« On va les encager ! » beugle un gradé des CRS à son escouade de Robocops. À 21h05, ce mercredi 24 novembre, sous un crachin glacial, les très nombreuses forces de police attroupées sur la place de la Concorde et à proximité (au moins une vingtaine de camionnettes de CRS et de gardes mobiles) passent à l'action. Objectif : virer les quelque 300 manifestants venus protester (pacifiquement) contre le dîner du Siècle, dans les somptueux locaux de l'Automobile Club de France (l'AFC).  
En une petite heure, consciencieusement, la force publique va encercler une partie des manifestants, en embarquer une trentaine (selon l'AFP), en contrôler d'autres (face au mur, mains en l'air, jambes écartées), pourchasser et arrêter sans ménagement quelques fuyards... À 22 h, mission accomplie : devant l'entrée de l'Automobile Club, à moins de 200 pas de l'endroit où fût guillotiné Louis XVI, quelques luxueuses limousines insouciamment garées par leurs chauffeurs témoignent de l'empressement à faire place nette du préfet de police de Paris (injoignable hier soir). Mais pourquoi tant de zèle, et qui plus est pour une réunion privée ?  Les jetés de cotillons, d'œufs, de paquets de farine, d'assiettes en carton ou de rouleaux hygiéniques en direction des invités arrivant au dîner, les sifflets, les huées, les slogans (« À bas l'État, les flics et les patrons ! », « De l'argent, il y en, a dans les caisses du patronat ! », « Hortefeux, Croix de feu ! »...), les invectives (« On crache dans vos assiettes ! », « Nous aussi on veut du champagne et du caviar ! », « Vous serez tous pendus ! »,  « Bande de cochons ! », « On va vous faire tourner en bourrique ! », « On va pas vous lâcher, on sera partout ! »... ), le tout au rythme enivrant des tambours, n'expliquent pas la frénésie policière contre une manifestation somme toute pacifique et bon enfant. 

C'est que s'attaquer au Siècle c'est s'en prendre au comité central de l'élite, là où s'agglomèrent les quelques centaines de ci-devant de la République. Rois de l'économie et de la finance, princesde la haute administration, seigneurs de la politique (de droite et de gauche), barons des médias et de l'édition, chevaliers de l'intellectuelle courbette, vassaux du syndicalisme... ils sont 550 environ, et quelque 200 stagiaires, à avoir l'insigne privilège d'être invités à banqueter tous les quatrièmes mercredi du mois dans un des plus hauts lieux de sociabilité de la classe dominante. C'est là que se préparent entre gens de bonne compagnie les contre-réformes libérales qui seront ensuite votées par les « représentants du peuple » et promues par les médias de connivence. C'est là que, depuis plus de soixante ans, les apparatchiks de la classe dirigeante décident de la vie des Français. En toute discrétion.  

Jusqu'à ce qu'une poignée de guérilleros viennent déranger tout ce beau monde. « Le Siècle, c'est une société secrète : on n'a pas le droit de dire ce qui s'y passe ou de rapporter ce qui s'y dit », dénonçait hier soir le journaliste et réalisateur Michel Fizbin, l'un des initiateurs de la manifestation avec Pierre Carles, journaliste et documentariste. « On peut donc légitimement penser que ce n'est pas avouable. Alors que les journalistes s'y pressent à titre privé, c'est scandaleux. Ils n'ont rien à y faire et nous, nous sommes là pour faire du bruit car on veut qu'ils aient honte. » Le fait est, qu'à la différence de la première manifestation, à la fin octobre, où les manifestants avaient alors chahuté sans agressivité des journalistes comme Emmanuel Chain ou Arlette Chabot, mercredi soir, selon l'AFP, aucun journaliste connu n'a été aperçu entrant dans les locaux de l'ACF. 

La dénonciation de journalistes courtisans aura servi de vecteur à la remise en cause du Siècle lui-même, comme en témoigne l'appel au « petit peuple » à se mêler à ses « agapes » par le Collectif Fini les Concessions-Branche Armée... de Patience (CFC-BAP). Comme l'exprimaient mercredi soir de nombreux manifestants. Tel Julien, étudiant, venu pour « les déranger quand ils viennent discrètement se rassembler pour faire leur petite cuisine et leurs manipulations ». Ou Annie, infirmière, qui s'insurge de ce « qu'on leur donne à manger et qu'on n'est pas invité, alors que c'est nous qui payons le dîner et qu'on n'est même pas à table ». Et Charlotte, universitaire, qui dénonce « tous ces gens, ces politiciens, patrons, journalistes qui discutent de pas mal de choses contrairement à ce qui peut se passer à l'Assemblée nationale ». Julie, étudiante, est là « parce que ce soir il y a une réunion avec tous les grands patrons et des gens de l'UMP et du Parti socialistes qui vont prendre des grandes décisions et on n'est pas d'accord avec ça, qu'ils prennent des décisions sans nous concerter, de plus dans un endroit luxueux à boire du champagne ». 

Frédérique, historien, proclame que « ce sont les minorités actives qui maintiennent la flamme de la lutte pour la vie, elles font l'Histoire, on est en train de faire l'Histoire. C'est absolument génial d'être là ce soir, il faut qu'il y ait le maximum de peuple, c'est nous qui sommes la République ! »  

80 manifestants le mercredi 27 octobre.

300 manifestants le 24 novembre.  

Rendez-vous au prochain dîner du Siècle. 

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"C'est là que se préparent entre gens de bonne compagnie les contre-réformes libérales qui seront ensuite votées par les « représentants du peuple » et promues par les médias de connivence. C'est là que, depuis plus de soixante ans, les apparatchiks de la classe dirigeante décident de la vie des Français."

Je ne crois absolument pas que ce genre de réunion serve à décider quoi que ce soit. Par contre il sert à entretenir collectivement les réseaux de connivence, ainsi que le sentiment personnel d'appartenir à une élite".

(Mais il y a bien d'autres façons d'atteindre ces objectifs "sociaux" là - lire Bourdieu ou les Pinçon-Charlot)

C'est pourquoi je n'accorde pas ma confiance à ceux qui y participent, quel qu'ait été leur passé, et c'est pourquoi tout empêchement à digérer ses "actions" tranquilles est bienvenu à mes yeux.

 

Nous sommes gouvernés par une oligarchie à tendance nomenklaturiste, ou par une nomenklatura à tendance oligarchiques, comme on veut.

Notre choix politique c'est de soutenir ce système ... ou non.

Mais le changer nous demandera personnellement et collectivement bien plus d'efforts que la dénonciation de signes de ce style (ou de prétendus complots).