La difficulté de l’altérité familiale

Dans nos sociétés démocratiques, les Droits de l’Homme progressent, et ainsi le respect des autres aussi. Les incivilités ne doivent pas nous tromper, même si elles sont croissantes, elles nous sont plus inacceptables précisément parce que le respect de l’autre devient de plus en plus la norme…

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La difficulté de l’altérité familiale

Dans nos sociétés démocratiques, les Droits de l’Homme progressent et ainsi le respect des autres aussi. Les incivilités ne doivent pas nous tromper, même si elles sont croissantes, elles nous sont plus inacceptables précisément parce que le respect de l’autre devient de plus en plus la norme, et aussi sans doute parce que ces incivilités sont perçues de la part des enfants et des jeunes à l’égard des adultes, tandis que les incivilités d’autrefois, je veux dire le manque de respect, étaient plutôt le fait des adultes à l’égard des enfants et des jeunes : dans ce cas l’incivilité n’était pas perçue.

Ce respect de l’autre s’acquiert d’abord par l’éducation au sein de la relation familiale, et ce respect évoluant au rythme de l’évolution de la société, il évolue donc aussi dans le huis-clos familial. Enfant dans les années 1950, adolescent dans les années 1960, je peux témoigner que le respect de mes parents comme des adultes en général, à mon égard, n’était pas à l’ordre du jour. Chaque parent, selon sa personnalité et son histoire avait sa propre vision de sa responsabilité et de son rôle d’éducateur, responsabilité et rôle renforcés et contrôlés à la fois par la société et par l’autorité publique.

  • En général les parents tentaient de formater leurs enfants selon les normes sociales de leur époque ; la première difficulté résidant dans le fait que ces normes sociales évoluent et changent, et les parents élevés dans les normes anciennes se trouvent déphasés par rapport aux nouvelles qui adviennent...

Mai 68 a constitué une rupture dans les relations entre individus en remettant en question la hiérarchie, d’abord entre adultes, dans la société, puis au sein des familles. Ensuite, le progrès de l’égalité s’est étendu aux relations entre parents et enfants.
L’individualisation croissant, l’éducation socialisante se doit d’être de plus en plus individualisée, l’enfant doit de plus en plus être considéré dans sa propre démarche, dans sa propre individualité telle qu’il la vit lui-même, pour pouvoir l’accompagner dans la construction, dans l’auto-construction de sa personnalité.
Cette individualisation a provoqué un saut qualitatif de la relation éducative, plus exactement dans l’exigence de la relation éducative. Mais dans la réalité de cette relation les parents ont été plutôt dépassés car ils n’avaient aucune connaissance ni aucune expérience puisque l’expérience ancienne était devenue obsolète et inefficiente pour cette individualisation.
La société a légitimé cette éducation individualisée et individualiste, de plus en plus les parents ne se sentent plus légitimes que dans cette relation éducative-là.

La relation individualiste se réalise dans la reconnaissance de l’autre, de l’autre individuel, sans considération pour une quelconque appartenance à quelque groupe que ce soit, c’est l’individu lui-même qui recèle la légitimité ; l’individu, c’est à dire l’autre.
L’individualisation se réalise par l’altérité, l’altérité individuelle, la réciprocité individuelle. L’affirmation de chacun dans son individualité et sa légitimité se réalise dans la relation à l’autre, par la reconnaissance de l’autre, et de sa légitimité.
Plus encore que les autres la socialisation individualiste est fondée sur l’identification à l’autre, et par conséquent cette socialisation commence dès la première relation, dès la naissance ; il faut donc que cette première relation soit une relation d’altérité pour que l’enfant puisse se construire une personnalité individualisée.

Être quelqu’un, c’est être autre : c’est par l’altérité que l’on est quelqu’un

  • Françoise Dolto nous a appris que l’enfant est une personne, que l’enfant est quelqu’un.
    L’enfant est quelqu’un, oui, mais il est « quelqu’un d’autre ».
    Il est quelqu’un dans la mesure où il est autre.
    Pour ses parents il doit être « autrui ».

Et là, il y a souvent une difficulté pour les parents à considérer l’enfant, surtout nouveau-né, comme autrui, d’établir une relation à l’enfant qui soit une relation à autrui. « Mon » fils, « ma » fille, « mon » enfant, cette possessivité tend à identifier l’enfant à soi et non à « autrui », et cette identification à soi est préjudiciable à l’enfant car elle l’identifie comme « appartenant » et non comme « soi », soi-même.

  • L’identité, l’individualité, se construisent dans l’altérité, par l’altérité.
    Le soi se détermine et se construit par la relation à l’autre.

La société impose la légitimité individuelle, le droit d’être soi, et les gens s’y soumettent volontiers... mais on observe que ces mêmes gens qui se conforment à ce respect des autres dans la vie courante, ont souvent des difficultés à exercer ce respect de l’autre à l’égard de leurs propres enfants, alors que pourtant c’est à leurs enfants qu’ils sont le plus attachés et dont le sort compte le plus pour eux. On observe ce paradoxe de parents qui sont plus respectueux des autres, étrangers, que de leurs enfants pour lesquels ils sont le plus engagés, alors même que leur attitude détermine beaucoup plus leurs enfants que les étrangers...
Les valeurs éthiques qu’ils professent en général valent bien-sûr autant pour leurs enfants que pour les étrangers, mais les étrangers sont « naturellement » autres, tandis qu’à l’égard de leurs enfants, ils n’éprouvent pas spontanément un sentiment d’altérité.
Or cette altérité est de plus en plus nécessaire à la construction de la personne individuelle, individualisée, dans la relation familiale. Et elle est de plus en plus indispensable pour sa socialisation.

  • La famille est le creuset de la formation de la personne, la relation qui s’y noue est fondamentale pour la société qu’elle produit, encore faut-il qu’elle réponde à l’exigence présente.

Jean-Pierre Bernajuzan

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