Delanoë invente la «vidéo-insulte»

Depuis trois semaines, une caméra vidéo espionne les habitants du quartier d'Aligre (Paris XIIe), renommé pour son marché populaire. Lundi 28 mai, en clôture d'une journée festive, l'association des lieux a sonné la mobilisation contre cette « cochonnerie » (Marguerite, 72 ans, native du faubourg Saint-Antoine).

Depuis trois semaines, une caméra vidéo espionne les habitants du quartier d'Aligre (Paris XIIe), renommé pour son marché populaire. Lundi 28 mai, en clôture d'une journée festive, l'association des lieux a sonné la mobilisation contre cette « cochonnerie » (Marguerite, 72 ans, native du faubourg Saint-Antoine).

 

« Circulez, circulez !... », surgis d'on ne sait où, très hostiles, deux gardiens de la paix ordonnent la dispersion du rassemblement autour de la caméra de vidéosurveillance, appelé par l'association du quartier, la Commune libre d'Aligre. Sa « clique » de gardes champêtres fait rire le public en tentant maladroitement d'accrocher une banderole sur le poteau coiffée par la caméra. L'ambiance, bon enfant, finit par désamorcer l'agressivité des agents de police.

Rien que de très habituel, somme toutes, dans un quartier parisien particulièrement paisible. Depuis 236 ans, six jours sur sept, son vaisseau amiral, le marché d'Aligre, transporte dans la bonne humeur une communauté humaine qui va bien au-delà des habitants du XIIe et du XIe arrondissement, jusqu'à au delà du périphérique.

Toni, un des animateurs de la Commune libre d'Aligre (en train de faire griller des sardines pour le repas de quartier) : « Ça fait 35 ans que j'habite ici, il n'y a jamais eu de problème avec personne, je ne comprends pas pourquoi tout à coup ce truc arrive ! » « S'il y a bien un endroit où on n'a pas besoin de ça, c'est ici, les gens se connaissent ! », appuie Henri qui vit dans le XIe depuis 12 ans. Assis avec des amis à une des tables du repas de quartier, il s'interroge : « D'où peut venir une idée pareille ? »

Le coup a été bien monté. D'ailleurs, nombreux sont ceux qui n'ont pas encore remarqué qu'un nouveau lampadaire, maquillé en « style d'autrefois », dissimule une caméra de vidéosurveillance dernier cri qui a à l'œil en permanence la quasi totalité du marché.

Un coup bien masqué aussi, chacun des initiateurs du méfait accusant l'autre, alors même que, comme le dénonce la Commune libre d'Aligre, « la caméra de vidéosurveillance de la Place d'Aligre est une invention du gouvernement de Sarkozy, de la mairie de Paris et de la mairie du XIIe » (lien vers le site de la Commune libre d'Aligre ICI)

Pendant le repas de quartier et le vide-grenier organisés par la Commune libre d'Aligre, la maire socialiste du XIIe, Michèle Blumenthal, interpellée, proteste publiquement de son innocence et met en cause le préfet de police (À propos du préfet de police, lire l'article de ce blog sur ces liens incestueux avec « le Siècle », le club de l'oligarchie hexagonale, ICI). Celui-ci serait passé à l'acte place d'Aligre à la suite d'un article falacieux du Parisien stigmatisant le lieu, désigné comme une « plaque tournante du trafic de drogue à Paris » !

C'est avec le même préfet pourtant que la maire a mis en place pour son arrondissement le plan 1000 caméras à Paris (1300 en réalité) voulu par Nicolas Sarkozy et appliqué par Bertrand Delanoë. La maire du XIIe, ainsi que Patrick Bloche, maire socialiste du XIe et député de Paris, de passage rue d'Aligre lui aussi, ont juré qu'ils allaient écrire au nouveau ministre de l'Intérieur pour lui demander la suppression de la caméra contestée.

La Commune libre, elle, ne ménage pas le maire de Paris. Bertrand Delanoë va bientôt recevoir des cartes postales pré-timbrées, éditées par l'association, remplies par les citoyens indignés : « Je soussigné(e)..., pour la liberté et la tranquillité de tous, je demande sans délai le retrait de la caméra de surveillance de la place d'Aligre ! »

Odile, depuis 20 ans dans le quartier, en train de siroter une limonade pression à la terrasse de « chez Chou », le café tabac de la place, s'interroge : « Moi je n'ai jamais eu de sentiment d'insécurité ici, de même pour mes enfants que j'ai toujours “laché” sans crainte dans le quartier où je sais que je peux compter sur mes potes, ici c'est un village, alors d'où leur est venue l'idée ? Par expérience, la sécurité c'est toujours l'élément qu'on sort pour faire sortir autre chose, c'est du détournement, un prétexte. » Armand, 84 ans, du « coin » depuis cinquante ans, voit « un acte malveillant », « ce sont les créateurs de ce “machin” qui sont les délinquants et les criminels, et ils voudraient qu'on leur ressemble ».

Un couple de gays, en train de chiner au vide-grenier, ne mache pas ces mots : « C'est de la “vidéo-insulte” ! ». Entre deux discussions avec des habitants, Cécile, la présidente (bénévole) de la Commune libre d'Aligre, considère que « ce type d'objet dénature les relations sociales d'un quartier. Depuis qu'elle est là on est plus les mêmes. Il y a de la tension dans le quartier, on se sent observé, comme si on avait un surveillant général au-dessus de nous. J'en ai discuté avec les gens, avec les jeunes, tout le monde est choqué. Au nom de quoi ils nous surveillent ? »

Et si cette caméra, piquée plantée au beau milieu d'un espace de convivialité, avait justement pour mission de créer ce qu'elle prétend combattre ? « D'où peut venir une idée pareille ? Sauf à vouloir créer des soucis ! Les gens vont commencer à se poser des questions : “S'il y a une caméra ici c'est qu'il y a des raisons pour ça !” », s'inquiète Henri.

Dans son communiqué, la Commune libre d'Aligre explique son opposition à la vidéosurveillance parce que, en tant qu'association de proximité, « par son essence même et son action quotidienne dans le quartier, elle favorise le lien social, la rencontre, l'entraide et la solidarité. »

Et si, à terme, le but réel de l'idéologie sécuritaire n'était pas purement et simplement de détruire cette vie là, celle promue par une association de 800 adhérents et qui rayonne bien au delà de son périmètre en touchant des milliers de personnes ? Détruire la vie foisonnante d'un quartier où il fait bon saluer des têtes connues et qui vous connaissent, où il fait bon paresser à une des multiples terrasse de café avec les amis ?...

L'Assemblée générale de la Commune libre d'Aligre dressait ce bilan de son année 2011, pour le café associatif qu'elle gère au 3 rue d'Aligre :« En 2011, on a pu compter : 300 ateliers en journée (52 ateliers d'écriture, 44 séances de conte pour enfants, 24 ateliers jeux de société, 12 atelier de danse, 12 ateliers de maquette graphique), 150 repas en soirée (cuisinés par les bénévoles) , 12 soirées poésie, 32 soirées théâtre, chansons, concerts, 12 rencontres multilingues, 53 projections de films, 42 débats . » À quoi il faut ajouter un festival annuel de cinéma, un jardin partagé, des vide greniers, des repas de quartier...

Peut-être aussi que les instigateurs du plan 1000 caméras n'ont pas pardonné à cette « association de quartier » d'avoir été un des initiateurs du Collectif Démocratie et Liberté ? Le CDL, qui regroupe trente quatre associations locales, mouvements des droits de l'homme et partis de gauche (Le site du CDL, « Pour un Paris sans caméras de surveillance » ICI), s'oppose depuis 2009 à la vidéosurveillance à Paris.

Sans avoir été jamais entendu, en particulier par le maire de la capitale camouflé derrière sa « vidéo-tranquillité ». Aujourd'hui, Jacques, depuis trois ans dans le XIIe, le dit comme ça : « Maintenant quand je descends dans mon quartier, j'ai l'impression de ne plus être en sécurité, d'être observé, ça me bouffe ma liberté. »

« C'est une dépense publique inefficace, tout cet argent pourrait être utile ailleurs », regrette Philippe, de la Commune libre. Si aucune étude n'a jamais démontré la moindre efficacité de la vidéosurveillance dans la lutte contre la délinquance et la criminalité, tout au contraire (lire article de ce blog sur la vidéosurveillance à Paris ICI et visionner le film de propagande pour la vidéosurveillance, en 1947 ! ICI), la seule chose qui est certaine c'est qu'elle est par contre à but très lucratif.

Qu'on en juge : « 1 caméra panoramique + 1 poteau = 119 500 euros ; 1200 caméras + 1200 poteaux = 143 400 000 euros sur 15 ans ». Sans compter les frais de personnel. Et Philippe de conclure : « En fait les politiques dépensent notre argent là dedans pour pouvoir dire qu'ils ont agit contre l'insécurité »

Le fait est que le choix de développer la vidéosurveillance dans la capitale est allé de pair avec des coupes claires dans les subventions aux associations, lesquelles, à l'instar de la Commune libre d'Aligre qui doit toujours se battre pour obtenir trois francs six sous, ont de plus en plus de mal à survivre. Surveillance policière généralisée ou développement des liens sociaux, le choix est clair et c'est un choix politique.

Dans le quartier d'Aligre, comme dans bien d'autres endroits en France, les représentants politiques, de gauche et de droite, ont un rapport pour le moins ambivalent avec le mouvement associatif. Selon qu'ils contrôlent ou non les associations, leur attitude balance entre une bienveillance agacée et une hostilité sans fard, l'argent public allant de préférence aux plus dociles...

Et, bien sûr, c'est un pur hasard si la caméra de vidéosurveillance de la place d'Aligre est idéalement placée à l'endroit du marché où les yeux inquisiteurs de la police pourraient, par mégarde, confortablement épier et ficher les militants politiques et associatifs qui y diffusent très régulièrement leurs tracts, tiennent des tables et discutent avec les citoyens.


AJOUTS

• Mardi 29 mai : LE PRÉFET PUNIT LA COMMUNE LIBRE ?

La Commune libre d 'Aligre a reçu ce matin, et donc au lendemain de l'« inauguration » de la caméra, un coup de téléphone de la préfecture de Paris l'informant que son projet de concert devant le café pour la fête de la musique avait obtenu un avis défavorable du commissariat du XIIe et n'était donc pas autorisé. Prétexte : trop de concerts dans le même secteur...

• Jeudi 30 maI : PATRICK BLOCHE ÉCRIT À MANUEL WALLS



Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.