Lettre à une « hypersensible »

Une jeune femme qui se dit hypersensible m’a adressé ce texte : L'hypersensible. Et la question qui se pose est de savoir si l’hypersensibilité est la cause des troubles qui en découle, ou bien si elle est elle-même produite préalablement dans la construction de la personnalité de l’enfant. L’hypersensibilité serait-elle innée ? Avant même les premières relations avec ses parents, dès le fœtus ?

 

parents-enfants

 

Une jeune femme qui se dit hypersensible m’a adressé ce texte : L'hypersensible. Et la question qui se pose est de savoir si l’hypersensibilité est la cause des troubles qui en découle, ou bien si elle est elle-même produite préalablement dans la construction de la personnalité de l’enfant. L’hypersensibilité serait-elle innée ? Avant même les premières relations avec ses parents, dès le fœtus ?

L’hypersensible

Dans le texte l’hypersensible est montré tel qu’il est, mais il n’est pas indiqué d’où vient cette hypersensibilité : est-elle innée ? Le fœtus est-il déjà hypersensible ? Ou bien cette hypersensibilité est-elle construite, dans la relation, après la naissance ?
Boris Cyrulnik dit que la mère du fœtus est différente selon ce qu’elle vit au moment où elle est enceinte, mais il parlait de femmes qui vivaient une époque de guerre et d’oppression qui leur faisaient risquer la mort. Ta mère a vécue ta grossesse à une époque tout à fait pacifique, son état psychologique ne pouvait être très différent que pour ton frère qui lui, n’est pas hypersensible.

Ensuite, l’hypersensibilité est-elle un état, en soi, ou bien une manière de réagir ? Est-elle un état sensible, ou bien une réponse à cet état sensible ?

Double contrainte

« Une double contrainte (de l'anglais double bind) est une situation dans laquelle une personne est soumise à deux contraintes ou pressions contradictoires ou incompatibles. Si la personne est ou se sent prisonnière de la situation (notamment un enfant), cela rend le problème insoluble et engendre à la fois troubles et souffrances mentale. Une double contrainte peut se produire dans toute relation humaine comportant un rapport de domination et particulièrement dans la communication émanant du ou des « dominants ». La forme la plus connue de double contrainte est celle de l'injonction paradoxale. » (Wikipédia)

Tu dis que, toute petite, entre ton père et ta mère, tu as choisi ton père. Quel âge avais-tu, quelques mois, quelques semaines ? Comment un nourrisson peut-il choisir entre son père et sa mère ? Sur quelles bases ? En tous cas, j’y vois l’extraordinaire capacité de choix de l’enfant tout petit.

Tu as choisi ton père avec sa personnalité entière, intransigeante, avec son sentiment de sa légitimité absolue. Tu as donc pris ses caractères radicaux, tu les as assimilés, puis tu t’es identifiée à ta mère puisque tu es une fille, à ta mère qui t’as niée, involontairement certes, mais qui t‘a niée tout de même.
Pourtant, tes parents ont exactement les mêmes valeurs. Leur contradiction se situe dans leur façon de se transmettre à leurs enfants, dans leur façon de les élever. C’est la façon de ta mère que tu as perçue et contre laquelle tu as opposé une résistance totale.

Et tu as analysé le comportement de ta mère avec les éléments que tu as pris à ton père. La contradiction radicale entre ta mère et ton père, tu l’as vécue avec l’intensité de la personnalité que tu as prise à ton père : à mon avis, c’est là que s’est construite ton « hypersensibilité ».

Aurais-tu été hypersensible si tu n’avais pas subi cette double contrainte ? J’en doute.
Ton frère est tranquille, à mon avis parce qu’il n’a vécu aucune contradiction entre son père et sa mère parce qu’il est un garçon et qu’il n’a pas eu à s’identifier à sa mère ; il a nagé dans le bonheur familial en intégrant sa mère dans la vie de la famille sans être « incommodé » par son attitude. Serait-il aussi tranquille s’il avait vécu la même double contrainte que toi ? J’en doute.

Dans le texte, sans le dire expressément, l’hypersensibilité est une donnée préalable, comme innée. Je le conteste absolument, l’hypersensibilité est construite par la relation entre l’enfant et - LES - parents ; la différence fondamentale entre ton frère et toi, c’est que vous êtes fille et garçon, et qu’en conséquence vos relations avec vos père et mère ont été différentes. Si tu n’avais pas été une fille, tu n’aurais pas été obligée d’accorder autant d’importance à l’attitude de ta mère, comme ton frère ne l’a pas fait.

L’émotion est la réponse à un ressenti, elle n’est pas le ressenti lui-même

Tout le monde éprouve des émotions, plus ou moins fortement : mais, l’émotion est-elle forte en elle-même, ou bien l’est-elle par la réponse ou non-réponse que l’on y apporte ?
Qu’est-ce que c’est qu’une émotion ? J’ai été voir dans le dictionnaire :

  • « Émotion :  Conduite réactive, réflexe, involontaire vécue simultanément au niveau du corps d'une manière plus ou moins violente et affectivement sur le mode du plaisir ou de la douleur ».

    « La cause de l'émotion est extérieure au sujet. Bouleversement, secousse, saisissement qui rompent la tranquillité, se manifestent par des modifications physiologiques violentes, parfois explosives ou paralysantes. »

L’émotion est donc une « conduite réactive, réflexe, involontaire », elle n’est pas définie comme un ressenti mais comme la réponse à ce ressenti.

  • Tes émotions, c’est ta façon de réagir à ce que tu ressens ; autrement dit, tes émotions ce sont tes réactions.

Pour ma part je percevais l’émotion comme un ressenti. Non, l’émotion est la réponse du sujet à la cause extérieure de l’émotion. C’est la première fois que je le comprends ainsi, puisque auparavant je confondais le ressenti et l’émotion.
Quand on dit émotion, il faut comprendre réaction émotionnelle.
Puisqu’il s’agit de réaction, il faut comprendre pourquoi on réagit comme on le fait, chacun selon son vécu.

L’assimilation des frustrations est le fondement de la socialisation

Tu te souviens que je t’ai révélé que « tu explosais lorsque tu étais frustrée » : ton explosion s’exprimait dans la relation, elle exprimait donc ton émotion dans ta non-maîtrise de ton ressenti. Notre travail commun a été de te permettre de devenir maîtresse de toi-même, de dominer tes ressentis pour obtenir des émotions maîtrisées dans ton comportement.

J’ai expliqué tes explosions et tes addictions, ainsi que ta peur, par le fait que tu n’as pas « assimilé tes frustrations » pendant ta petite enfance, parce que tu ne reconnaissait pas de légitimité à ta mère (au contraire de ton frère qui reconnaissait celle de son père) : ce qui fait qu’il t’a manqué un élément essentiel dans ton processus de socialisation. Sans maîtrise de ses frustrations, on a beaucoup de mal à se socialiser.
Sans « assimilation » de ses frustrations, les désirs, les ressentis et perceptions ne sont pas maîtrisés, ils provoquent donc des « troubles » de toutes sortes, et je te rejoins ici, une hypersensibilité qui exprime d’abord une non-maîtrise des ressentis. Selon moi.

  • Le premier élément de la socialisation est celui de l’assimilation des frustrations, sans quoi on n’arrive pas à se socialiser. Pour ce faire, il faut que le parent auquel on s’identifie, celui par lequel on obtient son identité sexuelle, il faut que ce parent-là soit légitime au regard de l’enfant. S’il n’est pas légitime il est impuissant pour cet enfant-là.

 

Estime de soi, identité, émotions, peur, sentiment de solitude et d’être différente, légitimité

Ton estime de soi, j’estime que tu l’avais bien accrochée pour que tu te battes comme tu l’as toujours fait, sinon tu te serais résignée. Impossible ! Tu as toujours fait preuve d’une abnégation radicale. Tu n’as jamais lâché, rien n’a jamais eu plus d’importance pour toi que le sentiment que tu avais de toi. Tu es sûre que tu as raison, et tu le démontres. Tu t’es toujours battue contre tout le monde. Tu vois la différence avec quelqu’un qui ne s’estime pas ?
Je crois plutôt que ce sont ceux qui cherchent à être conformes, conformes à ce qu’on attend d’eux, qui manquent d’estime de soi, ils n’ont pas la force d’être soi-même sans l’approbation des autres, ils n’ont pas la force de se revendiquer soi contre les autres.

Ce n’est absolument pas ton cas.

Évidemment ce n’est pas facile à vivre.
De la façon dont tu as commencé ta vie, tu t’es toujours sentie différente et incomprise. Tu en a reçu un sentiment de solitude, dans une difficulté de relation parce que ces relations ne recevaient pas et n’admettaient pas la vérité de ta personnalité. Tu es donc toujours obligée de forcer pour te faire reconnaître dans ta vérité, ce qu’ils refusent car cette vérité leur est insupportable parce qu’elle les renvoie à leur propre vérité… qu’ils ne peuvent regarder en face.

Mais chacun est différent, et chacun en a plus ou moins le sentiment : le problème est d’arriver à intégrer cette réalité et ce sentiment dans sa relation aux autres, et à trouver un équilibre et une place pour y vivre sereinement.

D’autant plus que dans la contradiction que tu as vécu entre ta mère et ton père, tu as développé une acuité extraordinaire pour percevoir les désirs, mensonges, faux-semblants, les hypocrisies de chacun. Tu fais constamment l’expérience de gens qui ne supportent pas que tu les devines, qui ne supportent pas que tu perçoives leur vérité intime, même si tu la dis pas. Leurs réactions sont parfois violentes. Et tu n’y peux rien, chacun vit comme il peut, avec ses détours fuyants…
Tout ceci te provoque des difficultés sociales et professionnelles : même si c’est toi qui as raison, il faut que tu vives avec d’autres gens et travailles avec d’autres collègues : quelques rares t’apprécient beaucoup, la plupart ne te supportent pas. Mais les résidents dont tu t’occupes te plébiscitent : c’est bien la preuve que ce que tu fais est juste, adéquat, vrai.

  • En définitive, je perçois ton hypersensibilité comme un état de perception d’une très grande acuité et d’une très grande force, et dans lequel tu ne maîtrises pas tes réactions à tes ressentis, c’est-à-dire tes émotions.
    Je ne sais pas si dans ta démarche psychothérapique il y aurait des exercices d’assimilation des frustrations ?

    Ce que tu as raté dans ta petite enfance t’a donné à la fois une extraordinaire richesse de perception, d’analyse et de capacité d’action, mais en même temps une difficulté de vivre tout aussi extraordinaire.

    Une question : serais-tu prête à renoncer à tes extraordinaires capacités pour obtenir une vie tranquille et sereine ? Ne t’ennuierais-tu pas ? Serais-tu prête à perdre ta perspicacité ?

Il me semble que ta réponse va de soi.

Jean-Pierre Bernajuzan

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