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Billet de blog 17 oct. 2016

«C’est bon, chef, j’ai terrorisé mes élèves !»

« En associant notre jeunesse à cultiver la menace terroriste, on joue le jeu des terroristes », proteste JR, maître d'école, dans un article, publié sur le web, dénonçant les instructions « antiterroristes » de l'Éducation nationale. « Un terroriste veut terroriser, et nous sommes, à mes yeux, les premiers terroristes en apprenant la peur à nos enfants. » Témoignage et analyse à chaud.

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© DR

Ce début d’année scolaire a été assez particulier… J’attendais une grande énergie à dépenser sur la mise en place des nouveaux programmes de l’école primaire, mais toute l’attention a été portée autour d’une réalité bien plus présente : la peur des attentats.

SE PROTÉGER OU S'ENFERMER ?

L’école est particulièrement visée. Paraît-il. Nous avons donc obéi aux instructions très peu controversées du ministère de l’Education Nationale, qui demande de réaliser, avec nos élèves, un exercice de confinement en cas d’intrusion.

Vous imaginez ? Notre école qu’on voulait accueillante, celle où nous voulions que les adultes et les enfants puissent vivre dans un climat de bienveillance, cette même école devrait sécuriser les accès, contrôler les identités, supprimer les fêtes, rehausser les murs ou calfeutrer les fenêtres…

Cette semaine, j’obéissais donc sagement aux instructions, plein de remords avec la sensation de faire une grosse bêtise. Le tableau : mes 26 CP allongés par terre dans la classe fermée à clé et plongée dans le noir, avec consigne de ne faire aucun bruit pour ne pas se faire repérer par le « méchant »… N’y a-t-il pas un problème, là ?

Certes, nous avons essayé, au moins pour les plus jeunes, de rendre l’exercice ludique : le mot « attentat » ou « terroriste » n’a jamais été prononcé, et j’ai présenté cela comme une partie de cache-cache ou « comme l’histoire des 3 petits cochons face au loup », au cas où un méchant entrerait dans l’école. Mais quel impact sur ces petites têtes, sur leur imagination, quelle image de l’espèce humaine, de notre « prochain » si j’ose employer ce terme connoté ?

JE SUIS CE QUE JE VIS

Mes élèves ont ri, et se sont amusés je pense de la situation d’être tous allongés en silence (officiel) pendant 20 minutes. Aucun ne m’a dit avoir eu peur ; j’ai insisté sur la notion d’exercice, de “pour du faux”. Nous avons comparé avec les alertes incendies qui sont devenues un réflexe, en leur faisant remarquer qu’il n’y avait jamais eu le feu dans notre école… Cependant, je reste profondément perplexe, et presque honteux d’avoir joué ce jeu.

On oublie qu’un attentat est avant tout un acte isolé, et qu’il concerne, au moins tant que je peux l’écrire, toujours les autres. Enfin, les autres, je devrais dire quelques malheureuses victimes, qui bien-sûr ont ma compassion, mais qui ne représentent rien, en nombre, par rapport aux accidentés de la route, aux victimes du tabagisme passif ou encore aux accidents domestiques (y compris ceux qui arrivent à l’école).

En associant notre jeunesse à cultiver la menace terroriste, on joue le jeu des terroristes. Un terroriste veut terroriser, et nous sommes, à mes yeux, les premiers terroristes en apprenant la peur à nos enfants.

Qu’on se protège d’un risque industriel avéré, d’un risque d’incendie, ou de la chute des tuiles, cela me semble dans la nature des choses, mais qu’on diffuse les craintes que les médias cultivent chez les adultes auprès de nos futurs citoyens, cela me pose vraiment question.

DORMEZ BRAVES GENS !

Que puis-je faire ? Désobéir en refusant de faire ces exercices ? Ils y seront confrontés dans les autres classes… Rassurer les enfants en disant qu’il n’y a que des gentils autour de nous ? On me reprocherait d’élever des Bisounours… Me plier au troupeau en me disant que la société a changé et que nous sommes en état de guerre ? Nous n’avons pas les mêmes valeurs.

Une chose est certaine, j’ai compris ce jour à quel point nos choix déterminaient la société que nous voulons. Cette société qui a peur, je ne la souhaite pas, je veux une société qui ose vivre, et qui arrive à vivre ensemble : apprendre à s’apprécier, à profiter de nos différences, à régler ensemble nos conflits, à s’encourager, c’est un vrai combat qui commence dans la classe, toutes lumières et portes ouvertes !

Source : Élucubrations pédagogiques

https://www.facebook.com/jeanpierre.anselme.7

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