Témoignage d'un jeune désabusé et en colère

« Rendez-moi ma gauche », s'exclame Jean-Baptiste Simon dans une tribune du 9 décembre. « Dimanche soir je vais m’installer devant ma télévision, pour une fois, et je vais regarder votre parti, le PS se précipiter un peu plus vers l’abîme, en rêvant qu’un vrai parti de gauche émerge de vos cendres... » Au premier tour des régionales, neuf jeunes de 18 à 24 ans sur dix se sont abstenus.

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INTRODUCTION 

Dans les jours qui suivirent le 21 avril 2002, à Paris et en province, des milliers de jeunes lycéens et étudiants descendirent spontanément dans la rue pour protester contre la présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l'élection présidentielle, prologue des immenses manifestations du 1er mai qui rassemblèrent environ 1,5 millions de personnes dans toutes les villes de France. Le 5 mai, 78 % des jeunes de 18 à 25 ans, inscrits sur les listes électorales, se déplacèrent dans leur bureau de vote pour « faire barrage au Front national ».

Treize ans et demi plus tard, au premier tour des élections régionales, 65% des jeunes de 18 - 24 ans et 66% des 24 - 35 ans ont boudé les urnes. Et, si l'on additionne les abstentionnistes à ceux qui ne sont pas inscrits sur les listes électorale, se sont neuf jeunes sur dix qui n'ont pas participé au scrutin.

Et contrairement à ce qui se dit dans les médias, les jeunes ne sont pas tombés dans les bras du Front national. « Non, un jeune sur trois n'a pas voté FN au premier tour des Régionales », écrit Ouest-France (ICI). Selon le quotidien, seuls 11,8% des jeunes inscrits sur les listes électorales ont voté pour le parti d'extrême droite ( 15% des 18-24 ans ne sont pas inscrits).

1er décembre 2015 : lorsque cinq jeunes se baladent pacifiquement, au centre de Paris, avec une petite carriole décorée d'un drapeau blanc siglé écolo, en jouant de l'harmonica et du tambourin, se sont pas moins de 4O CRS armés, casqués, masqués pour certains, jaillis de sept cars, qui se jettent manu militari sur eux, leur ordonnent de s'accroupir, les mains sur la tête, et vérifient pendant une demi heure leurs identités. À des lycéens qui interpellent les CRS, l'un d'eux répond : « Parmi eux, il y a peut être des terroristes! Circulez ! Vous voulez finir comme eux ? »

Aujourd'hui, c'est l'état d'urgence, proclamé quasi unanimement par les représentants de la nation, droite et gauche confondue. Depuis le 14 novembre, des policiers de la république défoncent les portes de citoyens, violent et dévastent leur logement, humilient, terrorisent, insultent, menottent, brutalisent, mettent en joue avec des armes de guerre, des hommes, des femmes et des enfants. D'autres sont incarcérés 12h sur 24 à leur domicile, contraints, sous peine de prison ferme, de pointer trois ou quatre fois par jour à un commissariat parfois très éloignés de chez eux, interdits de vie sociale et familiale, interdits de travail. Des manifestants, réels ou présumés, sont pourchassés, matraqués, gazés, séquestrés, insultés, arrêtés, humiliés, emprisonnés, contrôlés, gardés à vue, condamnés, expulsés, emprisonnés. Plus que jamais, des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, parce qu'ils n'ont pas le bon faciès, parce qu'ils sont (supposés) musulmans, pour un foulard ou une barbe, doivent chaque jour affronter regards suspicieux, remarques haineuses, insultes xénophobes et racistes, contrôles policiers, agressions physiques.

L'État policier bat son plein et on a encore rien vu, l'état d'urgence s'annonce permanent, l'exception quotidienne. Et tout ça sous un gouvernement de gauche.

« En donnant confiance à la jeunesse nous mettrons notre pays en mouvement » alors qu’« aujourd’hui tout est brouillé, confus, obscur, triste », lançait le candidat Hollande, en 2012, en réaffirmant son souhait d’incarner « le rêve français ».

Jean-Pierre Anselme

 

Jeune manifestante blessée par la police, lors d'une manifestation pacifique, à Nantes, le 4 décembre, pour le climat et contre l'état d'urgence (DR) Jeune manifestante blessée par la police, lors d'une manifestation pacifique, à Nantes, le 4 décembre, pour le climat et contre l'état d'urgence (DR)

 

 RENDEZ-MOI MA GAUCHE

 On est lundi 7 décembre 2015, et encore une fois, on se réveille avec la gueule de bois. Sauf que celle-ci on ne dira pas qu’on ne l’avait pas vu venir. Ce matin sur les radios, les analyses sont les mêmes qu’à chaque fois, un politique divers est invité pour nous dire combien il a mal à sa république, et combien il faut qu’il y ait un sursaut démocratique qui transcende les clivages, dépasse les logiques partisanes, qui sorte des calculs politiques mesquins. Pour sauver la république.

Bien dit !

Du coup doit-on comprendre que la politique en temps normal ne se résume qu’à cela ? Bel aveu de faiblesse ...

Moi j’ai la rage. La rage parce qu’on parle d’une défaite de la gauche, alors qu’il ne s’agit que de la défaite d’un petit courant de pensée minoritaire. La rage parce qu’ils entraînent dans leur chute une grande partie de la gauche.

Vous, les socialistes gouvernants, vous vous dites de gauche après vous être assis sur les électeurs du Front de Gauche en 2012 (11.1%), vous vous êtes assis sur ceux des écologistes depuis qu’ils existent, et depuis peu vous vous asseyez sur vos propres électeurs du PS.

Voilà à force de planter des couteaux dans le dos de tous ceux qui vous soutenaient plus ou moins, vous aujourd’hui seuls. Vous arrivez encore à vous vanter d’une bonne résistance de votre parti aux régionales, mais ne vous y trompez pas, ceux qui votent vraiment avec conviction ne sont pas nombreux.
Nous, nous cette génération sacrifiée, cette génération désintéressée, désabusée ? Génération Y, ou n’importe quelle autre catégorisation... Nous ne votons pas ou peu, surtout depuis 2012, et les promesses de changements qui ne sont jamais venues. La direction prise pour le gouvernement est à l’exact inverse de ce que nous attendions. De ce qui aurait pu donner un semblant de fierté au peuple de gauche et in extenso à tout le peuple français. Au lieu de mesures courageuses, de gauche, vous avez effectué une politique mollassonne, ni de gauche, ni de droite, ni même du centre en fait, à part les ministres qui portent vos politiques, je me demande qui vous soutient dans votre entreprise...

Aujourd’hui j’ai montré pour une troisième fois à des amis une vidéo qui tourne en ce moment en boucle sur internet : 3,5 millions de vue en a peine une semaine et cela monte encore... celle de la manifestation du 29 novembre place de la République. Mes amis avaient les larmes aux yeux et de sérieuses nausées en voyant cette vidéo. Mes amis étaient Rue de Charonne, le 13 novembre.

Mes amis étaient Place de la république le 29. Mes amis sont jeunes et ils sont de gauche.

Mes amis ne voteront plus pour un gouvernement de gauche, qui bastonne sa jeunesse, cette même jeunesse qui a pris de plein fouet les attentats, cette même jeunesse qui attendait cette COP 21 pour
avancer les idées de demain, et balayer le traumatisme des attentats. Cette même jeunesse qui a fait campagne pour le changement en 2012.

Il manquerait 3 ou 4 millions d’électeurs de gauche pour que tout se passe bien le week-end prochain ? C’est amusant de constater que c’est le nombre de vue qu’a fait la vidéo de la COP 21.

Vous n’êtes plus la gauche, vous ne l’avez probablement jamais été. Je ne voterai pas pour vous au second tour, je ne céderai pas au chantage du « nous ou le chaos » que vous nous imposez à chaque
élection. Le chaos on y a gouté au mois de novembre, le 13 et le 29.

Il n’y a pas besoin d’attendre que le FN soit au pouvoir pour voir notre démocratie mourir. Pendant que vous encouragez, avec le courage qui vous caractérise, les gens à boire en terrasse, vous abusez de l’état d’urgence pour museler ceux qui descendent pacifiquement dans la rue, montrer réellement leur détermination, et leur foi en l’avenir.

L’avenir se fera, mais pour moi, ce sera sans vous.

Dimanche soir je vais m’installer devant ma télévision, pour une fois, et je vais regarder votre parti, le PS se précipiter un peu plus vers l’abîme, en rêvant qu’un vrai parti de gauche émerge de vos cendres...

Bien à vous.

Jean-Baptiste SIMON

Source : Le Grand Soir

 

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• « Recensement des joies (ou pas) de l'état d'urgence en France », sur le site de la Quadrature du net (mise à jour quotidienne) : ICI

• Que s'est-il passé place de la République, à Paris, lors de la manifestation du 29 novembre ? « Informations désinformées sur le “sacage” du “mémorial” », sur le site d'Acrimed (observatoire des médias) : ICI

• Pétition pour la levée de l'état d'urgence : ICI

• « Penser les meurtres de masse », conférence-vidéo d'Alain Badiou (23 novembre) : ICI

 

 

Vignette en tête article : DR

 

 

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