Jean-Pierre Bernajuzan (avatar)

Jean-Pierre Bernajuzan

Abonné·e de Mediapart

115 Billets

0 Édition

Billet de blog 28 août 2020

Jean-Pierre Bernajuzan (avatar)

Jean-Pierre Bernajuzan

Abonné·e de Mediapart

Le levain dans la pâte, ou l’élite dans le peuple

Spontanément, on perçoit l’élite comme une catégorie particulière, distincte des autres, au dessus et à côté. Cette façon de percevoir relève plutôt d’une volonté de classifier que d’analyser la dynamique des sociétés et des États. L’élite est soit une classe sociale, soit une sélection : par la sélection on la distingue socialement, on la dissocie dans l’ensemble social et sa fonction vient...

Jean-Pierre Bernajuzan (avatar)

Jean-Pierre Bernajuzan

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1

Spontanément, on perçoit l’élite comme une catégorie particulière, distincte des autres, au dessus et à côté. Cette façon de percevoir relève plutôt d’une volonté de classifier que d’analyser la dynamique des sociétés et des États. L’élite est soit une classe sociale, soit une sélection : par la sélection on la distingue socialement, on la dissocie dans l’ensemble social et sa fonction vient ensuite.

Je pense que l’erreur se situe là : l’élite est d’abord une fonction plutôt qu’une classe distincte. Or cette élite dans toutes ses présentations fonctionne dans un entre soi, d’où le sentiment général d’une classe à part et par effet de conséquence qu’elle est hors du peuple, qu’elle s’oppose à lui et le peuple à elle. Ce qui est un contresens, car l’élite et le peuple ne peuvent exister l’un sans l’autre, la tête et le corps ne peuvent constituer des entités séparées. La tête fait partie du corps, si le levain se dissocie de la pâte il ne l’agit plus.

A quoi est due cette perception, sans doute partagée de part et d’autre ?
Rétrospectivement, on voit que l’élite était une aristocratie qui possédait le pouvoir, le savoir et l’avoir. La difficulté est venue de la démocratie républicaine où l’élite ne pouvait plus être aristocrate, où elle exerçait les mêmes fonctions de savoir et de pouvoir, mais pas d’avoir. Normalement. Mais, de plus en plus et forcément, le savoir et le pouvoir donnent les moyens d’acquérir l’avoir, les conditions aristocratiques sont à nouveau réunies, les stratégies familiales concentrant les moyens d’acquisition et favorisant l’accumulation par les héritages. Le suffrage universel n’empêche rien.

Puis, le pouvoir politique étant centralisé, surtout en France, les décideurs politiques et économiques se coalisent, le gouvernement s’exerce par et pour l’économie et le savoir des universitaires se sépare des politiques et entrepreneurs en s’appauvrissant et en perdant son influence.
Ainsi, les universitaires et autres sachants se retrouvent cantonnés en leurs citadelles, ils dispensent leur savoir à tous, en profitent le mieux ceux qui ont une stratégie de pouvoir économique et/ou politique. En étant dans leur spécialité conseillers du prince au pouvoir, les sachants continuent d’afficher une proximité avec l’élite décideuse, d’autant plus que certains d’entre eux tentent une carrière politique.
Le développement de chacune des entités se dissocie car le pouvoir (politique) et l’avoir (économique) gouvernent le présent par l’intérêt immédiat, tandis que le savoir concerne l’intérêt de fond à long terme, il est essentiel pour le futur, mais il est dépendant du politique pour son financement immédiat.

Pourquoi le politique et l’économique s’associent-ils ?

Le politique cherche d’abord la puissance pour asseoir sa souveraineté et cette puissance lui est apportée par l’économie. C’est pourquoi l’économie est toujours la priorité du politique. Ensuite, au moins depuis qu’il se soucie du sort de ses administrés, le politique ne conçoit son action sociale que par l’économie, il lui faut donc obtenir une économie florissante, et depuis l’égalité démocratique, une croissance économique continue pour satisfaire les besoins croissants de la population, c’est une impasse au bout de laquelle nous sommes arrivés car la planète n’en peut plus.

Ainsi, ce n’est pas l’économie qui impose sa loi, ce n’est pas le capitalisme qui impose ses normes, c’est le politique qui ne sait agir que par l’économie, ce qui donne évidemment un pouvoir exorbitant aux capitalistes qui gouvernent l’économie. Les mesures sociales du politique sont toujours économiques, il mesure les progrès sociaux en termes économiques, pour agir socialement il vote des crédits, des budgets, jamais il ne prend de mesures proprement sociales, le politique ne sait pas ce qu’elles pourraient être.
Ainsi, l’économie est toujours sollicitée comme solution sociale, comme si l’économie était la source de toute vie, comme si la société et la vie sociale étaient issues de l’économie. Par exemple, le président Macron a réuni une commission pour analyser ce que pourrait être le monde post-Covid : une commission composée exclusivement d’économistes. Comme si la société n’avait pas de dynamique propre, de besoins propres, de solutions propres, comme si elle n’existait pas en tant que telle.

Alors que c’est la société, dans l’activité de ses rapports sociaux, qui produit l’économie. Historiquement, la société a toujours précédé l’économie, sans société pas d’économie. La proposition inverse est absurde, comment l’économie pourrait-elle exister sans une société préalable ? Au contraire, c’est la qualité des rapports sociaux qui assure la meilleure productivité. Nous existons et nous nous construisons d’abord en tant qu’individus sociaux, ce n’est qu’ensuite que nous nous insérons dans l’activité économique. Mettre l’économie en avant revient à secondariser notre identité sociale qui nous est pourtant fondamentale.

Ainsi l’élite dans ses trois dimensions est soumise à l’économie par le politique qui gouverne l’immédiat. Cette vision étriquée du fonctionnement de la société et de l’État appauvrit la fonction de l’élite et réduit son efficience tout en la dissociant de l’ensemble de la population, ce qui accroît la défiance de celle-ci.

Rétablir une élite efficiente est affaire de démocratie

En France, la centralisation et la concentration de l’État, particulièrement dans l’exécutif, a réduit le reste de la société et des instances sociales et étatiques à un rôle d’exécutants, comme si elles n’avaient le droit de vivre et de respirer qu’avec son accord. Pourtant on vote. Le suffrage universel n’a pas changé les choses au fond, les politiques élus se comportent comme si le fait qu’on les ait élus leur donnait le droit de nous imposer leur arbitraire, quel qu’il soit, droite ou gauche, extrême-droite ou extrême-gauche.
Ils ne conçoivent pas que leur fonction pourrait être d’animer la vie nationale dans tous ses aspects, toutes ses dimensions, toutes ses structures, pour en assurer la cohérence dynamique, au lieu de décider de tout, tout seuls et de l’imposer à tout le monde. Ils ne se rendent pas compte que cette façon de gouverner rigidifie et appauvrit l’action collective. Manifestement, ce désir et cette façon d’exercer le pouvoir les fait bicher. La structuration des institutions répond à cette façon arbitraire de gouverner.

Finalement, les gouvernants démocrates ont repris le modèle des aristocrates de l’Ancien-Régime où le peuple n’avait pas son mot à dire, avec le suffrage universel pour ne rien changer : « vote et tais-toi ! », le vote conçu comme une muselière et non comme l’expression des désirs des citoyens à mettre en œuvre. Au point que certains préconisent la dictature pour pouvoir gouverner puisque les citoyens protestent chaque fois qu’on ne les écoute pas, il ne leur vient jamais à l’idée de changer leur façon de gouverner.

Pour une autre façon de gouverner, une autre structuration institutionnelle

Pour restructurer les institutions il faut renverser la dynamique du pouvoir : au lieu de décider d’en haut vers le bas du peuple à la manière d’un roi absolu, on part de la base vers le centre, avec d’autres instances et en passant par les pouvoirs intermédiaires des collectivités territoriales. Au lieu de décider lui-même de tout, le centre harmonise et équilibre le tout en synergie, fait en sorte que l’ensemble fonctionne, oblige chaque entité à s’entendre avec les autres.

D’abord, il faut rétablir l’autodétermination de la société par rapport à l’État pour qu’elle puisse s’assumer elle-même. La socialisation se réalise par la relation, par les rapports sociaux, ce que l’État ne peut faire eu égard à sa position au-dessus et en-dehors de la société.
Pour ce faire, il faut créer deux instances sociales pour qu’elles prennent en charge la socialisation pour les deux grands domaines de la socialisation, à moyens financiers constants :
1 - « La socialisation générale », de la naissance à la mort en passant par l’éducation, la culture, la santé, la solidarité sociale, etc. L’instance sociale générale serait assumée les associations, institutionnalisée en « Conseil associatif ». Les innombrables associations françaises travaillent déjà dans ce secteur, mais sous la tutelle de l’État. Désormais elles seraient directement responsables de la détermination et de la mise en œuvre de toutes les politiques dans ce domaine, elles en assureraient la tutelle à la place de l’État.
2 - La « socialisation professionnelle » qui concerne toute la vie professionnelle depuis l’orientation scolaire, la formation professionnelle et continue, l’emploi, les conditions de travail et de production, la médecine du travail, la retraite, etc. L’instance sociale professionnelle serait assumée par les syndicats de salariés et serait institutionnalisée en « Conseil salarial ». Aujourd’hui les syndicats n’assument rien, ils se contentent de revendiquer pour obtenir les décisions du gouvernement ou du patronat, sans les assumer eux-mêmes, ils se positionnent en mineurs irresponsables sous la tutelle de l’État.

Cette structure institutionnelle aurait l’avantage de supprimer l’arbitraire de gouvernement que les politiques instillent dans tout ce qu’ils touchent. La conduite des politiques sociales pourrait alors être axée strictement sur les besoins concrets de chacun des domaines et échapper à la politisation idéologique systématique.

L’autre réforme structurelle fondamentale serait de vider l’État central du plus grand nombre de ses prérogatives actuelles, sauf les régaliennes, pour les transférer aux Régions. Ainsi, les politiques seraient élaborées de manière décentralisée, elles partiraient de la base sociale de proximité et remonteraient vers le centre qui les harmoniserait. Les Régions deviendraient le cœur de l’action politique au plus près des populations, elles seraient chargées d’assurer leur solidarité en interne, puis elles se réuniraient dans le « Conseil des Régions » qui remplacerait le Sénat, qui serait chargé de la solidarité entre les Régions et de l’unité de la nation dans sa diversité.

L’État central, d’une part le gouvernement donne l’impulsion d’une volonté politique puis assure l’unité du pays en harmonisant les propositions venant des différentes instances sociales et étatiques de la base, puis dans ses relations extérieures par la diplomatie et sa défense par les forces armées, et d’autre part l’Assemblée Nationale qui seule vote les lois communes à toute la nation, mais après avoir été élaborées à la base au plus près des attentes des populations diverses, au contraire d’aujourd’hui où tout est conçu au centre dans un fantasme d’unité de principe de toutes les catégories sociales, mais qui finalement ne satisfait que les catégories sociales déjà privilégiées.

L’élite à la base dans une démocratie montante

Par son omnipotence centraliste, l’État déresponsabilise tous les acteurs sociaux et étatiques de base. Il s’agit de les « re-responsabiliser » en leur rendant la capacité d’élaborer et de proposer les solutions de leurs problèmes, puis de les faire remonter vers le centre.
C’est à la base sociale que l’élite sachante pourrait participer à l’élaboration des solutions, et pour ce faire, développer ses analyses avec les populations concernées. Ainsi, le savoir deviendrait aussi le compagnon de route des citoyens de base au plus près de leurs préoccupations, et non plus seulement du haut de sa chaire ou comme expert auprès des puissants qui imposent leurs arbitraires. Le savoir doit apprendre à ne plus être dominant mais compagnon. C’est par la structuration des institutions que l’on pourrait y parvenir.

Cette esquisse très incomplète donne l’orientation des réformes à venir pour nous sortir de l’impasse politique dans laquelle nous nous enfonçons de plus en plus. L’archaïsme de l’héritage aristocratique de l’« arbitraire dominant » de l’Ancien-Régime continue de polluer la pratique du pouvoir démocratique, si des progrès sociaux ont pu être obtenus malgré tout pendant les périodes précédentes, aujourd’hui il est devenu l’obstacle majeur à l’avènement d’une démocratie participative où tous les citoyens puissent se reconnaître comme partie prenante active. Il s’agit de remettre le levain dans la pâte.

Jean-Pierre Bernajuzan

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.