Les raflé·e·s de la manif du 22 mai témoignent

«Manifester, militer aujourd'hui, cela voudrait-il dire être prêt à renoncer à sa liberté quelques jours, semaines, ou mois ? Nous ne devons pas tolérer cela ! »Ainsi nous interpellent, dans un texte qu’elles ont rédigées, les 128 personnes raflées dans la manifestation parisienne du 22 mai . Parmi elles, 123 mineurs et jeunes majeurs qui participaient à une assemblée générale au lycée Arago.

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Le texte ci-dessous a été lu hier mercredi 13 juin par Adèle, une des étudiantes arrêtées à la manifestation parisienne du 22 mai, lors d'une conférence de presse au siège le la Ligue des droits de l'Homme (LDH). Dans un communiqué, celle-ci , avec d'autres organisations, appelle à « rejoindre le rassemblement organisé le 15 juin 2018, à 12h00, sur le parvis du palais de justice de la porte de Clichy, en soutien aux interpellés du lycée Arago, jugés en comparution immédiate, à partir de 13h30, dans la 23e chambre du tribunal correctionnel . […] Après qu'un collectif citoyen ait saisi le défenseur des droits, une commission d’enquête citoyenne est initiée par la Ligue des droits de l’Homme avec notamment le Syndicat des avocats de France et le Syndicat de la magistrature « visant à recueillir et à entendre de manière contradictoire les témoignages des familles, interpellés et professionnels intervenus au cours de ces procédures et à faire ainsi toute la lumière sur ces dramatiques événements. Le peuple français ne peut accepter que l’Etat traite ainsi ses enfants en son nom. »

 

La pluie, les lacrymo, les coups

22 mai 2018, manifestation pour la défense de la Fonction Publique et contre Parcoursup. À Paris, de nombreuses et nombreux manifestants marchent en direction de la place de la Nation, en dépit de la pluie. Fusent alors, de façon quasi systématique, les grenades lacrymogènes. La foule suffoque, pleure, panique et recule tant bien que mal en chutant souvent pour se mettre à l’abri, tandis que les CRS chargent. Viennent alors les coups de matraques, les contraintes physiques, et les insultes. Un déchaînement de violence injustifiable à l’encontre des manifestant·e·s, dont les corps seront frappés, étranglés, traînés et entravés, causant blessure après blessure.

La foire aux intentions

Pendant et aux abords de la manifestation, 128 personnes ont été interpellées. La qualification juridique qui leur est reprochée est la « participation à un groupement formé en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de dégradations ou destructions de biens ». Les fouilles deviennent à charge : sweat à capuche, coupe pluie, foulard, lunettes, béquille, clés. Tout objet pourrait être « arme par destination », tout vêtement pourrait être accessoire de « dissimulation », toute personne pourraient être accusée de vouloir commettre des délits.

Les raisons d’interpellations seraient donc les suivantes : s’être protégé de la pluie, du vent, des gaz lacrymogènes ou du soleil, avoir porté du noir, avoir marché, ou s’être trouvé à côté d’autres personnes. Tout est prétexte pour violenter et enfermer. En l’absence de faits caractérisés, la police interpelle hasardeusement quiconque croiserait son chemin. Personne n’étant alors à l’abri. Ainsi commencent les procès d’intention et la garde à vue.

La garde à vue, les mensonges et les sévices

Une personne sérieusement blessée à la tête qui aurait dû être conduite aux urgences sans attendre et ce malgré les demandes répétées du médecin pour l'emmener à l'hôpital n’y sera conduite que 10 heures plus tard. Certain·e·s sont entassé·e·s dans des cellules inadaptées à leur nombre et à la décence, dépourvus de dignité, de confort, n’ayant que l’incompréhension, le sentiment d’injustice et l’angoisse. Tout doit être demandé: à boire, à manger, les toilettes, l’heure, l’obscurité. Les plus simples demandes restent souvent ignorées durant de longues périodes, quant elles ne sont pas tout bonnement bafouées. Un mineur sera étranglé parce qu’il voulait simplement aller aux toilettes depuis plus de 2 heures pour lui apprendre la leçon : en garde à vue, on a pas de droits.

Les corps s’affaiblissent, et le moral s’effondre à mesure que la détention se prolonge. Les conditions d’interrogatoires sont difficiles à supporter. Le droit de garder le silence est invoqué, mais bafoué pour beaucoup, victimes d'intimidation. On interroge toujours certain·e·s en pleine nuit, et tout est fait pour nous garder éveillé·e·s en permanence : néon, bruit de serrure, discussions anodines, insultes... On nous garantit que si nous parlons, si nous donnons nos empreintes digitales ou ADN, nous sortirons plus tôt. Encore un mensonge policier.

Pas de répit au TGI

Au dépôt au Tribunal de Grande Instance, le même manège pour nous priver de nos droits recommence : impossibilité de consulter le médecin, l’avocat, ou de manger. La quasi totalité des interpellé·e·s convoqué·e·s en comparution immédiate se présentera le ventre vide et sans avoir bénéficié d’une douche. Rappel à la loi ou procès, le choix est binaire même si disproportionné. Certain·e·s sortiront du tribunal au bout de 79 heures, d’autres resteront en détention provisoire, en prison, dans l’attente d’un procès.

Soyons clair.e.s, il s'agit ici, face à un mouvement social contestataire pour préserver la fonction publique, face à une jeunesse qui veut se battre pour avoir un avenir sans sélection et ses résultats catastrophiques auxquels nous assistons aujourd'hui, d'actes d'un gouvernement qui a peur, peur face à la colère qui gronde et qui cherche donc à détruire dans l'oeuf toute initiative qui les remettrait lui et sa politique, en cause.

Soutien à tous ceux qui subissent la répression

Nous nous enfonçons aujourd'hui dans un état policier ultra répressif. Pour celles et ceux, suspects de contester l'ordre établi, il n'y a plus de proportionnalité des mesures : les gardes à vue sont systématisées, ainsi que les déferrements devant une justice qui n'a jamais aussi mal porté son nom. Les rafles massives sont le prétexte à étendre le fichage de la population, dès le plus jeune âge. Manifester, militer aujourd'hui, cela voudrait-il dire être prêt à renoncer à sa liberté quelques jours, semaines, ou mois ? Nous ne devons pas tolérer cela !

Le dernier camarade du 22 mai encore en détention provisoire est sorti hier (mardi 12 juin – NDLR), et nous félicitons le travail de son avocat ! D'autres sont sous contrôle judiciaire en attendant leur procès : interdit·e·s du 12e arrondissement, d'Île-de-France, de manif ou obligé·e·s d'aller pointer chez les flics. Nous n’oublions pas que ce que nous avons vécu, n'est qu'un des multiples visages de la répression que subissent chaque jour en France et dans des conditions souvent pires :

• les personnes des quartiers populaires qui font au quotidien les frais des pratiques violentes de la police

• les victimes de meurtres, viols et mutilations par la police

• les victimes de violences à qui l'on refuse l'enregistrement de plainte, l'écoute et la protection

• les personnes en garde-à-vue ou dans les geôles des tribunaux

• les prisonnier·ère·s dont en France plus d'un quart n'ont pas encore été jugé·e·s

• les adultes et enfants que la France enferme dans les zones d'attente, les locaux et centres de rétention administrative avec pour objectif de les déporter ...

• celles et ceux qui sont interné·e·s contre leur gré dans les hôpitaux psychiatriques

les jeunes qu'on enferme dans des « centres éducatifs »

• et tant d'autres ...

Les brutalités, interpellations, gardes à vue et procès du mois de mai s’inscrivent dans la continuité d’une répression politique déjà en marche depuis longtemps. D’autres avant nous, ont subi les mêmes violences, qui tendent à se massifier et peinent à susciter l’indignation. Ne fermons pas les yeux, ne nous taisons pas, mais unissons nous pour faire cesser ces injustices. Notre volonté de lutter se renforce, portée par de nouvelles solidarités. Nous ne laisserons pas la répression de ce gouvernement nous briser et perdurer.

Pas de justice, pas de paix !

Rejoignez le combat.

 

Les inculpés du lycée Arago sont sortis libres du tribunal de Paris.

Le procès a été renvoyé au 4 décembre.

LIRE COMPTE-RENDU DE L'AUDIENCE SUR POLITIS

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