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Billet de blog 12 mai 2012

Le travail caché est un secret bien gardé

Le travail salarié est en train de changer. Pas seulement parce qu'il est de plus en plus précaire et de moins en moins rémunéré, mais aussi parce qu'il devient le produit d’une coopération de plus en plus collective... au seul profit du capital. Sauf à s'intéresser au dessous des cartes... Entretien.

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Le travail salarié est en train de changer. Pas seulement parce qu'il est de plus en plus précaire et de moins en moins rémunéré, mais aussi parce qu'il devient le produit d’une coopération de plus en plus collective... au seul profit du capital. Sauf à s'intéresser au dessous des cartes... Entretien.

Patrick Rozenblatt est sociologue du travail, directeur de l’Institut d’études du travail de Lyon et fondateur de la Chaire Egalité, Inégalités et Discriminations (université de Lyon 2), militant des mouvements sociaux depuis quarante ans, il a été notamment, dans les années quatre vingt-dix, un des fondateurs du mouvement Agir ensemble contre le chômage (AC !).

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Tu attires notre attention sur le fait que nous vivons sur une représentation du travail salarié qui est largement dépassée. Peux-tu nous en dire plus ?

La représentation qui domine encore est que le travail salarié et l’emploi ne font qu’un. En France, le travail est reconnu et respecté parce qu’il ouvre sur un emploi avec la signature d’un contrat spécifique qui reconnaît l’asymétrie des parties en présence : le salarié étant subordonné à un patron qui détient le pouvoir conféré par le capital.

 Un rapport qui a été institutionnalisé et étendu par la loi de mensualisation de 1974. C’est à partir de ce moment, d’ailleurs, que le capital et ses représentants vont organiser la résistance et vont enclencher en France ce que l’on appelle communément aujourd’hui l’externalisation du travail .

Elle s'est concrétisée par l’invention de toutes les formes de contrats sur mesure, de l’intérim au CDD en passant par le temps partiel, le travail en régie, en sous-traitance, jusqu’au statut de l’auto entrepreneur...

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Une réalité qui ne serait que la partie la plus visible des transformations du travail salarié ?

 Oui, absolument. Cette précarisation amène souvent à penser que ce n’est pas le travail salarié lui-même qui a changé, mais seulement les formes du contrat salarial. Ce qui explique les revendications désormais classiques visant au retour du seul CDI, laissant ainsi entendre qu’une partie importante du chômage pourrait être absorbée par l’obligation faite au capital de ne plus avoir recours à toutes ces formes de contrats précaires.

 Lutter contre l’emploi précaire peut et doit certes apporter des améliorations des conditions de travail et de salaire pour ceux qui en sont victimes, mais ce seul angle d’attaque passe, selon moi, à côté de mutations essentielles.

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Lesquelles ?

Je veux parler d’autres formes d’externalisation du travail salarié qui relèvent tout autant de la production coopérative de valeurs et de richesses que de formes originales d’exploitation. Cela va des formes les plus simples aux formes les plus complexes.

Les plus simples substituent le travail manuel du consommateur au travail manuel du salarié. Les exemples fourmillent, self service à la pompe à essence, caisses automatiques aux supermarchés, automates des transports en commun, à la poste… Derrière ces situations on peut mesurer les suppression d’emplois qui pour autant ne suppriment pas le travail mais qui, subtilement, l’efface dans sa mesure et dans ses conséquences : plus de salaire à payer, plus de cotisation sociales à verser, minimisation des risques psycho-sociaux, pas de syndicat et pas de grève, etc.

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Pour autant, le travail qui se réalise reste totalement subordonné à l’organisation du capital qui en fixe unilatéralement les règles. Pour le vérifier, essayez de prendre de l’essence sans respecter la procédure ou de passer aux caisses automatiques d’un supermarché sans obéir à l’automate !…

Les plus complexes obligent le consommateur à un travail intellectuel en réseau. C’est le cas désormais banal du fonctionnement du système bancaire, des guichets de cartes bleues à la gestion à distance par ordinateur des comptes. C’est le cas encore avec l’information qui est de plus de plus en plus contributive (blogs, photos et vidéos partagées…). Là on ne se contente pas de supprimer des emplois, on évite soigneusement d’en créer grâce à la complicité involontaire du consommateur-travailleur.

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Quelles sont les conséquences de cette nouvelle « coopération » entre le capital et le travail ?

Dans tous ces exemples, le capital exploite le travail à son seul profit. On peut dire sans exagérer qu’il emploie au noir une population de plus en plus importante, à l’insu de son plein gré en quelque sorte. La circulation indispensable au capital est assurée. Les risques de blocage du système sont minimisés. Les économies pour le capital sont considérables, ce qui explique sans doute en partie l’explosion des profits dans la « crise ». Les fameuses cotisations sociales très souvent présentées à tord comme des charges patronales se sont évaporées.

Ceci pour dire qu’avant même de vouloir taxer le capital, comme cela a été avancé dans la campagne électorale, si l’on prenait les moyens de mesurer cet immense travail dissimulé on peut faire l’hypothèse qu’une partie considérable des déficits sociaux en tout genre seraient comblés. Et on aurait surtout une représentation plus fidèle des conditions de la production de richesse dans la société.

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« Travail au noir », « travail dissimulé »... ce que tu nous décris ressemble au négatif d'une photographie. Elle révélerait quoi d'essentiel si on la développait ?

En quelque sorte aujourd’hui le travail est de plus en plus le fruit d’un « travailleur collectif » qui associe salariés et consommateurs, employés et stagiaires, fonctionnaires et usagers, formes manuelles et intellectuelles, ce qui rompt avec le stéréotype de l’idée selon laquelle on n’est productif que si l’on a un emploi.

Si on va jusqu’au bout de la réflexion, exit la stigmatisation des chômeurs, des « assistés » en tout genre, etc. puisque chacun contribue peu ou prou au travail, à la production de richesses et à la survie du système capitaliste.

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Il y a 24 millions de travailleurs salariés en France et pourtant le travail a été soit instrumentalisé soit quasiment absent de la campagne électorale. Dune manière générale, on a l'impression d'être à des années lumières d'une prise en compte politique et syndicale de l'évolution du travail telle que tu la décris ?

Oui et ce n’est pas très étonnant : il est aisé de discourir sur la « valeur travail », l’emploi et le chômage, le « produire français », les déficits sociaux et l’austérité, l’âge de la retraite…. avec forces déclarations mêlant chiffres et prise de position morale. Le moins que l'on puisse est que ces discours ne permettent pas de réfléchir au travail tel qu’il existe dans le monde réel, avec ses rapports d’exploitation et de domination.

Faire tenir une société et la résolution de ses problèmes humains dans une équation, voila qui est rassurant. Tous les candidats ont donc vanté la croissance, certains imputant au coût du travail son absence, d’autres aux coûts de l’immigration, d’autres encore au niveau insuffisant des salaires ou bien aux mauvais choix technologiques...

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Aucun candidat n’avait envie d’ouvrir la boite de Pandore sur ce qui devrait et pourrait être partout, parce que nous le vivons pratiquement tous les jours sous des registres très différenciés et contradictoires, le débat crucial : comment concevoir et instituer, avec force imagination, un monde où serait reconnues et mises en valeur toutes les formes coopératives de création, de production de biens et de services, marchands et non-marchands, permettant une valorisation de l’existence de tous les individus, tendant vers plus d’égalité, de citoyenneté et ouvrant vers un dépassement des rapports de servitude ?…

Rien ne pourra progresser en ce sens tant que ne sera pas reconnu le travail produit par ce travailleur collectif bien réel mais aucunement représenté dans la société.

Patrick Rozenblatt est l'invité de la prochaine conférence-débat des Mercredis de la démocratie, le mercredi 20 juin (20h). Au café associatif de la Commune libre d'Aligre, 3 rue d'Aligre, Paris XIIe (métros : Gare de Lyon, Ledru Rollin, Faidherbe Chaligny).

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