De la société paysanne à la classe ouvrière

On a coutume d’expliquer l’identité de notre société occidentale par la détermination de la philosophie des Lumières. Je suis né paysan et j’ai vécu mon enfance et mon adolescence dans la société paysanne qui a disparu à la fin des Trente Glorieuses, je peux témoigner que nous y vivions encore selon les « codes paysans » dont les valeurs sont plus archaïques que celles des Lumières.

 

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On a coutume d’expliquer l’identité de notre société occidentale par la détermination de la philosophie des Lumières. Je suis né paysan et j’ai vécu mon enfance et mon adolescence dans la société paysanne qui a disparu à la fin des Trente Glorieuses, je peux témoigner que nous y vivions encore selon les « codes paysans » dont les valeurs sont plus archaïques que celles des Lumières.

 

La société paysanne est toujours dominée par une « société englobante »

Les sociétés agraires non dominées ne sont pas paysannes, il n’existe pas de société paysanne qui ne soit dominée. Elles sont dominées par une société « englobante ». Je tiens ce terme du sociologue Henri Mendras, qui a écrit « La fin des paysans » dans les années 1960.
La société englobante était autrefois celle de l’Ancien-Régime, noblesse et clergé principalement. Toutes deux constituaient à l’époque l’élite qui possédait à la fois le pouvoir, le savoir et l’avoir. Après la Révolution, elle a été remplacée par la bourgeoisie capitaliste.

Les codes paysans expriment la manière d’être et de vivre dans la société paysanne

Définition des codes : « Ensemble de coutumes ou de règles parfois écrites, qu’il est convenu de respecter dans une matière, dans un domaine, dans un milieu donné » (TLFI)
Codes paysans : « Ce que les paysans font habituellement, leurs règles, leurs coutumes, leurs habitudes, etc. »
Les sociétés paysannes ayant commencé à exister avec l’avènement de la société occidentale au IVe siècle, c’est à partir de là que les codes paysans se sont élaborés ; ils sont donc très archaïques, ils évoluent avec retard et en rapport avec la société englobante dominante.

Les Lumières ou l’Humanisme sont l’œuvre des philosophes

Les philosophes font partie de l’élite englobante-dominante, ils s’adressent d’abord à leur classe, les autres n’étant pas en mesure de les entendre. Leur pensée influence l’élite lettrée qui évolue progressivement. Ce qui ne supprime pas le rapport de domination, mais qui y instille une valeur de légitimité individuelle qui, elle-même, est susceptible de modifier la nature de la domination. Le développement de l’Humanisme puis des Lumières exprime cette évolution interne à la classe dominante.

La société paysanne dominée est patriarcale

Les codes paysans reposaient essentiellement sur le patriarcat dont l’origine est semble-t-il plurielle : « Une thèse évolutionniste des organisations sociales humaines selon leur stade d'évolution est développée par l'anthropologue Lewis Henry Morgan(1818-1881). Selon lui, l'émergence de la famille, comme noyau de l'organisation sociale avancée, aurait vu apparaître la famille patriarcale, après avoir développé la famille syndyasmienne et avant d'aboutir à la famille monogame. L'introduction d'un système patriarcal serait étroitement liée à l'émergence de la propriété. Reprise et popularisée par Friedrich Engels (1822-1895) dans L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, elle devient une composante de l'analyse marxiste orthodoxe de l'évolution des sociétés » (Wikipédia), mais ce n’est pas la seule explication.
Quoi qu’il en soit, le patriarcat est au cœur des codes paysans ; était-il aussi prégnant au sein de la société dominante, était-il partagé par toutes les composantes de la société médiévale ?
En tout état de cause, les codes paysans structurent la très grande partie de la société qui subit une domination et qui n’a pas la maîtrise de son rapport au monde.

Le développement du salariat au sein de la société paysanne promeut l’individualisme, mais en externe

La déparentalisation ayant entraîné l’exigence de la préservation et de la transmission du patrimoine familial, les cadets ont été obligés de quitter la famille en se salariant ailleurs. Ce salariat s’exerçait d’abord dans la société paysanne, soit chez les paysans riches, soit chez les artisans-paysans, puis dans les emplois liés à la classe dominante. Le salariat se développe dans tous les secteurs économiques et sociaux, il permet une division du travail extraordinaire qui accroît la productivité, en dé-liaison avec la famille originelle, et il devient dominant au XVIIIe siècle, juste avant la révolution industrielle. Les salariés s’émancipant, ils se socialisent et structurent la société individualiste en devenir, mais en dehors de leur famille paysanne.

La révolution industrielle accapare massivement les salariés-paysans

Par la concentration des ouvriers dans les manufactures sous la domination d’un patron-capitaliste, les salariés se sont construit une identité sociale collective que l’idéologie socialiste a dénommée « classe ouvrière ». Les paysans étaient dominés en tant que société paysanne, les salariés sont toujours dominés mais en tant que classe ouvrière, la domination continue sous un autre statut social. C’est donc le capitalisme industriel, avec ses manufactures, qui a créé la classe ouvrière. La révolution industrielle a transféré massivement les paysans vers l’industrie. Ces salariés-paysans arrivent dans l’emploi industriel avec leur mentalité de dominés et leurs codes paysans originels. Ce qui change pour eux, ce sont leurs dominants, en tant qu’ouvriers ce sont les patrons capitalistes bourgeois.

Il y a donc continuité de la condition paysanne à la condition ouvrière

Les paysans et salariés-paysans deviennent ouvriers avec leur mentalité paysanne originelle qui évoluera dans le contexte industriel manufacturier. Ces paysans, salariés ou non, ne pouvaient posséder en aucun cas la mentalité « humaniste des Lumières » propre à l’élite. L’évolution des différentes classes est parallèle. Il aurait été bien difficile aux ouvriers de cette époque-là, dans les conditions de vie, de travail et de soumission qui étaient les leurs, - on a parlé à l’époque à propos de la condition ouvrière de « nouvel esclavage », de partager les valeurs de liberté et d’égalité de la philosophie des Lumières.
De la soumission paysanne-sociale on est passé à la soumission ouvrière-professionnelle.

Pendant ce temps, les valeurs humanistes des Lumières progressent dans la classe élitaire par la démocratie républicaine

Notre évolution mentale-morale, sociale-sociétale, politique et économique n’a pas été univoque.
D’abord, les valeurs « humanistes des Lumières » n’ont pas déterminé l’évolution de la société occidentale, c’est l’inverse : c’est l’avènement de la socialisation individualiste qui a déterminé celui des valeurs humanistes des Lumières, qui ont ainsi « formulé » les attendus de la nouvelle socialité en construction. Le rôle fondamental de la philosophie des Lumières a été de formuler ce qui était en train de se passer à ce moment-là. C’est ainsi que progressivement, notre droit est devenu humaniste, c’est-à-dire individualiste en ce qu’il défend la légitimité et le droit, à égalité, de chaque individu. Cet apport humaniste des Lumières est évidemment essentiel pour la suite de l’évolution de notre société. Cet éclairage des Lumières ne concerne au départ que l’élite lettrée, mais dans sa position dominante c’est elle qui établit le droit de l’ensemble du pays et qui s’appliquera aussi aux dominés, progressivement et en retard.

Les dominés ne ressentent pas les choses de la même manière, ils vivent selon une autre philosophie de base, celle du patriarcat des codes paysans. La domination qu’ils subissent ne leur font pas ressentir les bienfaits de la philosophie des Lumières, et encore moins en devenant ouvriers industriels. Dans leur situation, il n’y avait aucune raison qu’ils puissent l’adopter.

La Révolution française apporte une citoyenneté égale à tout individu, mais les salariés étant dominés, ils restent mineurs

En France, la Révolution a été un moment crucial de changement de statut, de sujets les individus sont devenus des citoyens, mais seulement dans l’ordre politique tandis qu’ils demeuraient mineurs en tant que salariés en raison de leur dépendance et leur vulnérabilité à l’égard de leurs employeurs. La République démocratique n’a donc accompli l’émancipation des individus qu’à moitié. La raison à cela est d’abord que le salariat n’était pas perçu en tant qu’entité au moment de la Révolution, il ne pouvait donc être reconnu comme classe distincte. En deuxième lieu, l’ordre politique révolutionnaire ne s’occupait pas de structures économiques, les statuts des patrons et salariés n’étaient pas à l’ordre du jour. Les revendications d’égalité démocratique républicaine se sont alors déployées dans le cadre socio-professionnel par l’idéologie socialiste, et dans l’ordre politique ce serait l’État socialiste qui remplacerait l’État bourgeois capitaliste. Toutes les tentatives de cet ordre ont échoué, pour une raison fondamentale qui passe inaperçue : étant donné que le développement se réalise par une capitalisation très importante, tout système économique efficient ne peut pas ne pas être capitaliste car il faut gérer ce capital. Et de fait, même socialiste, le système est et reste capitaliste, il ne peut être autre chose. Les régimes socialistes qui réussissent sont capitalistes comme les autres, ceux qui échouent gèrent mal leur économie. Cette confusion est au cœur de l’impasse actuelle qui confond à la fois la citoyenneté et la socialité, le régime politique, le système social et le système économique, ainsi que la démocratie, ne sachant pas les articuler alors que l’évolution de chacune de ces entités oblige à une synthèse toujours renouvelée.

Paysans et ouvriers ont continué à vivre selon les codes paysans jusqu’à la fin des Trente Glorieuses

Par delà leur orientation socio-professionnelle différenciée, les paysans et les ouvriers issus des paysans ont continué de vivre selon les mêmes codes et les mêmes mentalités issues de ces codes, chacune adaptée à son milieu professionnel particulier. À la fin des Trente Glorieuses, la société paysanne disparaît et commence la mondialisation qui détruit le milieu ouvrier en l’individualisant. La défense collective (plutôt grégaire) des intérêts ouvriers disparaît, les syndicats restant adaptés à l’ancienne structure grégaire l’individualisation les rend inopérants, chacun se retrouve seul face à la précarisation et au chômage.

C’est à la fin des Trente Glorieuses, fin de la société paysanne, début de la mondialisation et individualisation générale, que s’universalise l’humanisme des Lumières

Contrairement à la vision générale, les Lumières n’étaient jusque-là vécues que par la minorité élitaire bien qu’elles constituent la base de notre droit. Et l’on se rend compte qu’elles sont incapables de produire une socialisation générale harmonieuse, pour l’instant.
L’équilibre social antérieur reposait sur deux bases distinctes : les Lumières pour l’élite, les codes paysans pour la masse dominée. La base des Lumières pour tous ne fonctionne pas, pas encore.
L’équilibre antérieur maîtrisait le rapport de domination sur la base d’une socialisation grégaire des dominés, celle-ci disparaissant l’équilibre est rompu.
Pour retrouver un équilibre social adapté à notre nouvelle socialité, il faudra que nous arrivions à repenser un rapport de domination qui prenne en compte le sentiment d’égalité accru que nous avons acquis par l’individualisation qui le produit.

  • La difficulté aujourd’hui est d’intégrer l’égalité individualiste dans la socialisation générale, et donc de modifier et d’adapter le rapport de domination, à la fois dans la sphère socio-économique et dans la relation société-État, c’est-à-dire dans l’expression démocratique.

 

Jean-Pierre Bernajuzan

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