Que représente le « drapeau » pour les militaires ?

« J’ai été élevé au biberon de l’unité, du rassemblement. Ma culture, c’est : on prend tous les Français, on les met devant le drapeau, et on est capable ensemble d’aller jusqu’au sacrifice suprême ». Cette déclaration du général Pierre de Villiers heurte nos sentiments laïcs et citoyens. Le drapeau n’a que peu de valeur pour nous citoyens, pourquoi en a-t-il tant pour les militaires ?

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« J’ai été élevé au biberon de l’unité, du rassemblement. Ma culture, c’est : on prend tous les Français, on les met devant le drapeau, et on est capable ensemble d’aller jusqu’au sacrifice suprême ». Cette déclaration du général Pierre de Villiers heurte nos sentiments laïcs et citoyens. Le drapeau n’a que peu de valeur pour nous citoyens, pourquoi en a-t-il tant pour les militaires ?

Culture militaire républicaine et démocratique

Les forces de l’ordre en général et les militaires en particulier ont une spécificité : dans l’exercice de leurs fonctions et à certaines conditions, ils ont le droit de tuer. Ce droit de tuer nécessite des précautions extrêmes pour éviter des dérapages qui pourrait compromettre la stabilité des institutions et la paix civile.
S’ils ont le droit de tuer, ils ont en même temps le devoir de mourir s’ils ne peuvent faire autrement. Il est peu de professions qui aient des droits et devoirs aussi extrêmes.

Avant que ne s’établisse l’État de droit, toutes les forces armées étaient susceptibles de semer le désordre et le chaos. L’État de droit établi, la capacité de violence mise à la disposition des militaires est extraordinaire, puisque avec l’arme nucléaire ils ont la capacité de détruire la planète. Tous les régimes politiques ont une absolue nécessité de contrôler l’armée, sous peine d’être emportés par des factieux.
Plus l’État de droit démocratique s’établit, plus les militaires s’y soumettent et moins ils considèrent que leur prise du pouvoir politique soit légitime.

Pour les militaires le drapeau représente la Nation

On le savait peut-être, mais le général de Villiers le précise :

  • « L’État est là pour organiser la vie de la cité, au service de la nation, d’une communauté d’hommes et de femmes qui acceptent de vivre avec des valeurs communes, sur un territoire qui s’appelle la patrie. L’État n’est pas la finalité, il est là pour organiser. Le droit, la finance sont des moyens, pas des objectifs. Or, parfois, la nation peut avoir l’impression de n’être qu’un simple codicille. »

Ainsi, il affirme que l’Armée n’est pas au service de l’État, mais au service de la nation. La différence est essentielle : si les militaires obéissent au Chef de l’État ou au gouvernement, ce n’est pas parce qu’ils sont souverains, mais parce qu’ils sont les représentants légitimes de la nation. Quand ils servent et risquent leur vie, ils servent la nation et pas les politiques qui sont au gouvernement.
Il y a là une différence entre les militaires et les policiers, les policiers ne se revendiquent pas au service de la nation, mais au service de l’État et plus précisément au service de l’exécutif. C’est pourquoi les policiers peuvent exercer la répression contre la population au nom du gouvernement, alors que l’armée n’intervient pas en interne car ce serait une atteinte à la nation, sauf si elle était en danger par une guerre civile par exemple.

Les militaires servent la nation, les policiers servent l’État : la différence entre eux est que le droit de tuer et le risque de mourir des policiers est bien moindre que celui des militaires. Dès que les militaires interviennent ils sont en position de meurtre, même s’ils tâchent de limiter les pertes ; lorsque les policiers agissent, ils cherchent a priori à éviter les meurtres. Leur rapport au droit de tuer est donc très différent.

La nation est « Une ». Et démocratique ?

La nation exprime une entité une et indivisible, tandis l’État représente une superstructure qui domine les différentes populations et communautés qui composent la nation. Ainsi, le service de la nation des militaires défend l’entité nationale une et unitaire, le service de l’État des policiers défend l’ordre public déterminé par le pouvoir exécutif, contre les différentes composantes de la nation. On peut dire que l’armée et la police contribuent, in fine, l’une et l’autre, à la défense de la nation.

Notre enjeu contemporain est la démocratie au sein de ces institutions et dans l’exercice du pouvoir pour les faire fonctionner : défendre la nation contre les ennemis extérieurs et contre le désordre et la division intérieure, d’accord. Mais comment le fait-on démocratiquement, étant donné que la pratique démocratique implique la prise en compte des désirs et besoins des citoyens, ainsi que leur agrément lorsque les décisions sont prises ?
La différence entre l’armée et la police est encore ici flagrante : l’armée défendant la nation, elle n’intervient pas dans le débat politique et social, tandis que la police étant au service de l’exécutif, elle appuie la politique du gouvernement en place quel qu’il soit, cette politique gouvernementale pouvant diviser la nation.

  • La nation peut-elle être Une sans être démocratique ? Non, car aujourd’hui, c’est par la démocratie que l’on assure l’unité et l’union des individus de la majorité et des minorités, qui constituent ensemble la nation par leur participation citoyenne.

 

Pour les militaires, le drapeau est sacré en ce qu’il indique qu’ils n’usent pas de la violence dans leur propre intérêt, mais dans celui de la nation

« Le sacré, c’est de la violence cachée » disait René Girard, c’est-à-dire intériorisée. Selon cette définition, le sacré du drapeau tient au fait que les militaires s’imposent à eux mêmes une double violence : d’abord tuer est un crime d’assassin mais un soldat n’est pas un assassin parce qu’il ne tue pas pour lui-même, ensuite accepter de se faire tuer est une violence contre soi, le sacré permet de surmonter l’instinct de survie pour accomplir son devoir de mourir en soldat.

Le psychiatre Christophe Dejours ajoute une autre dimension psychologique, la virilité. Elle consiste à permettre à certains agents ayant des missions spécifiques, soldats, pompiers, médecins, et qu’il perçoit aussi chez les DRH quand ils doivent licencier, harceler, de commettre des actes que leur éthique réprouve, tuer, faire souffrir, etc.
Grâce à ces deux complexes, sacré et virilité, les militaires peuvent tuer et être tués sans être des assassins et en acceptant l’éventualité de leur propre mort.

  • Mais c’est à la condition qu’il ne le fassent pas en leur nom propre : le drapeau représente l’entité de la nation à laquelle ils se soumettent. Le drapeau est l’emblème, à la fois, de la soumission des militaires à la nation et de leur intégrité morale sans laquelle ils perdraient leur estime de soi, et ils deviendraient des criminels avec tous les débordements et exactions possibles.

 

L’armée est le conservateur ultime de la force légale

Si l’on vit pacifiquement c’est que la violence collective est contenue, si la violence n’est pas maîtrisée le chaos de violence et de désordre l’emporte. Pour maîtriser cette violence, interne et externe, les États se dotent d’une puissance militaire extrême, au dessus de toute autre violence civile pour les empêcher d’instituer le chaos, et à égalité avec les puissances étrangères pour les empêcher de nous détruire ou de nous annihiler.

Bien-sûr, tout au long de l’histoire, on a vu les forces armées faire des coups-d’États et prendre le contrôle du pouvoir politique. Mais en définitive, le pouvoir par la force n’est pas efficient et les militaires ont été obligés de l’abandonner au profit des civils. Plus l’ordre d’un pays devient légal et plus les armées se soumettent à l’État de droit et, désormais, leur légitimité de militaires dépend de leur soumission.

  • Pour maîtriser la violence collective et défendre le pays contre l’extérieur, il faut obligatoirement une force légale supérieure à cette violence et ces menaces. Le risque vient alors du mauvais contrôle de cette force légale.
    L’armée remplit cette fonction de maîtriser et de neutraliser cette force légale extrême, ne l’exerçant qu’à bon escient et avec parcimonie et sous l’autorité politique légitime, son efficacité première consistant à dissuader tout un chacun de subvertir ou annihiler l’entité nationale par l’action violente.

    Sans armée dotée d’une force suffisante pour contrôler toutes les autres, ces autres se multiplieraient en se combattant les unes les autres.

Militaires et citoyens ne peuvent avoir le même rapport au drapeau

La référence au drapeau des militaires représente leur soumission à la nation, et ainsi, elle est la garantie qu’ils n’exerceront pas leur force violente contre la nation, le peuple, la population, les citoyens. Par contre les citoyens, dans leur ensemble, « sont eux-mêmes la nation », ils n’ont donc pas à s’y soumettre.
Les militaires possèdent la force qui pourrait contraindre n’importe qui, il faut donc la contrôler. Le drapeau représente pour eux leur soumission et donc le contrôle de leur force.
Les citoyens n’ont pas de force spécifique qui pourrait s’exercer aux dépens de quiconque, ils n’ont pas de force « maligne » à contrôler. Le drapeau représente pour eux leur appartenance à la même entité nationale.
Soumission ou appartenance, c’est la différence entre militaires et citoyens.

Le général Pierre de Villiers se trompe donc en mettant dans le même sac et de la même manière les militaires et les citoyens, mais tout en ayant bien assimilé la nature de la nation républicaine démocratique, avec l’État qui organise la vie de la nation sans être souverain lui-même.

Jean-Pierre Bernajuzan

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