Le Mimétisme... de l’identification

Le désir mimétique est l'instinct humain de base. C'est par lui que nous construisons nos personnalités, que nous faisons société. C'est par le désir mimétique que nous nous sentons concernés les uns par les autres. Et par notre relation aux autres que nous construisons un langage, puis un sens, puis une pensée, puis une culture, éventuellement une civilisation...

Le désir mimétique est l'instinct humain de base.
C'est par lui que nous construisons nos personnalités, que nous faisons société.
C'est par le désir mimétique que nous nous sentons concernés les uns par les autres.
Et par notre relation aux autres que nous construisons un langage, puis un sens, puis une pensée, puis une culture, éventuellement une civilisation...

 

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Au départ, à l'origine de l'humanité et donc du monde, il y a eu cette nécessité vitale de l'autre, sans la relation auquel nous n'existons pas.

Toute pensée, toute identité, est issue de ce rapport aux autres que le désir mimétique impose.

Ce rapport à l'autre est identitaire, nous nous constituons, nous nous « sommes », par l'identification à l'autre.
À l'origine il me semble que cette identification a d'abord été grégaire, c'est à dire que cette identification a produit une identité commune, du groupe.
Cette identité a d'abord été une appartenance.

Le groupe nécessitait une logique dynamique pour maintenir sa cohésion interne et survivre.
Cette cohésion recelait des rôles sociaux différenciés qui déterminaient les rapports sociaux au sein du groupe, avec une hiérarchie.
L'identification au sein du groupe, a donc été une identification à son rôle au sein du groupe, une identification aux personnes, ou à la personne, qui exprimait ce rôle et qui l'assumait.

La vie du groupe ne pouvait s'exprimer que par les échanges, donc par les rapports en son sein : pour que ces échanges soient possibles, il fallait que les individus aient des positions sociales différenciées, distinctes.
L'ordre dynamique du groupe, et donc sa vie, sa survie, dépendait de l'échange en son sein, et cet échange nécessitait la différenciation des rôles et des personnes.

Aussi la crainte majeure de ces sociétés primitives était celle de « l’indifférenciation ».
Indifférenciation qui était le chaos, où le groupe perdait la maîtrise de lui-même, était emporté par sa violence mimétique, sans recours possible.

L'identification a donc plusieurs aspects, ou plutôt, plusieurs effets :

L'identification grégaire qui est identification d'appartenance, assure la cohésion du groupe, assure aussi sa défense contre l'extérieur, contre les autres groupes, quitte à sacrifier ses certains de ses membres.
L'identification individuelle s'inscrit d'abord dans l'identification grégaire pour assurer les rôles sociaux en son sein, mais produit aussi une empathie, une sympathie, un sentiment de ressemblance, d'identité à l’autre qui nous permet de ressentir comme l'autre, ou qui nous en donne le sentiment. Ce qui nous permet de partager les souffrances, joies, espoirs, désirs... avec d'autres, et la projection vers l'avenir de ces ressentis crée le sentiment d'une communauté de destin.

Il y a donc à la fois une opposition et une identité entre les identifications grégaires et individuelles.
Si l'identification individuelle crée la différenciation au sein de l'identification grégaire, différenciation nécessaire à l'échange dans un ordre hiérarchique qui structure le groupe, il en découle un sentiment d'appartenance dans une valeur relative, selon sa place dans la hiérarchie.
Cette place dans la hiérarchie sociale nous donne le sentiment de notre valeur au regard des autres. Il en résulte le désir de se maintenir dans cette place, ou même de progresser.
Mais la progression sera relative, relative l'évolution des autres : si nous progressons, d'autres régresseront, relativement.
Dans la société grégaire, l'ordre social qui est hiérarchique, est basé sur la relativité de la valeur des différents individus, c'est à dire que la valeur des individus est déterminée par leur position sociale.
L'identité au sein du groupe ou de la société, est donc instable, parce que la valeur des individus est instable : le sentiment d'appartenance est constamment soumis à l'évaluation, et à l'évolution de sa valeur au sein du groupe, de la société.

Avec l'avènement de l'individualisme, c'est la valeur de l'individu qui est affirmée, en premier lieu, qui est légitime, officiellement. Ce qui n’empêche pas la valorisation grégaire ou sociale de perdurer.
Mais cette primauté de l'individu produit logiquement l'égalité entre-eux.
L'ordre social en est subverti : au lieu de voir déterminée sa valeur hiérarchiquement par sa position sociale, elle est affirmée à priori.
L'appartenance à la société reste pourtant liée à la capacité de chacun à y participer, et cette participation ressort encore à la position sociale de chacun.
L'identification individuelle égalitaire a déplacé vers l'individu la charge et la responsabilité de sa socialisation.
S'il n'y parvient plus, s'il perd pied, l'individu se voit exclu : à la fois de son identité d'appartenance, et de son identité individuelle empathique.

L'individualisation est un progrès, certes inévitable, mais à l'exigence cruelle.

Jean-Pierre Bernajuzan

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