L’universalisme évolue aussi - Lettre à Dominique Schnapper

À votre analyse de l’universalisme, je voudrais ajouter une notion que vous ne traitez pas. C’est celle de l’évolution des sociétés. Vous semblez raisonner comme si les sociétés, de toutes civilisations, étaient stables, que leurs « valeurs » étaient permanentes et figées. Or ce n’est pas le cas, toutes les particularités « relatives » de chaque société expriment un moment de leur évolution.

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Dominique Schnapper a publié un article sur le site Telos : Relativisme absolu et relatif, vrai et faux universalisme. Je lui ai adressé la critique suivante :

Bonjour Madame,

À votre analyse de l’universalisme, je voudrais ajouter une notion que vous ne traitez pas. C’est celle de l’évolution des sociétés. Vous semblez raisonner comme si les sociétés, de toutes civilisations, étaient stables, que leurs « valeurs » étaient permanentes et figées. Or ce n’est pas le cas, toutes les particularités « relatives » de chaque société expriment un moment de leur évolution.
Il en découle que l’universalisme évolue en même temps que les sociétés. Par exemple, à certaine  époque, l’esclavage était universel puisqu’il était pratiqué à peu près partout dans le monde ; aujourd’hui l’anti-esclavagisme semble devenu le nouvel universel.
Vous dites que « la liberté est un principe universel », mais l’universalité de ce principe a été construite dans l’évolution - de la société occidentale plus particulièrement.
Effectivement, l’Occident s’est servi de sa domination pour imposer les critères de son évolution comme universels, comme tous les dominants l’ont toujours fait, c’est une façon d’imposer leurs normes et donc leur pouvoir aux dominés. Pourrait-on même dire que cette façon de faire est universelle ?

Pourtant il y a bien une universalité, mais c’est celle de l’évolution des sociétés plutôt que celle des critères particuliers de chacune d’elles à chaque époque donnée.

L’universel occidental repose sur la liberté individuelle. C’est donc l’individualisme qui porte cet universalisme. Cet individualisme ne tombe pas du ciel ni de la philosophie, il est l’effet de l’évolution - structurelle - des sociétés occidentales, qui légitiment (de plus en plus c’est très progressif) les personnes individuelles, les individus. Le progrès, constant, de légitimité des individus donne de la valeur à leurs opinions et à leurs choix ; de plus en plus, les pouvoirs politique et autres sont obligés d’en tenir compte, et l’arbitraire recule. De plus en plus, de grégaire, la socialisation devient individualiste pour prendre en compte la réalité sociale et être efficiente. C’est cette évolution sociale qui oblige le politique à changer, le système politique est subverti sous les coups de boutoir de l’évolution sociale. Les philosophes n’interviennent que pour formuler les attendus du changement social, ils ne les déterminent pas, ils ne les inventent pas ; si le changement social n’était pas advenu, les philosophes n’auraient pas pu le penser, encore moins le décider.

Les idées ne préexistent pas aux sociétés, ce sont les sociétés qui produisent les idées par leurs rapports sociaux.

À l’origine les sociétés étaient grégaires car les individus ne pouvaient survivre sans appartenir à un groupe. La survie du groupe primait car, seul, il permettait la survie des individus. Mais plus les sociétés se développaient et plus leur développement nécessitait celui de leurs individus en interne : c’est à mon avis le moteur fondamental de l’individualisme et de la socialisation individualiste.
Et dans ce développement, l’Occident, les sociétés occidentales ont été pionniers.
C’est là que je situe l’universalisme occidental, en ce qu’il représente l’avenir du développement des sociétés et donc celui des individus et celui de l’humanité toute entière, tandis que les sociétés plus archaïques témoignent des aspects d’une socialité de plus en plus insupportable aux sociétés individualistes.
Lorsqu’on a accompli un progrès individualiste on ne supporte pas de revenir en arrière, aussi quand on est confronté à des pratiques sociales plus archaïques on les trouve intolérables. À mon avis, il s’agit ici d’un rejet d’un stade de développement plutôt que d’un rejet d’une autre société culturelle. Dans la pratique ça se confond aisément.
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« Habiter » est devenu le rapport social de base

Pour mes analyses je m’appuie sur mon histoire et mes expériences, et aussi, en particulier ici, sur le livre internet du médiéviste Joseph Morsel : L’histoire (du Moyen-Âge) est un sport de combat…

Dans ce livre, Joseph Morsel, avec ses collègues, décrit la transformation de la structure sociale des sociétés occidentales, dès le IVe siècle à la chute de l’empire romain, sous l’égide de l’Église catholique, de l’Église d’Occident qui a voulu remplacer la filiation charnelle par une filiation spirituelle. Il en est résulté que le rapport social de base est devenu : Habiter, qui signifie « habiter quelque part, avoir des voisins, produire quelque part », et non plus appartenir à un maître ou une famille. C’est une rupture radicale avec l’Antiquité.
L’Église a progressivement construit une société où les rapports de parenté ne sont plus primo-structurants ; elle a aboli le culte des ancêtres, religion quasi universelle qu’elle a remplacé par le culte des saints ; elle a interdit toute filiation charnelle au sein de l’Église, d’où le célibat des prêtres ; dorénavant, les familles paysannes ont privilégié la conservation et la transmission du patrimoine, les cadets ont été obligés de partir, de se salarier ailleurs, c’est l’invention du salariat qui devenu dominant au XVIIIe siècle avant la révolution industrielle et la révolution française, etc, etc…

C’est ce point crucial de l’émancipation des enfants à l’égard de leur famille qui constitue le moteur de l’évolution individualiste des sociétés occidentales, car ils se socialisent alors en dehors du grégarisme hiérarchique familial, hors hiérarchie, donc dans l’égalité entre eux.

L’égalité structurelle sociale se met en place, qui légitime les individus en dehors de leur appartenance grégaire familiale, et dans cette égalité, la liberté - des individus - peut advenir. À mon sens, la liberté individuelle ne peut advenir que dans l’égalité.

Par son système social, cette société occidentale médiévale devient plus performante que les autres avant et ailleurs, l’Occident a pu dominer un temps la planète entière, et c’est par ce système social occidental que le monde contemporain se développe, la culture qui l’accompagne est produite par ce système social. Le statut de salarié a porté l’avènement de l’individualisme, libéré qu’il était de la possession des biens matériels qui produit le conservatisme nécessaire à sa préservation.

Voilà l’aperçu d’une autre analyse de notre origine et de notre évolution. Les analyses dominantes pèchent par leur approche philosophique, philosophie qui se prend pour le centre du monde. Je pense au contraire que ce sont les sociétés qui produisent les philosophies.

Et l’universalisme s’inscrit dans ce cadre de l’évolution des sociétés, le relativisme absolu et relatif aussi.

Très cordialement,

Jean-Pierre Bernajuzan

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