Communauté enseignante, instance praticienne de la pacification des rapports sociaux

2/4 - Le développement des compétences psychosociales - Les rapports sociaux soumis aux rapports d’autorité sont violents, que cette violence soit apparente ou non, et ils sont de moins en moins acceptés. Ce qui provoque une tension, une souffrance et quelquefois une révolte qui ne trouvent aucun remède dans notre système institutionnel fonctionnant sur le principe injonction/sanction qui ne sait

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2/4 - La communauté enseignante devrait devenir l’instance praticienne de la pacification des rapports sociaux

Les rapports sociaux soumis aux rapports d’autorité sont violents, que cette violence soit apparente ou non, et ils sont de moins en moins acceptés. Ce qui provoque une tension, une souffrance et quelquefois une révolte qui ne trouvent aucun remède dans notre système institutionnel fonctionnant sur le principe injonction/sanction qui ne sait ni ne peut pacifier et ce dans tous les domaines de la vie sociale, professionnelle, publique ou privée. Notre système institutionnel vise toujours à soumettre les individus-citoyens à son ordre, ce qui provoque leur souffrance et leur résistance au lieu de favoriser et susciter leur initiative.
Quatre articles :
1/4 - Les impasses de la punition à l’école - La discipline coopérative - La discipline positive
2/4 - Le développement des compétences psychosociales
3/4 - Pratiques de justice restaurative
4/4 - Comment mettre en œuvre la généralisation de ces pratiques dans notre contexte social et politique actuel ?

2/4 - Le développement des compétences psychosociales

Définitions et base théorique

Le domaine des compétences psychosociales (CPS) interroge sur l’environnement qui se construit dès les premières années de la vie. L’apprentissage des CPS s’opère au travers d’un processus éducatif qui débute dès la naissance et tout au long de la vie, il s’appuie beaucoup sur les expériences et l’imitation. Famille, école, tous les environnements interagissent pour sculpter les CPS d’un individu. Une synergie est non seulement possible mais souhaitable entre ces « milieux de vie ».
En 1986, dans la charte d’Ottawa de l’OMS, la notion de compétences psychosociales est présentée comme un élément essentiel de la promotion de la santé et en 1993 le concept est largement mis en avant sur la scène internationale. Dans ces deux documents de base, l’OMS souligne l’importance de promouvoir ces compétences afin de favoriser la santé globale positive (physique, psychique et sociale). Depuis les années 2000, l’UNICEF a publié de nombreux rapports sur ces CPS et cherche à favoriser l’implantation de programmes ou de parcours éducatifs visant ces compétences dans le monde entier. Depuis quinze ans, la place des compétences psychosociales en promotion de la santé s’est fortement développée en France. Elles ont été intégrées dans le socle commun de connaissances et de compétences par l’Éducation Nationale.

Il faut développer les CPS chez les enfants parce qu’elles favorisent leur développement global et ont un rôle essentiel dans l’adaptation sociale et la réussite éducative. Leur insuffisance est l’un des déterminants majeurs de comportements à risque tels que prises de substances psychoactives, comportements violents et sexuels à risque, qui sont eux-mêmes des déterminants de pathologies (addictions, troubles de conduites, etc). On parle de « déterminants de déterminants ». Développer les CPS permet donc de prévenir efficacement des problèmes de santé mentale, de consommation de drogues, ce comportements violents.
Voici la liste et définition de chaque compétence :

  • Résoudre des problèmes et prendre des décisions : apprendre à résoudre les problèmes et apprendre à prendre des décisions.

  • Avoir une pensée créative-une pensée critique : la pensée créative contribue à la fois à la prise de décision et à la résolution des problèmes en nous permettent d’explorer les alternatives possibles et conséquences diverses de nos actions ou de notre refus d’action. La pensée (ou l’esprit) critique est la capacité à analyser les informations et les expériences de façon objective.

  • Savoir communiquer efficacement-être habile dans ses relations interpersonnelles : la communication efficace signifie que nous soyons capables de nous exprimer à la fois verbalement, de façon appropriée à notre culture et aux situations. Les aptitudes relationnelles nous aident à établir des rapports de façon positive avec les gens que nous côtoyons, cela signifie être capable de lier et de conserver des relations amicales nécessaires à notre bien-être social et mental. Il s’agit aussi de savoir interrompre des relations de manière constructive.

  • Avoir conscience de soi-avoir de l’empathie : avoir conscience de soi c’est connaître son propre caractère, ses forces et ses faiblesses, ses désirs et ses aversions. Avoir de l’empathie pour les autres signifie qu’il s’agit d’imaginer ce que la vie peut être pour une autre personne, même dans une situation familière. Cela peut nous aider à accepter les autres qui sont différents de nous et à améliorer nos relations sociales.

  • Savoir gérer son stress-et ses émotions : faire face à son stress suppose d’en reconnaître les sources et les effets et de savoir en contrôler le niveau. Pour faire face aux émotions, il faut reconnaître les siennes et celles des autres, il faut être conscient de leur influence sur les comportements et savoir quelles réactions adopter.
    On peut appliquer des programmes de développement des compétences psychosociales très tôt, dès la maternelle, où le développement est disparate : certains enfants ont déjà appris des comportements de communication, d’autres non.

Comment mettre en place un programme de développement des compétences psychosociales ?

Les étapes :

  • Faire un diagnostic des besoins : si possible en impliquant toute l’équipe et un maximum de partenaires. Cette première étape permet de déterminer les raisons qui motivent la mise en place de l’action. Quels sont les objectifs de l’établissement, quelles actions ont été menées, avec quels résultats, auprès de qui, pourquoi cette action n’a pas donné satisfaction, quelles contraintes ou freins ? Ce qui a bien fonctionné. Soyez honnête et impliquez toute l’équipe dans ces questions.

  • Former les professionnels : le deuxième étape consiste en la formation des professionnels pour acquérir des outils à transmettre aux élèves avec des ateliers de prévention. Pour accentuer la réussite du programme, l’action doit se dérouler dans l’ensemble de l’établissement, toutes les classes sont donc concernées, en y associant aussi les intervenants des structures sociales qui s’occupent des enfants le mercredi et pendant les vacances scolaires, les parents sur des rencontres et le personnel de cantine. Cela permet la prise en charge globale, et permet que tous les adultes qui encadrent les enfants partagent le même discours. L’avantage de travailler avec tous les professionnels en lien avec les enfants est de travailler sur la cohésion, ils apprennent à se connaître, à communiquer et découvrent leurs complémentarités, leurs forces et valeurs communes.

  • Transmettre aux enfants : ces compétences sont liées au vécu, à l’action, aux savoir-faire et savoir-être. Cela signifie que ces compétences ne s’enseignent pas comme une récitation, elles s’appuient sur un vécu : comprendre un conflit par exemple et s’ancrent par l’entrainement et le soutien de l’adulte.
Avant les ateliers, préparer l’activité dans la suite de la précédente, choisir une activité qui vous plaît, faire un rituel pour entrer dans la séance, mettre en place les règles avec eux… Si possible se mettre en cercle pour que tous les élèves se voient. Pendant les ateliers, la posture de l’animateur est active et permet la rencontre, l’échange, la bienveillance. L’objectif n’est pas de faire part de ses idées, mais de faire émerger celles des élèves, qu’ils puissent donner leur avis, se sentir écoutés et en sécurité. À la fin des activités, toujours faire un retour aux enfants, faire une évaluation avec eux, garder une trace.

  • Avec les parents : pour une meilleure implantation de l’action, un maximum de professionnels doivent être impliqués, enseignants, animateurs, personnel de cantine et d’entretien… Ajoutons l’indispensable lien aux parents : ouvrir l’école sur son environnement. Donner confiance et fierté aux élèves et parents et avoir un sentiment d’appartenance à une école soutenante.
Le dialogue avec les parents instaure la confiance, l’ouverture et l’échange amènent à la rencontre : ce dialogue permet à l’enfant de ne pas se sentir tiraillé entre deux mondes, celui de l’école avec ses codes et sa culture et celui de sa famille, son quartier. C’est au professionnel de l’éducation d’aller vers les parents, d’expliquer ses intentions, d’écouter les parents et de construire ensemble les solutions pour aider l’enfant.

Méthodologie et activités pour transmettre les compétences psychosociales aux élèves

Résumé. Prise de conscience et connaissance du thème : comprendre, échanger, écouter, parler, donner son point de vue et comprendre celui des autres ; développer les attitudes ; renforcer les compétences au quotidien : agir, progresser seul, permettre l’autonomie avec le soutien de l’adulte qui valorise ; autonomie, auto-évaluation, progression éventuelle ; lien aux parents.
Thèmes des séances à mener en classe : 1 la cohésion, le respect, l’empathie 2 l’estime de soi 3 le harcèlement, les discriminations, répondre à une moquerie 4 savoir dire non, s’affirmer sans violence 5 exprimer ses sentiments et gérer sa colère 6 l’écoute et la communication 7 gérer un conflit 8 demander de l’aide 9 respect filles/garçons 10 la laïcité.

En conclusion

En tant que professionnel de l’éducation, prenez soin de vous, respectez votre rythme, faites des pauses, entourez-vous d’objets et images qui vous apaisent. En travaillant sur le développement des compétences psychosociales nous travaillons sur nous-mêmes. Il est important de faire le chemin en équipe et de s’impliquer soi pour pouvoir le faire avec les élèves. C’est une belle opportunité de progresser, de réfléchir et parfois nous remettre en question. Cela nous questionne sur le sens de notre métier d’enseignant ou de professionnel de l’éducation. Pourquoi j’ai choisi ce métier ? Que m’apportent les enfants ? Qu’est-ce j’apporte aux enfants ? Cela est l’occasion de voir l’école comme un lieu de rencontre, de progrès pour tous pour une société plus juste et apaisée.


La Communication Non Violente et les Systèmes et Cercles Restauratifs

La Communication Non Violente (CNV), développée dans les années 1960 par Marshall Rosenberg, psychologue clinicien puis collaborateur de Carl Rogers, propose une compréhension du fonctionnement et de ce qui contribue à son épanouissement, et de ce qui suscite de la violence. L’axe central - la compréhension et la prise en compte des besoins fondamentaux de l’être humain - s’applique à tous les niveaux de fonctionnement d’un établissement, chacun ayant un impact sur la qualité du climat scolaire : la manière de vivre les relations, de s’exprimer, d’écouter ; la manière de gérer les conflits ; la gestion des groupes ; la pédagogie ; le management de l’établissement ; la conception et l’aménagement des lieux. Même seul-e dans son établissement, l’enseignant-e a le pouvoir d’agir dans une grande partie de ces domaines.

Les bases de la CNV

  • Les besoins fondamentaux des êtres humains et le lien entre les émotions, les besoins et les comportements : quels que soit notre rôle dans la communauté éducative, nous sommes avant tout des êtres humains et nous avons des besoins fondamentaux liés à la vie comme à tout ce qui est vivant. Leur prise en compte est la clé de l’épanouissement de chacun : le nôtre, celui des élèves , des collègues. Les besoins de l’être humain sont de plusieurs ordres : physiologiques, de sécurité, de relation, d’estime de soi, de réalisation et des grandes aspirations comme la beauté, l’harmonie, la paix. Les sensations et les émotions sont pour lui, les indicateurs de la qualité de la prise en compte de ces besoins fondamentaux. Ce n’est pas une théorie, c’est une réalité qui peut être ressentie physiquement.

    1) le lien entre les émotions et les besoins : quand un besoin fondamental est pris en compte, les signaux de notre corps sont des sensations et des émotions agréables, quand il n’est pas pris en compte, ce sont des sensations et des émotions désagréables. Cela donne du sens aux émotions, les nôtres et celles des élèves, parents, collègues, et attire notre attention sur l’importance de les accueillir et savoir ce qu’elles révèlent d’important pour la personne. La cause de l’émotion n’est plus à l’extérieur, dans ce qui est fait, mais à l’intérieur dans ce qui est touché chez la personne.

    2) le lien entre les comportements et les besoins : les comportements d’ouverture aux autres, de motivation, d’investissement parlent de besoins fondamentaux nourris ; les comportements de non-investissement, de fermeture, de réaction voire de violence, parlent de besoins fondamentaux non pris en compte.

    C’est un double apport pour l’accueil de nos propres émotions et pour l’aisance avec les les émotions et les comportements des autres. Cette compréhension nous redonne du pouvoir sur notre propre état, là où nous croyions que notre état émotionnel dépendait des autres. Une émotion est comme un voyant lumineux sur le tableau de bord : en suivant le fil nous trouvons ce qui ne va pas, et nous pouvons passer à l’action pour rétablir le fonctionnement. Cette écoute et compréhension de soi donnent les moyens d’entretenir et retrouver rapidement son équilibre émotionnel. Dans la relation aux autres, c’est un changement de regard sur les émotions et les comportements.

  • Changer de regard sur les comportements : comprendre qu’à chaque instant, derrière chaque comportement, quoi que nous disions, que nous fassions, nous tentons, le plus souvent inconsciemment, de prendre soin de la vie en nous, transforme notre manière de réagir aux comportements des élèves, parents, collègues. Nous prenons aussi conscience de ce qui, dans nos habitudes, suscite de la violence et de récidive, sans que nous nous en rendions compte.

  • L’être humain aime avant tout contribuer au bien-être : cette conviction est cœur de la Communication Non Violente. Or, le système éducatif actuel est plutôt basé sur la croyance que l’être humain ne sait pas ce qui est bien ou mal et qu’il a besoin d’être éduqué pour cela. On utilise des jugements « c’est bien, c’est mal, tu es gentil, tu es méchant » et un système de punition et de récompenses. Celui-ci entraîne de la comparaison, de la compétition, impacte l’estime de soi, provoque la soumission à l’autorité ou de la rébellion voire de la violence, et la reproduction du modèle de domination sur plus faible que soi.
Quel est notre intention ? À quoi voulons-nous contribuer ? Un monde où l’enfant puis l’adulte qu’il devient, agit par peur de l’autorité et des sanctions ? Ou un monde où l’enfant et l’adulte qu’il devient, agit par conscience et par envie de contribuer au bien-être ? Le présupposé de base de la CNV est que l’être humain aime avant tout contribuer au bien-être, quand ses propres besoins aussi pris en compte. Avec cette compréhension, la relation éducative sera basée sur l’écoute de l’enfant/jeune, l’expression de soi et de ses limites de manière ferme et bienveillante, et la recherche de solutions pour la prise en compte des besoins de chacun. L’intention de la CNV est de prendre soin de la relation. « La relation avant l’action ». Offrir une qualité de relation qui préserve l’envie naturelle de contribuer au bien-être.
« Les adultes sont de puissants modèles pour les enfants. Ils ne peuvent leur demander d’être empathiques et de réguler leurs émotions si eux-mêmes n’en sont pas capables. Il est donc illogique de chercher à développer les compétences émotionnelles et l’empathie chez les élèves, si les enseignants (et les parents) ne sont pas eux-mêmes formés » (Guéguen, 2018).

  • Prendre conscience des besoins d’accueil, de liberté et de sens : quand on est enseignant-e et qu’on ressent dans son corps ce qui se passe quand on n’est pas accueilli - la fermeture et l’envie de réagir ou de partir - on devient sensible à la qualité de l’accueil : accueil des élèves en début d’années, début de semaine, début de cours, accueil des parents dans les réunions collectives, dans les rendez-vous individuels. Cette attention est une forme de prévention des violences. Lorsque l’adulte est obligé de faire quelque chose sans y voir de sens et qu’il compare à son énergie quand il fait les choses de sa propre initiative, il prend la mesure des besoins de liberté et de sens inhérents à tout être humain. Dans son fonctionnement actuel, l’école étouffe sans le vouloir la motivation naturelle à apprendre ; on y tente ensuite de motiver les élèves par un système de punitions et de récompenses qui n’atteint pas son but.

  • Passionnant et en même temps vertigineux : avec son nom, la Communication Non Violente est souvent vue comme une technique de communication ou une approche pour gérer la violence. En fait, on voit que c’est une prise de conscience des besoins humains. Elle est au centre et devient une grille de lecture de l’ensemble de nos fonctionnements, dans la relation éducative, mais aussi dans nos structures éducatives et dans nos vies. Cette découverte est à la fois une bouffée d’espoir car elle offre des clés de compréhension et des moyens concrets, et en même temps c’est vertigineux quand on prend conscience que c’est tout le fonctionnement de la structure qui est à repenser parce qu’elle suscite de la souffrance à tous les niveaux : quand on a mis des années à construire ses cours, tout son matériel pédagogique, le chantier paraît immense. « Pourquoi on ne nous apprend pas ça dans nos formations initiales ? Cela nous éviterait toutes ces années, avec les souffrances de part et d’autre, et d’avoir tout à repenser. » Oui, la prévention de la violence passe par des changements dans la formation initiale des enseignants et des cadres de l’Éducation Nationale, c’est vers cela que nous tendons. Pour le moment, de nombreux enseignants font le choix de se former de leur propre initiative en prenant du temps sur leurs week-ends ou leurs vacances et en finançant eux-mêmes leurs formations.

Agir dans la relation

  • La posture : la compréhension que, quels que soient notre âge et notre fonction, nous sommes tous des êtres humains avec les mêmes besoins, amène un changement fondamental dans la posture. C’est la clé centrale de la CNV. L’essentiel de la CNV est dans l’invisible, et cet invisible est immédiatement ressenti par l’interlocuteur, car il répond à l’aspiration de chacun-e à recevoir de la considération pour la personne qu’il-elle est. Dans le rapport enseignant-élève, l’enseignant est dans une fonction qui lui donne un rôle hiérarchique, un pouvoir dans la relation aux élèves. Comment va-t-il exercer ce rôle, comment va-t-il vivre ce pouvoir ?

    En CNV, on passe du « pouvoir sur » au « pouvoir avec », c’est le cœur de la posture, et au cœur de la prévention de la violence. Ce que nous aspirons à vivre avec nos supérieurs hiérarchiques, les élèves aspirent à le vivre avec leurs enseignants. La prévention de la violence des élèves commence dans la posture de l’enseignant. Pour nous en France, c’est un changement de culture. Dans beaucoup de pays c’est déjà une réalité.

  • Bienveillance et fermeté : cette posture qui accorde à chacun autant de considération quels que soient son âge et sa fonction, est une des clés de la bienveillance ; elle n’exclut pas pour autant la fermeté, la capacité de à poser des limites, à faire respecter un cadre. La CNV ce n’est pas tout accepter, c’est prendre en compte les besoins des autres et savoir aussi affirmer les siens.

  • La manière d’écouter. La puissance de l’écoute emphatique : avec la CNV c’est avant tout une posture : ne rien vouloir, juste être avec la personne, et se relier ce qu’elle vit derrière les mots qu’elle dit : que ressent-elle ? De quoi ça parle d’important pour elle ? Le plus important dans l’écoute emphatique est d’abord l’invisible, dans ce positionnement intérieur qui change la qualité de la relation.

    L’écoute emphatique permet d’être plus serein face aux critiques et à la violence verbale.

    Elle permet d’éviter le crescendo où la réaction d’un élève peut finir en conseil de discipline.
Comprendre que derrière une réaction vive, c’est un besoin qui s’exprime, et savoir l’accueillir, permet de vivre plus sereinement son métier.

    La CNV permet de s’occuper des conflits avant qu’ils ne dégénèrent en violence.

 

Les Cercles et les Systèmes Restauratifs

Développés par Dominic Barter dans les favelas de Rio il y a vingt ans, et maintenant utilisés dans le domaine de la justice et de l’éducation au Brésil, les Systèmes et Cercles Restauratifs sont basés sur la vision de l’être humain qu’apporte la CNV. Les comportements non respectueux et la violence sont vus comme des tentatives « maladroites et tragiques » pour prendre soin de la vie en soi. Un Cercle Restauratif est un moment où toutes les personnes concernées par un conflit, qu’elles soient auteur de l’acte, receveur de l’acte, ou membre de la communauté, vivent ensemble trois temps qui répondent aux trois besoins fondamentaux quand on a vécu un acte douloureux : pouvoir dire sa souffrance et être entendu, comprendre ce qui a amené la personne à agir comme elle a agi, pouvoir avoir une réparation et s’assurer que cela ne se renouvellera pas.

Des avant-cercles permettent d’entendre séparément l’auteur de l’acte, le receveur de l’acte et les membres de la communauté impactés, de leur offrir une première écoute empathique et établir la confiance de venir au cercle pour co-construire. Un après-cercle réunit à nouveau les personnes concernées, après que les actes de réparation décidés ensemble ont été réalisés. Il leur permet de faire le point sur la qualité de la relation, de se réjouir si elle a été complètement restaurée, ou si ce n’est pas le cas, de voir comment continuer.
Ces Cercles Restauratifs offrent une voie alternative au système punitif actuel qui ne permet pas l’écoute de la souffrance des parties prenantes ni la compréhension de l’auteur de l’acte, et crée de l’exclusion, avec souvent de la récidive.
Quand une communauté prend le temps de s’interroger : « Que voudrait-on voir se passer en cas de conflit ? », elle crée son Système Restauratif. Les cercles restauratifs sont un des moyens au service d’une gestion constructive des conflits. À l’échelle d’une classe, un-e enseignant-e peut construire avec les élèves un Système Restauratif.

Faire face à l’intensité des situations

L’aisance pour accueillir les émotions quelles qu’elles soient donne une sécurité pour vivre les situations qui se présentent.
« Le lendemain des attentats de novembre 2015, j’animais la journée mensuelle d’un cycle de formation. Les enseignants étaient sous le choc déjà pour eux-elles mêmes, et se demandaient comment ils allaient gérer la situation le lundi avec les élèves.
J’ai proposé un cercle de parole avec un premier tour : « Comment je me sens avec ces évènements ? » Puis un deuxième « Comment je me sens maintenant ? Qu’est ce que le fait de dire et d’écouter m’a apporté ? » Ce cercle de parole leur a permis de retrouver un équilibre personnel, de se sentir capables d’accueillir les élèves le lundi matin et de savoir quoi faire avec eux. En ayant vécu l’expérience et sa puissance de transformation, ils-elles se sentaient sereins de pouvoir la proposer à leurs élèves. Leurs témoignages le mois suivant l’ont confirmé. Ces cercles de paroles ont été des moments empreints de profondeur et d’humanité qui ont contribué à souder le lien au sein de leurs classes. » (Catherine Schmider, 2019)

  • La nécessité de recevoir de l’empathie pour soi : offrir cette qualité d’écoute et la maintenir demande des compétences et un état de disponibilité personnelle. « On nous demande d’écouter les élèves, et nous qui est-ce qui nous écoute ? » disent certains enseignants. Eh oui, on ne peut offrir de l’empathie qu’à partir d’un état d’équilibre et de disponibilité, et cet état s’entretient. Quand « une goutte d’eau fait déborder le vase », quand nous sommes hors de nous, nos propos et nos actions sont rarement au service de nos intentions éducatives. Les enseignants témoignent d’une clé essentielle que leur a apporté la CNV et qu’ils utilisent au quotidien, c’est l’auto-empathie. Une fois qu’on a compris que la cause de nos émotions n’est pas à l’extérieur (dans ce que l’élève, le parent, le collègue, le chef d’établissement a fait), mais à l’intérieur, dans ce que ça touche chez nous, on reprend le pouvoir sur son état émotionnel. « Quel est le déclencheur ? Comment je me sens ? Qu’est-ce que ça touche d’important pour moi ? Qu’est-ce que je peux faire ou demander pour prendre soin de moi ? » Devient progressivement un réflexe. Avoir expérimenté combien ça apaise, ça apporte de la clarté intérieure et ça permet de parler à l’autre à partir d’un état constructif, incite à s’y entraîner pour développer cette compétence.

  • Recevoir de l’écoute empathique : apporter aux enseignants un soutien empathique régulier est aussi un moyen de prévenir le cercle vicieux de la réactivité qui mène à la violence. Cette notion est une évidence dans les milieux de la petite enfance et du secteur social où les professionnels bénéficient d’analyse de pratique et de supervision régulières, il l’est dans le milieu de l’entreprise, avec le coaching. Dans le milieu scolaire, c’est une dimension qui n’existe pas et qui constitue une forme de violence institutionnelle. Les enseignants croient qu’ils doivent savoir gérer seuls leur réalité et culpabilisent quand ils n’y arrivent pas. Cette violence contre soi que vivent souvent les enseignants, peuvent les amener à la dépression et au burn-out, et pourrait être évitée. Idéalement, un enseignant devrait pouvoir recevoir de l’empathie chaque fois qu’il en a besoin. Savoir d’en donner est déjà une clé, indispensable au cours de la journée.

  • La manière de faire des demandes ou d’exprimer une insatisfaction : Marshall Rosenberg avait étudié ce qui, dans nos habitudes de communication, coupe l’élan naturel de contribuer. Elles sont de trois ordres : 
1 les jugements, la pensée binaire (bien, mal, gentil, méchant), les critiques, les comparaisons (je n’ai jamais eu une classe comme vous), les étiquettes, les pronostics, les interprétations, les généralisations ; 2 les ordres, les exigences, la manipulation, tout ce qu’on utilise pour obtenir quelque chose en utilisant le « pouvoir sur » ; 3 le déni de responsabilité (c’est comme ça, c’est la règle, ce n’est pas ma faute) et en particulier le déni de ses émotions (je suis en colère parce que tu…, je suis triste à cause de toi). En prendre conscience et y faire attention est déjà un pas énorme pour prévenir la violence et favoriser la confiance et la coopération des élèves. « Moi qui croyais que pour avoir de l’autorité, il fallait être autoritaire, montrer son pouvoir sur l’autre, juger, menacer, donner des ordres ». Au premier abord, c’est très déstabilisant pour tout éducateur, car c’est la panoplie classique de l’éducateur aujourd’hui. La question est souvent : « Que nous reste-t-il alors ? » Il reste :

    Se donner de l’auto-empathie ou demander de l’empathie. C’est l’étape clé pour transformer la réaction en conscience de ce qui est touché en soi.

    Se clarifier sur son intention avant de parler : « Est-ce que je veux avoir raison, obtenir quelque chose à tout prix, faire payer, humilier,… ? » ou : « Est-ce que je veux parler de ce qui se passe pour moi et suis-je prêt à entendre ce qui se passe pour l’autre ? » C’est l’intention de la CNV, avec d’autres conséquences. La CNV nous permet d’augmenter nos possibilités de choix et de faire des choix conscients.

    Seulement ensuite, parler de soi, de ce que l’on ressent, nommer ce qui est important pour soi et faire une demande pour recevoir de la compréhension ou une demande d’action. Idéalement, remplacer les exigences par des demandes, en leur donnant du sens.

  • L’importance de dire aussi ce qui va bien : avec de très bonnes intentions de contribuer à la progression des élèves, nous leur faisons le plus souvent des retours sur ce qui ne va pas dans leur comportement et leurs résultats. La relation entre l’enseignant et l’élève est nourrie essentiellement de négatif, alors que nous aspirons à ce qu’il ait confiance en nous ; et l’élève se vit comme insuffisant alors que nous aspirons à ce qu’il ait confiance en lui.

    Nous faisons le lit de la violence sans le vouloir. Savoir voir exprimer à l’élève ou à la classe ce que nous apprécions est une forme de prévention accessible à tout enseignant. La manière de le dire est importante. Notre habitude d’exprimer en termes positifs maintient une relation dissymétrique dans laquelle il y a une personne qui juge et une qui est jugée, ce qui suscite encore de la violence. Exprimer sa satisfaction en parlant de soi, des faits, de son ressenti, de ce qui a été nourri d’important pour soi et exprimer de la gratitude, met dans la relation d’humain à humain, qui touche l’élève et nourrit sa confiance en lui-même et dans l’adulte.

Dans la gestion de la classe

  • La relation avant l’éducation : c’est la prise de conscience centrale des formations en CNV : prendre soin de la relation avant de s’occuper des apprentissages. La qualité de la relation de l’enseignant avec l’élève est une des clés de sa disponibilité à l’apprentissage. Pourquoi devenu adulte, l’enseignant l’oublie-t-il si souvent ?

  • La différence primaire et secondaire : les changements sont beaucoup plus faciles et rapides en primaire. Seul intervenant dans sa classe, l’enseignant peut beaucoup plus librement expérimenter ce qu’il veut et impulser un mode de fonctionnement, dont il voit les résultats très rapidement.

    Pour les enseignants du secondaire, qui interviennent sur des temps courts, et qui partagent la responsabilité de la classe avec une dizaine de collègues, la mise en œuvre est plus délicate. Elle suppose du pas à pas pour transformer ses pratiques en douceur. Enseigner une matière avec plusieurs de cours par semaine avec les élèves ou assumer la fonction de professeur principal donne plus de temps pour ces transformations.

    Résumé, il faut : des temps pour créer du lien en début d’années, co-construire des accords de groupe pour se sentir bien toute l’année, nommer son intention, permettre aux élèves de voir du sens à ce qu’ils vont apprendre et d’être acteurs de leur apprentissage, des temps en début de journée ou en début de cours pour favoriser la disponibilité des élèves, des temps de fin de journée ou de période, pour savoir voir et dire ses réussites.

La pédagogie

« Une fois qu’on a pris conscience des besoins humains, ça saute aux yeux que les formes traditionnelles de pédagogie ne prennent pas beaucoup de besoins en compte ». Proposer des formes de pédagogie qui prennent plus en compte les besoins (bouger, aller à son rythme, prendre des initiatives, faire en autonomie, voir du sens à ce qu’on fait, coopérer, recevoir du soutien…), c’est éviter beaucoup de conflits et prévenir la violence.

  • En maternelle : « Ça va aussi avec mon changement de pédagogie, pour moi c’est indissociable. J’ai mis en place une pédagogie de type Montessori où les enfants choisissent les activités qu’ils ont envie de faire. J’accepte maintenant qu’un enfant ait envie de ne rien faire, ou de na pas faire l’activité que j’ai proposée et en faire une autre. »

  • En primaire : « Depuis que je fais de la CNV, plein de petites choses ont changé. Peu importe ce que tu utilises, c’est surtout l’énergie que tu as, comment tu vas l’amener, comment tu vas écouter les enfants, comment tu vas rebondir sur ce qu’ils disent. Je fais ce qui me correspond le plus et ce qui correspond le plus aux enfants. On parle beaucoup de pédagogie avec les enfants en fait ; dans les conseils de fin de semaine, ils disent ce qu’ils ont aimé, ce qu’ils n’ont pas aimé, et je le prends en compte…

  • Au collège : « J’ai changé l’organisation de la classe. J’essaie qu’il y ait de plus en plus de choses qui soient accessibles et c’est à eux d’aller les chercher. J’utilise le tétraèdre de la pédagogie Freinet, que chacun a sur sa table : la point rouge signifie « à l’aide », la jaune « j’ai une question mais ce n’est pas urgent », vert « je me débrouille », bleu « je suis en coopération avec quelqu’un qui m’explique ». Ça me permet d’arrêter de courir partout avec les « madame, madame ». Je mets de plus en plus de choses en place pour qu’ils puissent s’auto-corriger ou se corriger entre eux, qu’ils aient moins besoin de moi, qu’ils s’entraident » (enseignante en SVT).
« Je n’en pouvais plus. Je leur ai fait part de mon envie de les aider à progresser, de tout ce que je mettais en place pour ça et de mon découragement de voir que ça ne marchait pas comme je voulais, et je leur ai demandé s’ils avaient des idées sur comment faire? Ils m’ont dit ce qu’ils aimaient, ce qu’ils n’aimaient pas, ce qui les aidait ou pas. Ils m’ont donné des idées auxquelles je n’aurais jamais pensé » (enseignant en mathématiques en collège REP).

  • Au lycée : « J’ai passé mon à transformer tout mon cours. J’ai tout mis dans des classeurs, le cours, des feuilles d’exercice, des feuilles d’autocorrection. J’ai réfléchi comment organiser des groupes pour qu’ils puissent avancer seuls. Maintenant je suis plus disponible, je vais dans les groupes pour répondre aux demandes. Mais ce n’est pas simple : des élèves sont très contents, beaucoup plus et investis ; d’autres, les plus scolaires, sont déstabilisés. Et j’ai aussi des réactions de parents et de la direction. »

 

Les changements

Le changement, c’est déstabilisant, comme tout apprentissage. C’est important d’y aller pas à pas.
« Ce qui a changé dans ma pratique avec la CNV ? Je ne faisais pas le « comment je me sens » le matin. Je ne faisais pas la gestion des conflits comme ça. L’ambiance était beaucoup moins bonne. Les conseils hebdomadaires, je les faisais déjà, mais dans ma manière de les écouter, de les prendre en compte, ça a tout changé. J’avais beau être la même personne, ma rencontre avec la CNV a complètement changé ma manière d’enseigner, je me suis mise à les écouter vraiment et ça a vraiment changé l’ambiance générale. Je teste, j’expérimente à chaque fois un peu plus, j’y vais petit à petit. Ça demande du courage de tenter ces choses-là. C’est un effort. Ça demande de dépasser ses habitudes, ses peurs. C’est tenter plein de petites expériences, ça déstabilise comme tout apprentissage. Après tu te rends compte que c’est vraiment agréable. (professeure des écoles).

  • Quels changements avec les parents ? Là aussi, savoir se relier à l’être humain au-delà des rôles, permet aux enseignants d’être plus à l’aise avec les parents, malgré l’évolution des rapports parents-enseignants, et de vivre concrètement la co-éducation.

    « Dans la réunion de parents, je leur ai fait vivre ce que je fais vivre aux enfants : le comment ça va ? À la fois, ils ont apprécié d’être accueillis comme ça, ils en ont ressenti les bienfaits, et en même temps, ils ont pu se rendre compte de ce que leurs enfants vivent. Maintenant certains s’en servent à la maison » (enseignante en primaire).

    « Dans les rendez-vous avec les parents et l’élève, maintenant ma première question c’est : « Comment ça se passe pour l’élève dans la classe ? Ce qui lui convient et ce qui ne lui convient pas ». Ce sont eux qui s’expriment en premier. Et cela change beaucoup, cela instaure une relation, un lien, avec les parents et l’élève, une détente, qui ne se créait pas quand je commençais par les résultats et attitudes de l’élève en classe » (enseignante en collège).

  • Et avec les collègues ? Comment faire quand on est seul dans une équipe qui n’est pas dans cette démarche ? Il y a un passage difficile où les enseignants aimeraient pouvoir partager avec leurs collègues leurs découvertes ; ils voient ce que ça apporte et combien ça permettrait de transformer le climat de l’établissement beaucoup plus vite.

    Il y a deux choses difficiles : avoir des critiques de ses collègues quand on est soi-même dans les débuts et pas très sûr de soi. « Tu les écoutes trop, te es trop laxiste, si tu ne les punis pas tu n’y arrivera pas ». Transformer sa manière d’être dans la relation éducative, c’est déstabilisant, on a besoin de soutien ; assister au quotidien à des comportements de collègues, dont on voit les conséquences sur l’élève.

    L’important, c’est de trouver du soutien pour ne pas se sentir seul. S’il n’en existe pas dans l’établissement, il est important de le trouver auprès d’autres personnes qui partagent la même vision et avec qui c’est possible d’avoir de la compréhension, de recevoir une écoute empathique, de partager des expériences, d’analyser des situations.

Conclusion

La CNV et les Systèmes et Cercles Restauratifs donnent aux enseignants des moyens concrets d’agir à leur niveau pour la prévention de la violence. Ils leur donnent les moyens de connaître et de respecter le fonctionnement naturel de la vie et de l’être humain, c’est cela qui prévient la violence. C’est à la fois simple et complexe : montrer les applications possibles ne suffit pas, car l’essentiel n’est pas dans les outils, mais dans le changement de posture. L’outil sans la posture ne fonctionne pas. C’est complexe, car « on n’apprend pas à naviguer en haute mer par tempête, on apprend à naviguer avec son Optimist au bord de la côte par beau temps ». Or les enseignants sont pour la plupart « en haute mer, par tempête » au quotidien. Et c’est la complexité liée au temps nécessaire à l’apprentissage et à la transformation, quand la compétence serait nécessaire à son plus haut niveau, tout de suite, chaque jour.

  • C’est difficile de passer soi-même dans le « pouvoir avec » quand on ne connaît que le « pouvoir sur ». La prévention de la violence, c’est aussi prévenir la violence du mal-être et de l’épuisement.

à suivre...

Jean-Pierre Bernajuzan

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