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Billet de blog 8 janvier 2026

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Lettre à Franck Trentmann

Franck Trentmann est un historien qui vient de publier un livre chez Grasset  - LES ALLEMANDS - Sortir des ténèbres 1942-2022 -. C’est un livre passionnant qui décrit comment « les Allemands sont sortis du nazisme qu’ils avaient très largement soutenu, pour devenir des Allemands démocrates et humanistes. C’est démarche-évolution très rare dans l’histoire humaine

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ou Comment les Allemands sont devenus démocrates...

Illustration 1

Bonjour Monsieur,

Depuis longtemps je sais que c’est notre évolution qui nous a faits tels que nous sommes, et pas notre origine. Mais à propos des Allemands, je me demandais comment ils avaient évolué, comment ils étaient sortis du nazisme qu’ils avaient très largement soutenu, et cette question concerne tous les peuples, nations, civilisations, etc.

Votre livre est absolument magnifique. J’avais entendu dire que c’était les petits-enfants allemands qui avaient remis en question les a priori traditionnels qui ont conduit leurs grands-parents à soutenir Hitler et qui ne disaient rien, ni leurs parents qui étaient enfants à l’époque nazie qui ne parlaient pas non plus : cette explication n’est pas entièrement fausse mais elle est très simpliste.

On disait aussi que les Allemands étaient efficaces parce qu’ils étaient obéissants : là aussi ce n’est pas faux, mais vous, vous donnez les fondements de cette obéissance. Vous utilisez les termes de « volk » que l’on peut traduire par « peuple », et de « heimat », que l’on peut traduire par « patrie ». Le peuple c’est les gens, la heimat c’est le pays de notre naissance, de notre maison d’enfance où l’on est heureux, c’est le paradis, l’au-delà, c’est le pays que chacun porte à l’intérieur de soi, par opposition à « Elend » la misère, l’étranger où l’on est malheureux.
Pour un Français, ces définitions donnent à voir une autre manière d’être où c’est le « groupe et l’origine » qui apportent la légitimité de chacun, de tous et du « Tout » à la fois. Alors que pour les Français la patrie et le peuple sont largement rhétoriques, parce qu’ils sont beaucoup plus individualistes, ce n’est pas leur appartenance qui les légitime, sauf face aux étrangers où le grégarisme reprend de la vigueur.

Grégarisme et individualisme

Et voilà le sujet de ma lettre : dans votre livre vous ne parlez jamais de société grégaire ni de société individualiste. Or, autant dans mon vécu que dans ma réflexion, j’ai été constamment confronté au « grégarisme » de ma société paysanne natale, alors que j’étais individualiste (je l’ai découvert plus tard).
Ma société paysanne était grégaire, donc hiérarchique. Le sociologue français Henri Mendras, qui a publié « La fin des paysans », disait dans son livre Sociétés paysannes que dans les sociétés d’interconnaissance - jusqu’à 5000 habitants, on ne parlait pas pour informer, on parlait - pour situer chacun à sa place. Pour la génération de mes parents, être soi c’était être à sa place dans la hiérarchie sociale. La pression sociale paysanne me poussait à être conforme à cette vision grégaire et hiérarchique, alors que mon individualisme exigeait que je sois moi sans me soumettre à quelque injonction extérieure que ce soit.

À partir de ma société paysanne, plus je remontais le temps et plus on était paysans ; non, les chasseurs-cueilleurs n’étaient pas paysans. Henri Mendras disait que les sociétés paysannes étaient nées en Europe centrale au Moyen-Âge. C’est très flou, car le Moyen-Âge occidental commence au IVe siècle à la chute de l’empire romain et se termine au XVIIIe siècle, avant la Révolution française et la révolution industrielle : c’est donc tout l’Ancien-Régime français qui est le Moyen-Âge.
C’est le livre du médiéviste Joseph Morsel qui m’a permis de situer l’évolution dans le temps et l’Histoire.

Dans votre livre, tous les fondements des comportements originaux des Allemands sont de nature grégaire : le volk est le peuple, la heimat est la patrie qui leur apportent leur légitimité fondamentale sur laquelle ils fondaient toute leur vie individuelle et collective. Cette base grégaire justifie leur appartenance et la tiennent pour bonne, par opposition aux « autres » qui ne font pas partie de leur groupe : leur groupe est bon et légitime, par opposition aux autres des autres groupes, étrangers.

Individualisme et démocratie

Mais dans l’évolution que vous décrivez, vous montrez un progrès constant vers des positions individualistes qui permettent aux Allemands de s’identifier à d’autres individus d’autres groupes sociaux, et donc de dépasser leur propre appartenance grégaire. J’observe que ce sont principalement les Églises qui portent ce souci des autres, qui est fondamentalement individualiste car il tient compte de chacun sans se soucier de leur appartenance, comme le bon samaritain de l’évangile.
Le philologue Heinz Wismann disait que la philosophie grecque antique prédominait en Allemagne, c’est la philosophie de « l’Un » qui est le bien, alors que « l’autre » est le mal mais dont on ne peut se passer ; le philosophe Heidegger était encore sur cette ligne-là. Tandis que l’évangile est basée sur la philosophie de l’autre : il y a donc une contradiction chez les Allemands entre leur grégarisme du volk et de la heimat et l’individualisme de leur christianisme.
Autrement dit, nous sommes le bien, vous êtes le mal : dans ces conditions on peut exterminer ceux dont on dit qu’ils sont le mal, quels qu’ils soient. Le nazisme se situe dans cette philosophie de l’Un, il l’a poussée au bout de sa logique mortifère.

À partir de ma société paysanne et en passant par Joseph Morsel, je découvre l’évolution des sociétés occidentales depuis le IVe siècle : c’est la volonté de l’Église catholique de remplacer la filiation charnelle par une filiation spirituelle qui a été le moteur de leur évolution (voir Joseph Morsel). Cette volonté s’est traduite pour les paysans, qui constituaient au moins 90% de la population, par la nécessité de préserver et de transmettre leur patrimoine, obligeant ainsi tous les enfants non successeurs à quitter l’exploitation familiale et à se salarier ailleurs. Ce qui a produit un salariat qui est devenu dominant au XVIIIe siècle. Ceci s’est déroulé durant des siècles.
C’est une nouvelle société qui s’invente ainsi, où « habiter » devient le rapport social de base aux dépens de la parentèle. En se salariant ailleurs, les enfants s’émancipent de leur famille et se socialisent de plus en plus en dehors d’elle. Ce qui produit l’individualisme qui est d’abord une structuration sociale.
Ce sont donc les salariés, parce qu’ils n’étaient pas possédants et qu’ils n’avaient rien à conserver, qui portent la socialisation individualiste et qui finira par subvertir la socialisation grégaire ancestrale.

Occident et socialisation individualiste

Il semble que la socialisation individualiste se réalise par l’étatisation. L’anthropologue Pierre Clastres décrit dans son livre La société contre l’État comment les individus étaient ligotés par leur groupe, leur société, pour qu’ils ne puissent s’émanciper et leur échapper ; et c’est par l’étatisation et l’élection de représentants que les individus y parviennent.
En Europe, c’est l’Angleterre et la France qui mènent cette évolution individualiste, sans doute parce que ces pays se sont étatisés plus tôt ; l’Allemagne et l’Italie par exemple n’ont réalisé leur union nationale que plus récemment, ce qui explique à mon avis leur fascisme par leur immaturité individualiste.
L’individualisme légitime les individus en soi, tandis que le grégarisme les légitime par leur appartenance. L’évolution consiste donc à quitter l’appartenance pour être légitime en soi.

L’individualisme ne s’oppose pas au collectif, mais au grégarisme. Au contraire le collectif est produit par l’individualisme car il est le rassemblement des individus émancipés, c’est-à-dire non grégaires.

Joseph Morsel explique qu’en l’an 1000 l’empire d’Occident catholique était le plus faible, le plus pauvre et le moins savant, par rapport à l’empire de Byzance orthodoxe et l’empire Arabo-musulman. Mais à partir de là l’Occident est devenu dominant par son « système social » plus productif, lui permettant de dominer le monde pendant un moment. Si l’Occident ne domine plus tout à fait le monde, c’est parce que ce monde s’est occidentalisé en adoptant son système social, sans lequel les pays n’auraient pu se développer.

L’évolution de l’Allemagne de 1942 à 2022 s’est effectuée par son individualisation et sa démocratisation, ce qui indique que l’individualisme et la démocratie sont liées, et que le nazisme et le grégarisme le sont aussi.

La socialisation grégaire et la socialisation individualiste sont des concepts qui n’existent pas dans le corpus des sciences sociales, pourtant, elles portent l’évolution des sociétés.
On observe couramment que le grégarisme revient dès que la socialisation individualiste ne se réalise pas complètement, soit par des mouvements sociaux et politiques réactionnaires, soit pour les enfants par des bandes de jeunes où le groupe rejoue un rôle socialisant, mais qui ne respecte pas les individus.
On dirait donc que le grégarisme revient par réflexe : je pense que c’est un retour à notre origine d’animaux sociaux où le groupe garantissait la survie des individus. Mais cet archaïsme ne résout rien dans notre modernité, au contraire il empêche une socialisation harmonieuse.

J’ai appris bien d’autres choses dans votre essai, et je compte bien m’en servir dans ma réflexion.
Merci infiniment monsieur Trentmann.

Jean-Pierre Bernajuzan

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