Un garde mobile fracasse le pare brise avec sa crosse. Paul accélère brutalement mais, très vite, il se retrouve face à un car de police qui lui barre la route. Paul donne un violent coup de volant à gauche et rentre dans la vitrine d'un fleuriste. Les fleurs sont projetées sur la voiture et sur ses occupants à travers le pare brise brisé. Les gendarmes interpellent les passagers de la DS avant même qu'ils aient pu se ressaisir. Paul, en voulant résister, se prend un coup de poing dans la figure. Un CRS balance une grenade dans la DS. Explosion, la voiture fleurie prend feu.

 

148. intérieur-jour-BUREAU/APPARTEMENT

M. Verlo écoute la radio assis derrière son bureau.

Le speaker : ...Ainsi, nous vous rappelons que, depuis ce matin samedi, 9 heures, la CGT, le CFDT et la FEN sont en réunion, à la Bourse du travail, avec des représentants de L'UNEF et du SNES SUP, pour décider de leur attitude à la suite de la nuit de guerre civile qu'a vécu le Quartier latin...

M. Verlo se verse un verre de cognac et l'avale d'un trait.

Le speaker : ...Par ailleurs, le couturier, Marc Bohan, a engagé un référé à la suite de l'explosion d'une grenade chez Régine, le rendez-vous renommé des célébrités du Tout Paris. Le couturier souffrirait d'une affection à l'œil droit…

M. Verlo se sert un deuxième verre de cognac et l'avale d'un trait.

Le speaker : ...Show-biz encore, Johnny Halliday, en tournée au Cameroun, a été expulsé de Yaoundé hier soir, à la suite d'une rixe, dans son hôtel, avec le chargé d'Affaires de la République centrafricaine, Monsieur Salam. Ce dernier aurait fait des réflexions désobligeantes au chanteur et à son entourage sur la longueur de leur cheveux...

M. Verlo se sert un troisième verre de cognac et l'avale d'une trait. De travers. Il se met à tousser.

 

149. intérieur-jour-BUREAU/LYCÉE

La mine du proviseur se décompose. Le censeur lui chuchote quelques mots (inaudibles) à l'oreille. Le proviseur quitte son bureau et, sans un mot ni un regard pour le couple de parents assis en face de lui, traverse la pièce avec le censeur, sort et claque la porte. Les parents se regardent, stupéfaits.

 

150. intérieur-jour-CUISINE/APPARTEMENT

Une femme, âgée d'une soixantaine d'années, est en train de préparer en sifflotant, un plateau de petit déjeuner dans sa cuisine. En déshabillé, elle traverse, plateau en mains, les pièces d'un appartement luxueusement meublé et décoré.

 

151. intérieur-jour-COULOIR/HOPITAL

Le père de Victor fait les cents pas dans le couloir d'un hôpital. Autour de lui règne une atmosphère d'urgence : des médecins et des infirmiers vont dans tous les sens, certains d'entre eux portent des pansements, des blessés sont transportés vers des salles de soins...

 

152. intérieur-jour-COULOIR/USINE

Juliette et Monique sortent du vestiaire et passent devant la petite salle où les ouvrières font habituellement leur pause.

Juliette : Tiens, elles ne sont pas là ! Elles ne font plus la pause maintenant ?

 

153. intérieur-jour-CHAMBRE/APPARTEMENT

Jocelyne est assise devant sa coiffeuse. Elle examine son visage dans le miroir, sans expression ni mouvement.


154. intérieur-jour-COULOIR/LYCÉE

Le proviseur arpente au pas de charge les couloirs du lycée, précédé par le censeur et les surveillants généraux. Le lycée semble étrangement dépeuplé, les salles de classe sont vides, quelques élèves ici où là, un professeur rangeant sa serviette...

Le censeur (au proviseur, en marchant) : Nous avons fait tout notre possible

Le proviseur ne répond pas. Derrière lui, tout en marchant, un des surveillants généraux s'adresse à un des ses collègues.

Un surveillant général : Et pour la cave ?

Le collègue : Quoi la cave ?

Un surveillant général : Vous savez bien, cette nuit, le commando de pensionnaires qui a fracturé la cave du proviseur...

Le collègue : Et alors ?

Le surveillant général : Et, et bien ils ont bu

Le collègue : Toutes les bouteilles ?

Le surveillant général : Beaucoup

Le collègue : On se garde la nouvelle pour le digestif, hein ?

Le surveillant général approuve en avalant sa salive. Le proviseur s'arrête net. Il revient sur ses pas et se dirige vers une salle de classe, toujours suivi de son aréopage.


155. intérieur-jour-CHAMBRE/APPARTEMENT

Micheline ouvre une porte avec le bout de son pied.

Micheline François étalé dans le grand lit à deux places) : Coucou, gros fainéant, c'est Micheline qui amène son petit déjeuner à son petit gauchiste !

 

156. intérieur-jour-CHAMBRE/HOPITAL

Le père de Victor discute avec un médecin dans le couloir de l'hôpital, Delphine les suit et écoute.

Le médecin (un bandeau autour de la tête) : En pleine figure

Le père de Victor : En, en pleine figure ?

Le médecin : Une grenade, oui. Et encore, dans son malheur, on, on peut presque dire qu'il a eu de la chance, sans l'intervention d'un gradé, dieu sait dans quel état il serait à présent !

Le père de Victor : Comment ça ?

Le médecin : Monsieur, toute la nuit, nous avons eu à faire à des barbares, il n'y a pas d'autres mots, qui se sont acharnés sur les manifestants, une sauvagerie inouïe, y compris sur les blessés que nous tentions de sauver, nous ou des étudiants volontaires de la Croix rouge. Voyez, là, ils ont pris mon crâne pour un tambour, quand, avec d'autres, je tentais de rapatrier votre fils jusqu'ici

Le père de Victor : Et, et vous pensez... Enfin, je veux dire... vous croyez que mon fils...

 

157. intérieur-jour-ATELIER/USINE

Les machines sont arrêtées. Juliette et Marie-Louise sont avec les ouvrières de leur atelier, en grande discussion avec le contremaître.

Une ouvrière (au contremaître) : Va te faire foutre, salaud !

Une autre ouvrière : Calme-toi, Mauricette

Marie-Louise (à sa voisine qui ne lui répond pas) : Qu'est-ce qui se passe ?

L'ouvrière en colère : Je n'ai pas à me calmer, ce fumier veut nous faire sauter la pause...

Le contremaître : J'ai, j'ai pas écrit ça...

Une ouvrière : C'est tout comme !

Une ouvrière : Nous prends pas pour des connes ! Si t'as écrit, je reprends tes mots (sortant un papier chiffonné de sa poche et en lisant un extrait)« ...Les temps de pause doivent être strictement respectés. Afin de ne pas entraver la production, ils doivent inclure le temps nécessaire pour se rendre à la cafétéria et en revenir. »

Une ouvrière : La cafétéria, pfffu, un gourbi ouai !

Le contremaître : Ça veut dire juste le temps, comme le règlement...

Une ouvrière : Ça veut dire moins de temps ou alors pourquoi t'as fait ta note à la noix, là ?

Le contremaître : De toutes les façons, faut, faut prendre le temps d'en parler, mais pas comme ça, c'est pas votre intérêt d'arrêter le travail

Une ouvrière : Et si on ne le reprend pas le travail, tu nous envoies les CRS, comme pour les étudiants, cette nuit ?

 

158. intérieur-jour-SEJOUR/APPARTEMENT

M. Verlo observe les pompiers en train de réparer la fuite d'eau.

M. Verlo : Vous êtes toujours aussi rapides ?

Un pompier (visiblement épuisé) : Je vais vous étonner, mais on a eu pas mal de fuites dans le quartier cette nuit !

Un autre pompier (à son collègue) : Non, sans blague ? (se tournant vers M. Verlo) Vous voyez, vous avez...

M. Verlo : Oui, oui, je sais, je sais, j'ai de la chance ! Mieux même, je suis le portrait robot du veinard

 

159. intérieur-jour-CLASSE/LYCÉE

Le proviseur est debout, avec les autres membres de l'administration, bouche bée, devant les rideaux noirs de la classe de chimie dont on a découpé, au plus haut possible, de larges morceaux de tissu.


160. intérieur-jour-APPARTEMENT-PALIER

Micheline (se penchant amoureusement sur François qui a du mal à se réveiller) : Je t'aime

François : Oui, mais c'est pas ça...

Micheline : C'est que tu as la tête qui tourne après une nuit pareille

François : Oui, mais je crois que je ferais mieux de te quitter

Micheline : Pour aller seul dans le vaste monde ?

François : Quelque chose comme ça, je...

 François ne peut résister à Micheline qui s'offre à lui. Ils font l'amour.

 

161. intérieur-jour-ATELIER/USINE

Robert, le délégué syndical arrive avec, à ses côtés, une ouvrière plus âgée que les autres.

Une ouvrière : Ah, vous voilà quand même !

Robert (en souriant) : Vous avez toutes mangé du lion ce matin, je vous signale que dans les autres ateliers aussi ça chauffe !

Une ouvrière : Ben il y a intérêt !

Robert (au contremaître, en croisant les regards de Marie-Louise et Juliette) : Il y a pas qu'ça, il n'y a

pas que la pause... C'est quoi cette histoire de licenciement de Juliette Boccara ?

Le contremaître (consterné) : Je, je d'où vous tenez ça ? J'ai jamais...

L'ouvrière plus âgée : Pas la peine d'épiloguer là dessus alors, si vous avez jamais eu l'intention de virer la petite Juliette c'est que c'était un faux bruit qui courait, un quiproquo, un malentendu en quelque sorte, hein ?

Le contremaître : Oui, oui, voilà, un malentendu

Marie-Louise : Autrement dit, il n'est pas question de licencier Juliette, c'est ça ?

Le contremaître : Voi... voilà, c'est ça

Juliette (à l'oreille de Marie-Louise) : Ben ça c'est la meilleure !

 

162. intérieur-jour-CHAMBRE/APPARTEMENT

Jocelyne quitte sa coiffeuse, fouille dans l'armoire, en sort une petite valise, l'ouvre et la dépose sur le lit.

 

163. intérieur-jour-ATELIER/USINE

L'ouvrière plus âgée : Reste la question de la pause

Le contremaître : Oui, oui bien sûr

Une ouvrière : Mais il n'y a pas qu'ça !

L'ouvrière : Il y a aussi la question, notamment, de la paie

Le contremaître : De la paie ?

Une ouvrière : Te fais pas plus con que tu n'es, hein ?

Robert : Ça veut dire qu'il y a un cahier de revendications déposé sur le bureau du patron depuis des mois et que le moment est peut-être bien venu d'en discuter sérieusement

Une ouvrière : Ça c'est bien dit

 

164. intérieur-jour-COULOIR-CHAMBRE/APPARTEMENT

M. Verlo tape du poing sur la porte de la chambre où se trouve Jocelyne.

M. Verlo : Laisse-moi rentrer, ouvre cette porte... Ça suffit tous ces enfantillages maintenant, ouvre cette porte !

Jocelyne : J'ouvre, mais à condition que tu me laisses partir !

M. Verlo (tambourinant la porte de plus belle) : Qu'est-ce que c'est que cette histoire encore, ouvre cette porte, je te dis ! (baissant le ton) Jocelyne... J'en peux plus

Un pompier (attiré par le vacarme) : Qu'est-ce qui se passe, vous avez un problème ?

M. Verlo : Non, non... non rien, y'a rien

Jocelyne (qui a entendu le pompier) : Laisse-moi sortir d'ici, je veux sortir !

Le pompier (qui a compris la situation) : Vous avez un problème avec la porte ?

M. Verlo : Non, non, euh

Jocelyne : Ouvre cette porte, je veux partir !

 

165. intérieur-jour-ATELIER/USINE

Robert (au contremaître) : N'importe comment, c'est pas avec vous qu'on va discuter de tout ça

Une ouvrière : Alors t'as compris ?

Le contremaître : Quoi ?

Une ouvrière : T'es dur à la comprenette toi, on dirait. Ça veut dire que tu vas voir ailleurs si on y est !

Une ouvrière (en aparté, à une autre) : Ça c'est une idée, ça

Une ouvrière : Quelle idée ?

Une ouvrière (au contremaître qui s'en va) : Et ta directive sur les pauses, tu sais où tu peux te la mettre !

L'ouvrière à l'idée : Ben, peut-être que si on allait lui rendre une petite visite au taulier, peut-être que ca pourrait accélérer sa réflexion

Une ouvrière (à Marie-Louise) : Dis, il est super ton corsage

Marie-Louise (flattée) : Tu trouves qu'il me va bien ?

Une autre ouvrière (en gloussant) : On dit que c'est les femmes qui aiment l'amour qui porte ces corsages là

Juliette (à Marie-Louise, moqueuse) : Tu vois ?

Robert (aux ouvrières) : Si je comprends bien, vous êtes en grève ?

Une ouvrière : T'es vachement observateur toi dis-donc !


166. intérieur-jour-COULOIR-CHAMBRE/APPARTEMENT

Le pompier (à côté de M. Verlo, devant la porte) : Et bien ouvrez là, alors !

M. Verlo ouvre la porte, Jocelyne est assise sur le lit, sa valise à la main..

Le pompier : Vous, vous vouliez partir ? Madame...

Jocelyne (à elle même) : Oui, oui... Mais comment ? (se tournant vers le pompier) Vous le savez, vous ?

M. Verlo : Ma Josy

Jocelyne se lève du lit avec sa petite valise, passe devant son mari et le pompier qui lui emboîtent le pas jusqu'à la cuisine.

M. Verlo : Jocelyne, ma Josy, tout ça est idiot, tu, tu vas pas m'abandonner comme ça, Jocelyne, je reconnais mes fautes, je...

Jocelyne fouille dans les placards de la cuisine en envoyant tout balader, sous les regards de M. Verlo et du pompier. Elle trouve enfin ce qu'elle cherchait : un pot de confiture de mûres. Elle l'ouvre et en savoure plusieurs cuillerées de suite.

Jocelyne (au pompier, en lui tendant le pot avec une cuillère) : Vous aimez les mûres ?

Le pompier (goûtant le pot sans se faire prier) : J'adore... humm, dites-moi, elles sont bonnes celles-là !

Jocelyne (au pompier) : C'est quand la récolte des mûres ?

Le pompier (en dégustant de la confiture) : Euh, c'est à dire qu'on ne les récolte pas, c'est sauvage les mûres, faut les attraper au milieu des ronces... Disons que s'il a fait beau, on peut les cueillir fin août, début septembre, à la fin de l'été ou au début de l'automne

Jocelyne : À la fin de l'été ou au début de l'automne

Le pompier (une cuillerée de confiture dans la bouche) : Ouai, on peut dire ça

 

167. extérieur-jour-COUR-SALLE DES FETES/LYCÉE

Le proviseur et les membres de l'administration arrivent devant la salle des fêtes où s'est déroulée l'assemblée générale des lycéens. Des groupes animés, bruyants et affairés quittent la salle sans prêter attention au proviseur qui y entre. Bousculades. Un surveillant général remarque un drapeau noir et un drapeau rouge qui flottent sur un des toits du lycée. Le proviseur et les autres membres de l'administration sont dans la salle des fêtes, des lycéens s'y trouvent encore discutant bruyamment entre eux, par petits groupes. Quelques professeurs participent au discussions. Des rires traversent la salles. Le proviseur aperçoit Julien en conversation avec Marc.

Le proviseur (à un surgé) : C'est pas le Julien en question, là !

Le surgé : Si, c'est lui !

Le proviseur se dirige d'un pas décidé vers Julien. Arrivé à lui, il s'apprête à l'interpeller.

 

168. intérieur-jour-USINE

Le contremaître et le patron observent, en catimini, les ouvrières dans l'atelier.

Le patron : Pauvre crétin !

Le contremaître : Mais je n'ai fait qu'appliquer vos consignes !

Le patron : Parce que je vous ai donné la consigne de les mettre en grève ?

Le contremaître (remarquant la secrétaire du patron, réfléchissant un moment puis, sûr de son effet) : Ce que je n'arrive vraiment pas à comprendre, c'est comment elles ont su que la petite Juliette allait être virée ?

 

169. extérieur-jour-SALLE DES FETES/LYCÉE

Julien (apercevant soudain le proviseur) : Ah, vous voilà !

Le proviseur (interloqué) : Co, comment ?

Julien : Oui, on vous cherchait pour vous informer de la situation

Le proviseur : De la situation ?

Julien : Oui, l'assemblée générale des lycéens a décidé, par 543 voix contre 30, la grève générale illimitée

Le proviseur : Illimitée

Julien : Oui, illimitée et avec occupation des locaux, jour et nuit

Le proviseur : Jour et nuit

Julien : Oui, les piquets de grève doivent déjà être en place et l'assemblée a décidé que seules les personnes autorisées par le comité de grève pouvaient pénétrer dans le lycée

Marc : Ça veut dire, notamment, que l'association des parents faschos est interdite de séjour dans le bahut !

Julien : Bien sûr, en ce qui concerne le personnel administratif...

Le proviseur : Le personnel administratif

Julien : En particulier vous, monsieur le proviseur, vous êtes invités à participer aux débats des commissions de réflexion qui ont été mises en place

Philippe (qui, avec Albert, vient de se joindre au petit groupe de lycéens qui s'est formé peu à peu autour de Julien, Marc, le proviseur et les membres de l'administration) : Du lycée caserne au lycée démocratique, de l'école de la bourgeoisie à l'école pour tous, la transformation radicale des rapports profs-élèves...

Un lycéen : La liberté d'expression !

Un lycéen : la suppression des examens

Albert : Et les filles avec nous !

Julien : Enfin, comme vous le voyez on a du pain sur la planche

Le censeur (discrètement, à Albert) : Et, et vous n'avez rien prévu pour la cantine ?

 

170. intérieur-jour-BISTRO

Marie-Louise et Juliette (en blouse de travail) entrent précipitamment dans le bistro à côté de l'usine.

Marie-Louise : Je meurs de faim !

Juliette (jetant un rapide coup d'œil sur la pendule du bistro qui marque midi-dix) : Traînons pas, on va être en retard pour l'assemblée !

Marie-Louise : On a cinq minutes, non ? (au garçon) Marcel, un sandwich saucisson-beurre, s'il te plaît (s'installant au bar) C'est quoi les nouvelles ?

Marcel : T'as un beau corsage dit donc !

Juliette (ironique) : Tu trouves ?

Marcel : Ben, après la pétarade de cette nuit avec les étudiants, les syndicats appellent à la grève générale, lundi...

Marie-Louise attrape son sandwich et quitte le bar avec Juliette.

Marie-Louise (à Marcel) : Je te paie tout à l'heure !

Juliette : On va leur dire ?

Marie-Louise : Que tu restes ?

 

171. extérieur-jour-RUE

Monique, Jean-Claude, Barbara et Paul sont dans la rue, sur le trottoir, à proximité du commissariat dont ils viennent d'être libérés.

Jean-Claude (essayant de plaisanter malgré la douleur et la fatigue) : Pas de chars à l'horizon

Monique : Mais un taxi, par contre ! Hep !

Un taxi s'arrête devant Monique et Jean-Claude qui embarquent.

Monique : A l'hôpital le plus proche, s'il vous plaît !

La radio du taxi diffuse les dernières informations

Jean-Claude : Écoutez !

 

172. extérieur-jour-SALLE DES FETES-COUR/LYCÉE

LA RADIO COUVRE LES VOIX DES PROTAGONISTES

Le speaker de la radio : ...Je vous rappelle qu'à l'issue de leur réunion de ce matin, à midi, avec l'UNEF et le SNES-SUP, la CGT, la CFDT et la Fédération de l'éducation nationale, appellent à une grève générale de vingt-quatre heures pour lundi prochain, 13 mai. Selon les termes même de leur communiqué, ces organisations « ont décidé de relever le défi du pouvoir » en appelant à cette grève générale « et à de puissantes manifestations auxquelles la population ne manquera pas de participer massivement ».

Dans la salle des fêtes du lycée Marc s'adresse au proviseur. On entend lui dire : « ...Et pas de problème pour que vous et le censeur conserviez vos logements de fonction. » François rejoint le groupe en train de se défaire. Le proviseur et les autres membres de l'administration quittent la salle, hagards. Julien, Marc, Albert et Philippe éclatent de rire et entraînent François avec eux dans la cour du lycée, au soleil, devant la salle des fêtes.

 

173. extérieur-jour-JARDIN

LA RADIO COUVRE LES VOIX DES PROTAGONISTES

Le speaker de la radio : ...Et le communiqué se conclut par, je cite : « Halte à la répression, liberté, démocratie ! Vive l'union des travailleurs et des étudiants ! » Force Ouvrière, pour sa part, doit décider de son attitude cet après midi. Il s'agit là incontestablement d'un tournant décisif dans l'épreuve de force engagée entre les étudiants et le pouvoir, la violence des affrontements qui se sont déroulés cette nuit...

Barbara et Paul se promènent dans le jardin du Luxembourg. Paul demande à Barbara si elle veut qu'ils se revoient. Barbara fait mine de réfléchir à sa réponse, elle sort une cigarette de son paquet de Gitanes filtres et la porte à la bouche. Un briquet allumé à la main, on l'entend s'exclamer : « Et à l'endroit ! » Barbara part d'un rire léger en même temps qu'elle aspire sa première bouffée. Elle et Paul marchent encore un moment, il fait beau et le jardin respire le printemps.

 

FIN

 

 

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