Les gilets jaune de Châlette-sur-Loing ne lâchent rien

Irréductibles, les Gilets jaunes occupent le rond point de Châlette-sur-Loing, à l'entrée de Montargis, dans le Loiret. Depuis décembre, Michèle, Gilet jaune, partage ce « nouveau territoire de l'espoir et de tous les rêves » avec Michel, David, Julien et tous les autres. « On se dispute, on conteste, on s’engueule parfois » et on agit ensemble dans la chaleur fraternelle. Témoignage.

 

Sur le rond point de Châlette-sur-Loing. « on est visible, on existe, on est libre. » © DR Sur le rond point de Châlette-sur-Loing. « on est visible, on existe, on est libre. » © DR

 

L’hiver se réchauffe, le soleil berce les arbres nus et répand sa douce lumière sur les eaux sauvages et multiples du Loing. Le rond-point de Châlette se repeuple, les Gilets Jaunes rient et tchatchent, d’ailleurs ils ne s’arrêtent plus de tchatcher. On prépare le pique-nique de dimanche proposé par David, où ? Sur le rond-point bien sûr quelle question, le rond-point, nouveau territoire de l’espoir et de tous les rêves. Fragile, oui, on est à la merci d’une intervention policière du préfet, raison de plus pour s’y accrocher. Donc on est d’accord sur le lieu mais pas sur la date : samedi ou dimanche ? Avant la manif de samedi prévue à Montargis, ou bien tranquillement dimanche ?

Et là, division, pas d’accord. C’est comme ça chez les gilets jaunes, on n’est souvent pas d’accord, on se dispute, on conteste, on s’engueule parfois. On est très différents. David décide de faire marcher la démocratie directe, la meilleure, combien pour samedi combien pour dimanche allez hop le dimanche l’emporte. Démocratiquement. Mais l’histoire n’est pas finie, on s’attend à tous les rebondissements possibles : comment t’as compté les voix ? On aurait dû installer une urne pour voter, oui mais t’as pensé au bourrage possible, comment se protéger ? Ah ah ! Laisse tomber, pique-nique dimanche, bravo David, il faut avancer dans la vie, surtout dans celle-là, la vraie vie.

C’est comme ça, jamais d’accord… Comme avec la maison commune, offerte par la mairie communiste aux Gilets Jaunes du rond-point une heure (environ) tous les jours pour se retrouver autour d’un café, discuter, faire des tracts. Oui mais, récupération hurle Noël, coiffé de son bonnet jaune. Il n’est pas le seul à penser ainsi et à boycotter le local. Ils sont plusieurs à se méfier, ils n’y vont pas (et pourtant c’est à 200 mètres), ils sont redoutables, préfèrent assurer la permanence là au grand air, sur le rond-point, le territoire à défendre. Ils ont raison aussi, on est visible, on existe, on est libre.

Le local de la maison commune, on vient justement d’y réaliser une émission sur les Gilets Jaunes de Châlette, banzaï ! avec la radio pirate locale au joli nom improbable : « Avalanche de Folies », créée il y a deux ans par Alexis le prof d’histoire et Mous le super technicien son. Elle nous donne la parole et on ne la lâche plus ! Sortis du silence et de l’invisible, comme après un hibernage sans fin, des millions d’années à rester terrés chez nous, à la fermer, on a tant et tant de choses à dire. Les mots et les idées se bousculent, les cerveaux bouillonnent.

Sur la violence dans les manifs, Jean-Louis, retraité, qui a perdu une partie de sa famille dans la Résistance pendant la Seconde guerre, ancien soixante-huitard aussi, note qu’il y a toujours eu de la violence dans toutes les manifs, et quand il explique que la police dispose d’un énorme stock de ces grenades incriminées (avec du TNT) et qu’ils les utiliseront, on frémit. Attention, surtout à ne jamais les toucher, prévient-il. On sait qu’une jeune fille y a perdu une main, un samedi à Paris.

Michel, jeune quinqua à la pointe du combat et qui n’a rien à perdre : perdu boulot, perdu femme, il a élevé seul ses cinq enfants, c’est un peu notre héros. A noter toutefois que c’est ce que font nombre de femmes et qu’on trouve ça normal, mais quand même on aime que Michel renverse l’ordre des choses. Il veut des mesures tout de suite pour le pouvoir d’achat, avant toute considération sur le RIC ou autre sujet. C’est à manger qu’il nous faut. Il s’est résolu récemment à aller aux Restos du cœur. Pas si facile, j’aimerais vous y voir. En tout cas il cavale. Vers un futur pour de vrai, un vrai avenir pour nous, nos enfants et nos petits-enfants.

Comme David, qui s’est découvert une vocation et, inspiré, produit des textes pour des tracts, parle à la radio (Avalanche de Folies). La parole libérée, mais pas n’importe comment, il réfléchit aussi à comment cette parole va être reçue, comment il faut la dire pour qu’elle soit entendue. On fait des concessions, même si on se sent plus radical. On canalise la rage.

Il n’a rien à perdre non plus Julien, un divorce, le chômage et deux enfants, il se démène sur le rond-point, théâtral, fait le clown, géant aux bras levés, il n’arrête pas, crie, vocifère, rit. On sent l’urgence. On n’est pas toujours d’accord avec ses agissements, pourquoi brûler des pneus, ça pue, ça va nous ramener les flics ? Pourquoi détourner la circulation vers une voie secondaire ? Il se prend pour un gendarme ou quoi, à faire la circulation ? surtout une circulation insensée, on ne comprend pas, on lui demande pourquoi, il explique : « pour les faire changer d’habitude, ah oui ? tiens, une idée… Pas si insensé, finalement. C’est rigolo de voir toutes les voitures lâcher la nationale pour emprunter docilement la voie qui sort du parking du Lidl.

Charles, trublion, pas d’accord avec la manif de samedi déclarée, pourquoi demander l’autorisation, pourquoi un service d’ordre ? La question est légitime : a-t-on besoin d’un service d’ordre pour une petite manif à Montargis ? Ridicule, non ? Il distribue son tract appelant au boycott de ladite manif, sapristi, un peu dommage quand même de diviser ça, mais on entend, oui on n’est pas sourd. Toutes ces déviances, pas forcément bien comprises, ne recèlent-elles pas des possibles ?

Tous les jours sur le rond-point. Cette formidable présence, qu’il pleuve ou qu’il vente, le froid on ne connaît pas. Le soir même où le maire de Châlette nous a demandé de rendre le lieu et le matériel généreusement prêté (le peu qui en restait, avec le vandalisme destructeur qui avait sévi), un nouveau barnum est apparu le soir-même comme par miracle, avec ses gilets jaunes dessous. On vous dit qu’ils ne lâcheront jamais. Et le printemps arrive. Banzaï !

Le 21 février 2019 

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