Leçons du film Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino

Je l’avais déjà vu plusieurs fois, il m’avait fait une impression très forte, mais je ne l’avais pas compris au fond. La cinémathèque de Toulouse a créé un festival où elle invite des artistes divers qui viennent parler de leur rapport au cinéma et à certains films en particulier que l’on visionne. Parmi eux, l’écrivain Yannick Hœnel nous a présenté The Deer Hunter-Voyage au bout de l’enfer de..

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 Je l’avais déjà vu plusieurs fois, il m’avait fait une impression très forte, mais je ne l’avais pas compris au fond. La cinémathèque de Toulouse a créé un festival où elle invite des artistes divers qui viennent parler de leur rapport au cinéma et à certains films en particulier que l’on visionne. Parmi eux, l’écrivain Yannick Hœnel nous a présenté The Deer Hunter-Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino. En résumé, son analyse du film est que le héros « Mike » ne peut plus tuer un animal, le cerf en l’occurrence, après l’extraordinaire violence qu’il a vécue au Viet-Nam.
Bon. On voit le film, et je me rends compte que le sujet du film n’est pas là où le dit Yannick Hœnel, mais son analyse a été le déclic qui m’en a fait comprendre la logique.

Le sujet du film est un groupe de garçons adolescents/jeunes adultes

La première partie du film est très longue, elle met en scène un groupe de garçons adolescents, jeunes adultes, qui travaillent et s’amusent, avant que trois d’entre eux Mike, Nick et Steven ne partent au Viet-Nam. Les filles présentes n’ont pas de dynamique propre, elles ne sont là qu’au regard des garçons. C’est donc dès le départ, le devenir de ces jeunes garçons qui est en question, mais qui vivent et fonctionnent en groupe. Ils rentrent du travail, ils vont au pub, ils rigolent, ils jouent, se marient même (Steven) et ils vont à la chasse selon un rite bien établi semble-t-il. Les rapports au sein du groupe sont décrits, par lesquels on perçoit leurs différentes personnalités et leurs affinités individuelles.

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L'un d'entre entre eux, Mike (De Niro), se distingue au milieu des autres

L’un d’entre eux, Mike qui est interprété par Robert de Niro, semble mal à l’aise alors qu’il est un des piliers du groupe, dès le début on ressent son malaise. Quand ils vont à la chasse, il est celui qui tue le cerf sans jamais le manquer, « d’une seule balle ». C’est son exploit constamment renouvelé qui lui donne son ascendant sur les autres. Il n’apprécie pas pour autant sa place dans ce groupe, il n’apprécie pas le groupe lui-même, on le voit se retirer, s’écarter, il participe à l’enthousiasme du groupe avec réserve, on voit bien qu’il voudrait autre chose, il dit qu’il préfèrerait une amitié avec l’un d’entre eux plutôt que ce groupe obligatoire. Manifestement, ce grégarisme lui pèse.

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Le Viet-Nam représente ici l’extrême violence à laquelle sont soumis les jeunes

De la guerre du Viet-Nam on ne voit pas grand chose, manifestement le cinéaste ne s’y est pas intéressé, mais elle constitue le cadre de vie national des jeunes garçons américains de cette époque-là. Il y montre une situation particulière où nos trois jeunes, prisonniers, sont soumis au jeu sadique de la « roulette russe » par leurs geôliers du Viet-Kong auxquels il ne s’intéresse pas non plus. Le sujet est donc toujours les trois jeunes américains.
Manifestement il s’agit de la mise à l’épreuve de la personnalité de chacun d’entre eux. Le Viet-Nam n’intervient ici que comme situation où l’État de droit ne fonctionne plus pour que de telles violences physiques et psychologiques puissent être possibles, cette situation ne pouvait exister aux États-Unis même. Aujourd’hui, cette phase pourrait être située chez les narco-trafiquants au Mexique par exemple.

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Mise à l’épreuve extrême des jeunes américains

De la guerre on ne voit rien, des combattants du Viet-Kong on ne voit rien non plus, on ne voit que des geôliers qui « jouent ». Ils jouent à la roulette russe aux dépens des prisonniers, ils parient. Ces geôliers ont échappé à l’autorité de leur hiérarchie, ils ne représentent pas la lutte nationaliste du Viet-Kong. Il n’est question ici que de « jeu ». Plus tard on retrouvera ce jeu dans un cercle clandestin avec des joueurs volontaires où Nick se perdra.

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Ce que l’on voit dans cette épreuve atroce d’un jeu sadique sur la vie des prisonniers, c’est la façon dont chacun des trois réagit : Nick devient fou, Steven est complètement traumatisé il ne maîtrisera plus sa vie, et Mike reste toujours maître de lui, il domine sa peur pour agir avec détermination et perspicacité. Il est capable de « jouer pour tuer le jeu » et les libérer tous, il garde toujours la tête froide même face au pire danger.

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Cette phase du film est la révélation de la personnalité de chacun. À mon avis c’est la fonction que le cinéaste lui a assignée. On demeure dans l’analyse du groupe des adolescents-jeunes adultes, dont ces trois-là subissent cette effroyable mise à l’épreuve.

Retour à la maison

Steven a été blessé et amputé des jambes, il est rentré le premier ; Nick s’est perdu, il n’est plus dans l’armée mais il est toujours au Viet-Nam, Mike rentre, tout le monde l’attend.

Mais Mike ne veut pas retrouver tout le groupe, en passant devant la maison il file se cacher plus loin. Il revient le lendemain matin et attend que tous soient partis afin qu’il ne reste que Linda (Meryl Streep) qui s’était fiancée à Nick avant qu’il ne parte à la guerre, et dont Mike est aussi manifestement amoureux.
Mike est donc toujours hostile au groupe, Nick est son ami, son seul vrai ami de son point de vue. Les autres, ils les supporte. Ce qu’il recherche, c’est la compagnie de Linda parce qu’il est amoureux.
Puis il retrouve toute la bande, il est fêté, il retrouve Steven à l’hôpital dont il ne sort pas, incapable qu’il est de reprendre une relation avec sa femme. Encore une fois, Mike prend les choses en main et ramène Steven chez lui. Steven reçoit régulièrement des tas d’argent il ne d’où ni de qui, Mike comprend qu’il s’agit de Nick qui joue toujours à roulette russe avec une chance constante. Mike repart le rechercher au Viet-Nam, le retrouve dans un tripot, échoue à le faire renoncer à jouer et Nick se tue.
N’ayant pas supporté l’épreuve, Nick est devenu fou.

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La chasse au cerf

La bande des garçons, ceux qui restent, repart à la chasse. C’est une expédition qui dure au moins deux jours, peut-être davantage, il y a le voyage pour rejoindre le territoire de chasse dans la montagne, le chalet où ils séjournent et le moment de la chasse proprement dite. Il y a donc la vie et les relations au sein du groupe, puis le comportement de chacun à la chasse.

Les relations entre garçons reprennent. Au sein du groupe il y a Stan (John Cazale), c’est celui qui ne s’assume jamais, qui compte toujours sur les copains pour lui apporter ce qui lui manque, le modèle de l’irresponsable. Il a l’habitude de se promener avec un petit colt qu’il sort à tout moment et hors de propos, on l’avait déjà vu lors de la première chasse.

Stan joue avec son petit colt, il « joue comme un gamin » à tirer sur l’un ou sur l’autre. Mike se met en colère. Stan répond qu’il rigole, que le colt n’est pas chargé ; Mike le lui arrache, tire en l’air, il est bien chargé. Il engueule Stan, le lui braque sur le front. Puis il jette le colt dans le lac.

Puis ils partent chasser chacun de son côté. Mike « qui tue le cerf d’une seule balle » poursuit le cerf, se rapproche, le vise… puis renonce à tirer. Il dira ensuite qu’il l’a perdu de vue, qu’il n’a pas pu tirer. C’est la première fois qu’il revient bredouille.

 

Analyse

Mike est le seul qui se comporte toujours en adulte responsable

Le film décrit un groupe de jeunes garçons qui ne sont plus des enfants sans être encore des adultes, il décrit cet état adolescent du passage de l’infantile à l’adulte où chacun se raccroche au groupe pour ne pas être seul et ne pas assumer seul tout son rapport aux autres, à la vie, au monde, à part Mike, tous les autres ne l’assume pas. Lorsque les difficultés croissent et deviennent insupportables, seul Mike est capable de faire face : il est adulte, il a la force morale ou psychologique d’affronter la réalité. Les autres biaisent ou s’effondrent.

L’infantilité adolescente est grégaire

La différence entre l’infantilité de l’enfance et celle de l’adolescence se traduit par le fait que l’enfant se fait assumer par ses parents, alors que l’adolescent qui est en train de s’autonomiser ne peut plus le faire, il se grégarise alors, en se fondant à un groupe il n’assume pas seul sa réalité qui ainsi demeure inassumée : c’est une faiblesse qui peut durer longtemps dont l’adolescent et l’adulte qui suivra souffriront, cette réalité restera une menace simplement parce qu’elle n’aura pas été assumée, elle pèsera sur son développement.
Le grégarisme est une forme de repli protecteur face à la réalité qui prend une forme nébuleuse insaisissable, insaisissable parce qu’on n’a pas voulu la saisir. Il en demeure la peur de ce qu’on n’a pas affronté, mais aussi la honte de ne pas avoir pu le faire. Cette peur et cette honte coupable vont pourrir leur vie.

On devient adulte par la capacité d’être seul et de faire face seul à notre réalité, notre vérité. Beaucoup d’adultes n’y arrivent pas bien.

Michael Cimino a construit le personnage de Mike systématiquement positif

C’est absolument remarquable, le personnage de Mike n’est jamais faible, il ne fuit jamais la réalité, il ne se grégarise pas, il subit le groupe plutôt qu’il n’y adhère. En conséquence il soutient les autres, prend les décisions à leur place quand ils ne sont pas en mesure de le faire. Alors que les autres montrent tous des faiblesses et des indécisions, « Mike » assume toujours tout ce qui lui arrive, même le plus extrême. Il sort de ces aventures indemne et toujours plus fort, sans forfanterie qui aurait encore été une faiblesse.

La positivité systématique de Mike en contrepoint de tous les autres personnages en fait le cœur du film

Il y a bien-sûr d’autres dimensions qui s’expriment dans le film : la guerre du Viet-Nam, ces jeunes sont des descendants de l’immigration russe et ils sont des Américains comme les autres, l’intégration sociale de ces jeunes, le rapport à la chasse et aux armes, le sadisme de la torture de la roulette russe, à la fois le grégarisme et l’individualisme : grégarisme du conformisme américain et individualisme obligatoire de la réussite individuelle, le nationalisme américain qui fait société… Il y a sans doute encore d’autres aspects que j’oublie.

  • Aucun de ces aspects ne nécessite la positivité systématique du personnage de Mike.

À mon avis cette positivité systématique n’est nécessitée que par l’analyse comparée des personnages du groupe : d’un côté la masse d’entre eux avec leurs faiblesses, atermoiements et effondrements, de l’autre, Mike, qui fait toujours face et assume, toujours debout et humain.

Le mimétisme du grégarisme et du jeu

La socialisation humaine se réalise par le désir mimétique. C’est ce qui nous différencie des animaux qui, eux, sont déterminés par une programmation génétique à laquelle ils ne peuvent échapper. Dès la naissance les enfants imitent les adultes qui les élèvent, ils imitent leurs désirs, se les approprient et construisent ainsi leur être et leur personnalité au sein de leur société.
Le jeu est l’expression, en quelque sorte technique, de ce désir mimétique, il entre dans tous les aspects individuels et grégaires, mais il est très addictif, poussé à l’extrême il devient une folie car alors il fonctionne pour lui-même et non plus pour imiter un désir d’autrui, il est soigné comme une maladie mentale.
Dans le film le thème du jeu est présent dès les premières images, il imprègne une grande partie des relations du groupe, mais sous une forme bénigne et pacifique.

Il apparaît sous une forme extrême, sadique et mortifère, avec la roulette russe au Viet-Nam, la personnalité de chacun est mise à l’épreuve, Mike la maîtrise et sans doute en sort plus fort, Steven est traumatisé pour la vie, et Nick devient fou. On voit ainsi le jeu anodin dans la vie normale devenir destructeur dans une version extrême.
Ce jeu avec la vie et la mort est particulièrement présent dans les sports de vitesse où la vitesse est limitée par le risque de mort, si on va encore plus vite on se tue. Dans tous les sports, la compétition active le jeu mimétique jusqu’à l’extrême parfois, jusqu’à mettre en jeu sa vie, ou sa santé par le dopage par exemple. Dans le jeu il semble que « quelque chose » vaille davantage que sa vie, vaille davantage que soi. Ou que « soi » ne vaille que d’une certaine manière.

Le grégarisme adolescent

Le désir mimétique a plusieurs aspects, individuel et grégaire : individuel, il induit compétition, rivalité, envie, jalousie, rancune, vengeance, ressentiment, orgueil et honte, paranoïa… grégaire, il concerne le conformisme, compétition, fusion sociale, recherche d’une légitimité par l’appartenance, paranoïa collective, foule, hystérie collective…
Alors que les enfants utilisent leur désir mimétique en imitant leurs parents pour construire leur personnalité, les adolescents sont dans une phase pré-adulte où, tout en imitant les adultes pour devenir adultes eux-mêmes, ils doivent aussi s’autonomiser par rapport à eux pour établir leur individualité. En conséquence, les adolescents forment souvent des groupes, bandes, où ils ne sont pas encore seuls comme ils devront l’être à l’âge adulte. Le groupe leur sert de cocon protecteur tout en étant le lieu de compétition et de conformisme.
Pour devenir adultes les adolescents pensent à se marier. D’ailleurs historiquement, on considérait adolescents ceux n’étaient pas encore mariés. Mariés, ils étaient considérés adultes quel que soit leur âge. C’est le mariage qui les fait sortir de l’adolescence, d’où l’importance de leur comportement par rapport aux filles : est-ce qu’ils demeurent grégaires en amorçant une relation amoureuse ou est-ce qu’ils s’isolent en couple ? L’accomplissement adulte se réalise par le couple.
Là aussi, Mike se comporte en adulte, il est intéressé par Linda dont il est amoureux plutôt que par la bande de copains qu’il préfère éviter.

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Le sens profond du film s’exprime par le rapport des garçons au jeu, au grégarisme et aux armes dans leur marche vers l’âge adulte

Il s’agit d’un film de garçons, s’il s’était agi de filles les thèmes de jeu et d’armes n’auraient pas pu être développés, à la place on aurait eu la séduction, la compétition, la jalousie et le mimétisme grégaire.

Pour les garçons le jeu et les armes expriment une recherche et affirmation de leur virilité, tuer est une expression majeure de la virilité ; les garçons vont à la guerre et à la chasse, pas les filles, sauf exception : les rôles sociaux sont spécifiques. Le risque est aussi un critère de virilité, le jeu permet de prendre des risques.
L’attitude constante de Mike montre sa capacité de maîtrise, de faire face, d’assumer toute réalité qui se présente à lui, aussi extrême soit-elle, tout en aspirant à rencontrer une fille et à quitter le groupe. Il est adulte en toutes circonstances.

Par opposition, les autres n’assument pas une réalité trop extrême, se défilent ou s’effondrent, et le groupe demeure pour eux le cocon qui les préserve contre la réalité de la vie trop dure. Ils n’arrivent pas à être adultes.

Au final, l’expérience extrême du jeu fait évoluer Mike

Alors qu’il a été capable de « jouer le jeu pour tuer le jeu », cette expérience le fait renoncer et condamner le jeu avec des armes à feu : c’est la séquence où Mike saisit le petit colt avec lequel jouait Stan, il le lui braque sur le front, et jette le colt dans le lac. Le jeu « innocent et imbécile » auquel jouait Stan est effroyable lorsqu’on le pousse à l’extrême, Mike en a fait l’expérience, il ne le tolère plus.

  • Et Mike a jeté le jeu dans le lac.

Mais Mike faisait une concession au jeu, celle de la chasse. Chasser, c’est jouer à tuer, jouer à tuer vraiment. Et à ce jeu Mike était le plus fort, le plus viril.
Lorsqu’ils repartent à la chasse à la fin du film, Mike poursuit le cerf, le vise, et renonce à tirer. Il renonce ainsi à sa virilité telle qu’il la concevait auparavant, il renonce à sa virilité face à ses copains, il n’a certes plus de preuve à en donner mais il ne s’est pas justifié, il a fait semblant de ne pas avoir été à la hauteur de sa réputation.

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  • En renonçant à tirer, Mike renonce au jeu, l’expérience extrême qu’il en a faite lui a montré que son apparence anodine est fallacieuse.
    La conclusion s’impose : en renonçant à tirer Mike renonce de fait à la chasse. Et s’il renonce à la chasse, il renonce aussi à son fusil, il n’en aura plus besoin. En fait, il renonce aussi aux armes.

Ceci se passe aux États-Unis, avec toute leur folie des armes et des dégâts qu’elles provoquent.

Jean-Pierre Bernajuzan

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