L’État ne socialise pas, c’est la société qui socialise

Au cœur de la socialisation, il y a le désir mimétique qui anime l’enfant dès la naissance. C’est l’enfant qui se socialise lui-même en s’appuyant sur le modèle des personnes qui s’occupent de lui et qui comptent pour lui. La dynamique de la socialisation vient de l’enfant, car il s’identifie aux personnes adultes responsables de lui (ses parents d’habitude), il les imite, il se calque sur eux..

p16-copie

 

 

De la déparentalisation à l’individualisme

À la chute de l’empire romain, l’Église d’Occident a voulu de remplacer la filiation charnelle par la filiation spirituelle. On n’a pas trop perçu cette action de l’Église, sauf en ce qui concerne le célibat des prêtres ; ce célibat n’est pas destiné à empêcher ces prêtres d’avoir des relations sexuelles mais à empêcher d’introduire des filiations au sein de l’Église. Le résultat a bien été la relégation des rapports de parenté au second plan et la restructuration de la société sur ces nouvelles bases.
Mais ce qui n’était pas prévu ni conçu, c’est que la spatialisation suscitée par la déparentalisation allait produire la famille nucléaire qui, vivant sur une unité d’exploitation, allait exiler ses enfants surnuméraires qui, en se salariant ailleurs, créeront ainsi progressivement une société individualiste.
Ce n’est pas le pouvoir politique qui a piloté l’évolution de la société, il a donc évolué dans sa dynamique propre, parallèlement. Il nous faut donc envisager leurs évolutions respectives et leur articulation.

La société s’individualise alors que le pouvoir politique se centralise d’un même mouvement. Se crée alors un « collectif individuel »

Au long des siècles, la société médiévale et la structure politique évoluent chacune dans sa dynamique propre. La société s’individualise alors que le pouvoir politique se centralise. Les pouvoirs intermédiaires des seigneurs locaux s’amenuisent au profit du pouvoir central : féodalité, royauté puis royauté absolue, le roi central étant un recours contre les pouvoirs locaux. La société grégaire correspond à un pouvoir politique fragmenté comme celui de la féodalité. À la progression de l’individualisation sociale répond celle de la centralisation politique. En s’émancipant de leur appartenance grégaire, les individus induisent une instance commune partagée qui est le collectif. Le collectif n’a pas pu exister avant l’avènement de l’individualisme, il en est un produit car il est un rassemblement, et c’est l’émancipation des individus à l’égard des groupes qui le permet. À ce collectif individuel correspond un État centralisé qui le reflète et le représente, il prendra toute sa dimension dans la république.

L’État exerce d’abord une domination peu conséquente mais qui s’accroît lorsqu’il prend en main le développement économique et industriel d’abord, puis celui de l’instruction. L’alphabétisation et l’instruction déterminant de plus en plus le développement, c’est l’État qui en prend la direction, lui seul ayant la capacité de les imposer alors qu’auparavant l’éducation relevait des familles et de l’Église. La société occidentale se développe en s’individualisant, et plus elle se développe, plus l’État en prend la charge. La société avait son propre dynamisme tant qu’elle était grégaire, plus elle devient individualiste plus l’État prend le relais, et plus ses prérogatives s’amenuisent. La démocratisation n’arrange rien, au contraire. Car la démocratie s’identifie au politique et le politique à l’État. La société devient mineure sous la tutelle de l’État, son administration et ses fonctionnaires. Les citoyens, soi-disant souverains, doivent obéir à l’administration qui gère l’État de droit, ce qui est paradoxal.

Quand la société perd sa capacité de socialisation, c’est l’État qui est démuni

La démarche a bien fonctionné tant qu’il demeurait encore des structures sociales grégaires qui portaient la socialisation, l’État se contentant de la prendre en compte. Mais les derniers vestiges grégaires ont disparu avec la société paysanne et le monde ouvrier. La société est toute individualisée, aucun milieu grégaire ne la porte plus, et l’État se trouve démuni lorsque la socialisation n’est plus assurée correctement. L’État contrôle la socialisation, il la réprime le cas échéant, mais il n’est pas en mesure de la réaliser lui-même. Même l’Éducation Nationale ne socialise pas ; on a pu penser qu’elle le faisait puisqu’elle était une structure centrale de l’ascenseur social, mais on se rend compte que les élèves réussissent en fonction de leur socialisation acquise dans leurs familles dont l’EN n’arrive pas à compenser les inégalités. Les services sociaux étatiques apportent des ressources mais ne compensent pas une socialisation défaillante.

Socialité existentielle et citoyenneté politique

La socialisation est une relation sociale de réciprocité

Au cœur de la socialisation, il y a le désir mimétique qui anime l’enfant dès la naissance. C’est l’enfant qui se socialise lui-même en s’appuyant sur le modèle des personnes qui s’occupent de lui et qui comptent pour lui. La dynamique de la socialisation vient de l’enfant, car il s’identifie aux personnes adultes responsables de lui (ses parents d’habitude), il les imite, il se calque sur eux dans la mesure où ces adultes s’identifient aussi à lui : c’est une relation sociale de réciprocité. Le moteur de la socialisation est là. On voit bien que l’État n’est pas une personne particulière à qui on peut s’identifier, et ses agents, publics, ne peuvent assurer la réciprocité de la relation avec tous les enfants dont ils s’occupent, ils la réservent à leur propre famille, leurs propres enfants, en privé. Ensuite, c’est toute l’appartenance sociale qui en découle et qui était encore assez grégaire. C’est cette appartenance qui donne le sentiment de sécurité existentielle. La sécurité ou l’angoisse existentielles ne sont pas de purs états psychologiques, ils sont construits par les relations sociales et découlent d’elles.

Plus la socialisation individualiste avance et plus l’État est puissant

L’intégration des individus à cette socialisation se fait par la citoyenneté, particulièrement dans la république. La citoyenneté exprime bien l’insertion des individus dans la société démocratique avec ses droits et ses devoirs, respect des normes républicaines démocratiques laïques humanistes. Elle donne à chacun le pouvoir de décider de ces normes par le droit de vote au suffrage universel. Aujourd’hui, on attend des citoyens un comportement conforme à ces valeurs démocratiques. La citoyenneté a supplanté l’ancienne légitimité sociale redevable à la société elle-même, et non à l’État qui représente désormais la collectivité démocratique et ses valeurs.

La société individualiste est égalitaire

La citoyenneté exprime l’exigence de la société individualiste démocratique et humaniste, mais elle n’apporte pas la sécurité existentielle aux individus. Lorsque des individus ou un ensemble d’individus ne parviennent pas à se socialiser correctement, ils perdent le sentiment de leur appartenance légitime à la société, ils souffrent et se déconnectent de la citoyenneté.
L’individualisation de la socialisation a apporté l’exigence d’égalité. Désormais, de plus en plus, se socialiser c’est être égal aux autres. Si on n’arrive pas à cette égalité, en termes de consommation, de reconnaissance ou de statut, on perd le sentiment d’appartenance à cette société, ce qui provoque à la fois une angoisse et un sentiment d’injustice et de ressentiment pouvant déboucher sur une révolte. La révolte sur fond d’angoisse et de ressentiment constitue une base suicidaire de vengeance, d’abord parce les individus concernés ont le sentiment d’être perdus, de ne plus appartenir à une entité humaine constituée, de ne plus y arriver, et ensuite parce que cette incapacité représente à leurs yeux une injustice radicale puisque l’égalité individuelle constitue l’exigence fondamentale de cette société dont ils se sentent exclus de fait.

Désormais le conformisme détruit la cohésion sociale de la société hétérogène

Ainsi, le cœur de la difficulté et de l’action à mener est la socialisation individualiste qui est la plus exigeante et la plus nécessaire en même temps, et ce n’est pas l’État qui peut la réaliser. Et la société individualiste étant devenue hétérogène, les pratiques anciennes de la société grégaire homogène ne sont plus opératoires. Au contraire, elles défont la cohésion sociale car le conformisme qui en était le principe actif antagonise les différentes communautés sociales au lieu de les rassembler.
Nous assistons à une conflictualisation croissante de la société due certes à la montée des inégalités et de l’exclusion, mais surtout à l’incapacité des institutions à répondre à cette nouvelle problématique à la fois économique, sociale, culturelle et politique, avec l’illusion que la réponse économique soit primordiale qui est la seule que l’État ait à sa disposition dans sa propre capacité d’action.
Nous avons donc à concevoir de nouvelles structures institutionnelles capables d’intervenir auprès des différentes communautés, auprès de leurs individus, de les supporter et les accompagner dans leur insertion sociale mouvante, car la socialisation individualiste est mobile.

C’est cette mobilité qu’il faut sécuriser, alors que les sécurités d’aujourd’hui sont encore statiques

Il est suicidaire de proposer aux individus des sécurités qui vont finir par les mettre en difficulté (comme les enchaîner à un bateau qui coule). Dans cette situation, il y a ceux qui obtiennent cette sécurité, le plus souvent étatique, et ceux qui sont soumis à la précarité de l’emploi et au chômage ; et aussi ceux qui ont les moyens d’être mobiles par leur formation : ceci produit l’hétérogénéité sociale d’inclusion et d’exclusion, détruit la cohésion, provoque la déréliction, le ressentiment et la révolte chez certains et la peur chez d’autres, rendant la situation de plus en plus difficile à maîtriser…

Jean-Pierre Bernajuzan

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.