Le rapport entre la pensée consciente et la pensée subconsciente

J’ai toujours eu une expérience pratique de ce rapport entre ma pensée consciente et ma pensée subconsciente, et non inconsciente qui serait le refoulé selon Lacan. La pensée subconsciente n’est pas un refoulement, mais une pensée préconsciente, avant qu’elle s’établisse clairement dans la pensée consciente à laquelle on peut se référer et sur laquelle on peut appuyer nos raisonnements.

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J’ai toujours eu une expérience pratique de ce rapport entre ma pensée consciente et ma pensée subconsciente, et non inconsciente qui serait le refoulé selon Lacan. La pensée subconsciente n’est pas un refoulement, mais une pensée préconsciente en quelque sorte, avant qu’elle s’établisse clairement dans la pensée consciente à laquelle on peut se référer et sur laquelle on peut appuyer nos raisonnements. Avant d’en arriver là, notre perception est encore floue, incertaine, approximative : la pensée subconsciente est le siège de l’élaboration de notre pensée, tandis que la pensée consciente en est l’affirmation, qu’elle soit bien ou mal établie, sur des bases solides ou erronées. La pensée consciente n’est pas le siège du « vrai », elle est plutôt celui de notre arbitraire social, celui que nous défendons au regard des autres et qui exprime celui que nous prétendons être.
Tôt dans ma vie, j’ai su des choses que je n’avais pas apprises et que je pouvais exploiter, ce qui me permettait de poser des appréciations ou des jugements qui s’avéraient exacts, alors que je n’avais aucune qualification ni formation.

Tout le monde possède cette double pensée, et même triple avec l’inconscient. Car il faut bien qu’à partir du premier contact avec une réalité, la pensée s’élabore s’affine et s’affirme, mais elle est plus ou moins performante.

En ce qui me concerne, ma pensée subconsciente est le siège de l’exactitude, au contraire de ma pensée consciente dont je me méfie : il m’est arrivé d’être bloqué pendant plusieurs décennies par une évidence erronée qui faussait mon jugement. Ma pensée subconsciente évite l’écueil de l’évidence fausse, tandis que dans ma pensée consciente je ne sais jamais a priori si j’ai choisi les bons déterminants, si je ne cède pas à des préjugés ou à des habitudes de pensée, je me méfie de ce que je pense consciemment.

Pendant ma période adolescente et jeune adulte, j’étais régulièrement perturbé par de nouvelles informations qui me déstabilisaient : ma réaction spontanée a été de dormir, beaucoup, et je me rendais compte après coup que j’avais assimilé toutes ces informations et les changements qu’elles nécessitaient, sans aucun effort de réflexion consciente. J’avais pris conscience de mon système d’assimilation et d’intégration : face à la nouveauté, aux changements sociaux ou à toutes sortes de remise en question, spontanément, sans réflexion volontaire, je rétablissais mon équilibre mental et représentatif dans la nouvelle dynamique qui s’imposait à moi, dans le sommeil. D’autres fois, plus rares, il m’est arrivé de trouver des réponses à des problèmes complexes, que personne ne comprenait, et moi non plus : oui, j’ai trouvé la réponse sans avoir compris, j’ai trouvé la réponse - avant - d’avoir compris, et je n’ai pu développer mes analyses et raisonnements que parce que j’avais déjà trouvé la « réponse-clé » qui permettait leur développement.

C’est là que joue le rapport entre la pensée consciente et la pensée subconsciente : la pensée consciente perçoit les problèmes, pose les questions, elle les défriche en quelque sorte, mais elle est arbitraire, fruste même dans ses développements les plus élaborés, approximative et superficielle même dans quand elle se veut profonde, parce qu’elle ne saisit pas la logique profonde de la réalité et qu’au contraire elle cherche à soumettre cette réalité à la logique de son raisonnement qui est basé sur les écoles de pensée en cours au moment où elle se développe.

La pensée consciente a une trop grande prétention à comprendre trop vite

Comme si la réalité pouvait se réduire au simplisme d’un raisonnement ; les écoles de pensée, à toutes époques, limitent l’entendement à leurs normes, hors d’elles, point de réalité, point de sens, point de légitimité : on en vient à n’admettre la réalité que dans le cadre de ces normes. Heureusement, le temps remet ces pensées en question, leurs normes tombent en désuétude, il apparaît en définitive que leurs analyses sont fausses car biaisées par leurs a priori et préjugés. Mais cela prend beaucoup de temps pour changer ces façons de penser et il faut beaucoup d’efforts pour s’arracher à ses habitudes de pensée.

On pourrait se contenter de cette « vérité relativement fausse » puisque, peut-être, elle aura servi à faire progresser la pensée générale. Oui, mais ponctuellement elle aura été fausse car elle n’aura pas pris en compte le réel fondement de la réalité. Or, on a besoin, à tous moments, de le connaître pour la traiter.
Et puis, à côté des normes des écoles de pensée, il y a toujours eu des pensées libres, autonomes, qui perçoivent la réalité à leur manière, même si elles n’ont pas droit à la même reconnaissance officielle. Ces pensées explorent d’autres façons de penser et de percevoir, ce sont elles en définitive qui sortent les pensées officielles de leurs impasses ou de leurs conséquences inéluctablement néfastes, mais visibles seulement longtemps après. La pensée consciente se contente souvent de l’immédiat, se contente de résoudre les problèmes présents, sans trop se soucier de savoir si les solutions retenues ne vont pas aggraver la situation à terme plus ou moins lointain. Ainsi par exemple, en croyant trouver la solution au développement humain par l’économie, sortir de la misère et de la pauvreté, on finit par détruire la planète sans laquelle on ne peut vivre, et le progrès devient mortifère.

Il y a aussi la réalité des autres vivants, humains, animaux, végétaux même, que l’on prend en compte dans notre relation avec eux. Dans ce cas, la pensée consciente est bien pauvre car on entre dans la relation autant avec notre corps, l’impensé de nos idées et nos ressentis, la communication non verbale… Ici, c’est la pensée subconsciente qui est plus adaptée car elle prend en compte même l’impensé, c’est elle qui est à l’œuvre dans l’empathie et aussi l’intuition, reste à savoir si elle correspond à une réalité ou si elle est illusoire.
D’autre part, la pensée se construisant progressivement, au début elle n’est pas constituée, elle ne peut donc être encore consciente, elle est préconsciente ou subconsciente. La pensée subconsciente est au commencement de la pensée qui aboutit à la pensée consciente.


La pensée est un processus d’appréhension de la réalité du monde

Dans ce processus la pensée préconsciente ou subconsciente saisit les éléments qu’elle perçoit, les enregistre, ce qui constitue la base sur laquelle s’exercera la pensée consciente analytique. Mais cette pensée analytique est tributaire des modes de pensée collectifs de la société dans laquelle on vit, les interprétations conscientes en dépendent, elles changent d’une société à l’autre, d’une époque à une autre. Les perceptions subconscientes sont plus ou moins fiables selon les individus, selon les moments, selon les états psychiques de chacun, et la pensée analytique consciente s’appuiera sur ces perceptions quelles qu’elles soient.

La pensée scientifique n’échappe pas à cette problématique

En tant que pensée consciente elle vérifie les informations qu’elle reçoit pour les valider ou les invalider. Mais elle fonctionne dans un système de pensée qui a la vie dure, pour en sortir il faut beaucoup de temps et d’effort. Si bien que les interprétations qu’elle a suscitées durent longtemps même après que leurs effets néfastes ont été perçus. Et cette pensée scientifique a beaucoup de mal, il lui faudra beaucoup de temps et d’efforts pour convaincre de la malignité du système de produire, de consommer et d’agir qu’elle avait validé auparavant. Quand la pensée se met en système, elle agit plus rapidement et efficacement, mais si le résultat s’avère néfaste à plus long terme, elle résiste très fort à sa remise en question. Finalement, quoique plus rationnelle, elle aboutit aussi à des impasses. Ou plus précisément, la validation scientifique d’informations au cas par cas n’indique pas a priori que le système général qu’elle produit sera viable à long terme.
Souvent, les chercheurs scientifiques trouvent ce qu’ils ne cherchent pas. C’est-à-dire que leurs nouvelles connaissances leur viennent d’en dehors de la logique de leur pensée consciente. Même scientifique, la pensée consciente a besoin des ressources qui lui échappent pour pouvoir se développer.

La compétence

Est une valeur que l’on tient dans la plus haute estime. Pourtant, le monde moderne qui tourne au plus mal en ce moment a été créé produit par des gens compétents, par la compétence, il n’est pas l’effet de l’incompétence. La compétence des agents est pourtant nécessaire pour s’assurer de la qualité et de la sûreté de leurs interventions, l’incompétence aggraverait la situation. C’est-à-dire que le monde tournerait encore plus mal sans la compétence, mais manifestement elle ne suffit pas pour résoudre nos problèmes. La compétence apporte à ses détenteurs une légitimité sans égale, ils ne peuvent y renoncer sans perdre leur légitimité.

Lorsqu’un système devient obsolète, il faut en inventer un autre, je dis inventer parce que cet « autre système » n’existe pas, il doit être autre, c’est-à-dire qu’il doit être conçu sur une autre base que celle de notre pensée consciente, sinon il prolonge l’ancien système obsolète. C’est pourquoi il est très difficile de changer de système, les idéologies fonctionnent toutes sur la même base systémique tout en s’opposant les unes aux autres. Il s’agit donc « d’inventer un nouveau réel ». Ce n’est pas une mince affaire.

Inventer le réel consiste à penser autre chose que ce que l’on pense

Comment peut-on penser autre chose que ce que l’on pense ? Pour ma part j’y parviens par ma pensée subconsciente, tout à fait spontanément. Il faut que ce soit spontané sinon ce serait ma pensée consciente qui agirait, et elle n’aurait pas accès à mon subconscient.

Il m’arrive régulièrement d’écrire ce que je n’ai pas pensé, consciemment. En écrivant, cette pensée subconsciente émerge à ma conscience. L’écriture mobilise le corps par ma main sur ma plume ou mon clavier : peut-être est-ce ce corps porteur de toutes mes pensées à la fois, qui parle ou qui aide à parler de ce que je ne sais pas encore, consciemment. Lorsque la pensée subconsciente est mûre, prête à devenir consciente, elle se découvre, comme une plante germe dans le sol puis pousse à l’air libre.
La pensée subconsciente échappe au contrôle du conscient, du moins chez moi ; de cette manière elle peut inventer car elle n’est pas déterminée par mes habitudes de pensée. Si elle n’échappe pas au contrôle du conscient elle ne peut pas inventer, elle se contente de prolonger la pensée consciente.

Il m’est arrivé à plusieurs reprises qu’une - réponse, solution, analyse - me « tombe du ciel », sans que ma réflexion consciente ait été mobilisée. Et ces solutions ou réponses s’avèrent extrêmement pertinentes, bien davantage que tous mes raisonnements ou analyses conscients. Telles que je les expérimente, je les perçois comme infaillibles. Et c’est sur ces bases-là que je développe mes analyses, jamais sur mes raisonnements car j’ai trop conscience de leur arbitraire même involontaire.
Ces « réponses » - exactes - me sont apportées par ma pensée subconsciente, subconsciente donc invisible à la conscience, j’ignore donc toute cette réflexion subconsciente, c’est pourquoi j’ai le sentiment qu’elles me « tombent du ciel » et parce que lorsque je les reçois je ne pense pas immédiatement à ma pensée subconsciente.
J’ai mis beaucoup de temps à faire le rapprochement entre ces réponses « tombées du ciel » et ma pensée subconsciente dans son fonctionnement autonome. C’est-à-dire que j’ai développé parallèlement l’analyse des solutions « tombées du ciel », et d’autre part celle du fonctionnement de ma pensée subconsciente. Et je n’arrive à faire le lien entre les deux que des décennies après.

Ma façon de penser est celle-ci : j’ai l’esprit en alerte, je perçois quelque chose, je me pose une question… dans ma pensée consciente : consciemment ça s’arrête là. Mais ma pensée subconsciente continue, invisible ou plutôt imperceptible. Je ne la découvre que lorsqu’elle révèle sa réponse.

Je pense pour faire

Je pense donc pour trouver une solution, jamais pour construire une théorie. En définitive, je comprends quand je peux faire, quand je peux agir ; tant que je n’ai pas de solution opératoire je n’ai pas compris. La solution que m’apporte ma pensée subconsciente est en même temps la compréhension du problème. Je comprends dans la mesure où je peux résoudre le problème concrètement ; l’explication et la résolution du problème sont une seule et même réponse. J’estime que lorsqu’on a une explication et que l’on cherche encore la solution au problème, c’est que l’explication est fausse.
C’est pourquoi je reste dubitatif à l’égard des sciences sociales et de la philosophie (même si je m’en sers), car elles apportent d’habitude des réponses théoriques qui ne sont pas opératoires.
Le « faire » est la vérification du « penser » : je vérifie la validité de ce que je pense par l’efficacité de la réponse que j’apporte. Le faire prend en compte la réalité du problème et le résout, ou non. S’il le résout, par sa solution il explique la nature du problème puisqu’elle fonctionne : c’est l’explication par la preuve.

Concrètement, tous les articles que je publie sont issus d’une « réponse-clé » qui m’est « tombée du ciel » il y a presque 35 ans. Je n’ai pris conscience de l’origine de la question que l’année dernière, qui a eu lieu 15 ans plus tôt que la réponse obtenue, sans que j’aie le moindre souvenir d’une réflexion consciente sur le sujet pendant ces 15 ans.

Je constate que l’intellect rationnel, avec ses conscient/subconscient/inconscient, fonctionne de la même manière que la formation de la personnalité sociale et psychique, avec ses conscient/refoulé/assumé, avec ses mémoires consciente, subconsciente et inconsciente, mais ici dans la recherche de solution à l’organisation sociale ou autres.

Jean-Pierre Bernajuzan

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