L’universalisme était grégaire, il devient de plus en plus individualiste

Un débat récurrent agite les chercheurs et les idéologues sur l’universalisme, avec les racisme, décolonialisme, intersectionnalité, etc, et qui croisent le débat sur la laïcité et la république dans l’actualité sociale et politique, comme exercice pratique de mise en œuvre en quelque sorte. Mais un mot n’apparaît jamais à propos de l’universalisme : individualisme. Ces intellectuels..

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A l’origine l’universalisme était grégaire, il devient de plus en plus individualiste

Un débat récurrent agite les chercheurs et les idéologues sur l’universalisme, avec les racisme, décolonialisme, intersectionnalité, etc, et qui croisent le débat sur la laïcité et la république dans l’actualité sociale et politique, comme exercice pratique de mise en œuvre en quelque sorte. Mais un mot n’apparaît jamais à propos de l’universalisme : individualisme. Ces intellectuels ne font pas le lien entre notre universalisme occidental et notre individualisme qui, précisément, est le marqueur spécifique de la civilisation occidentale. Essayons de situer l’universalisme dans l’histoire, et pas seulement occidentale.

Au-delà des définitions consacrées, je considère l’universalisme comme la légitimité d’un comportement commun des sociétés humaines dans leurs rapports sociaux, quels que soient leurs systèmes de pensée. C’est la légitimité qui est au cœur du fonctionnement des sociétés et donc aussi des universalismes.

Le premier universel commun a été que le groupe primait car lui seul permettait la vie et la survie des individus. Les individus, leur vie et leurs conditions de vie, étaient soumis à la pérennité du groupe, ils pouvaient être sacrifiés pour sa survie. Des règles de vie sociales se sont élaborées pour le préserver, et pour assurer leur bon respect, une hiérarchie qui contrôlait le comportement de chacun. Toutes les sociétés humaines vivant sous les mêmes contraintes à cette époque de l’évolution, ce type d’organisation sociale sur la base de la légitimité du groupe est général, je parlerais donc « d’universalisme grégaire », mais personne ne le revendique parce qu’il allait de soi. Les individus étant totalement dévolus au groupe, celui-ci pouvait en disposer selon ses besoins jusqu’à l’esclavage ou au sacrifice.

Les sociétés se développant, elles ont eu besoin de développer leurs individus qui ont ainsi, progressivement, acquis de plus en plus de légitimité personnelle, individuelle donc. La légitimité individuelle a certes progressé partout selon des rythmes différents, mais c’est la société occidentale qui en a fait le cœur de son développement, dès son origine au IVe siècle. Ce qui fait qu’elle a inventé « l’individualisme » qu’elle a consacré dans son universalisme, la civilisation occidentale est individualiste.

L’individualisme correspond au développement naturel des sociétés, il n’est pas un caractère exclusif de l’Occident, les sociétés occidentales n’ont été que pionnières en ce domaine.

L’universalisme devient de plus en plus individualiste en subvertissant l’universalisme grégaire, ce changement de règles de vie sociale ne se fait pas sans résistance. Les anciennes règles grégaires, hiérarchiques, s’étiolent progressivement au profit de nouvelles règles individualistes de plus en plus égalitaires. C’est d’abord un long processus social, qui s’étatise pour instituer les nouvelles règles communes en termes de droit. L’évolution n’est pas univoque, elle progresse d’abord ou plus vite dans certaines catégories sociales qui entraînent les autres, l’égalité est désormais le moteur de l’évolution, et cette égalité est le support de la liberté individuelle. L’universalisme individualiste exprime celui de l’égalité et de la liberté individuelles.

La socialisation individualiste occidentale a promu la légitimité des personnes individuelles : elles deviennent légitimes et acquièrent des droits, ce qui leur donne des responsabilités. Leur avis devenant légitime, il acquiert de la valeur, il compte, leur vote devient possible puis obligatoire ; plus les individus deviennent légitimes et moins ils tolèrent qu’on leur impose des décisions sans qu’ils aient donné leur avis et leur consentement. Ce consentement est un gage d’efficacité : en tenant compte de leur avis, on permet aux citoyens de s’approprier les décisions comme « auto-décisions », ils les respectent mieux, elles sont d’autant plus efficaces. Désormais l’éducation promeut l’autonomie des individus, leur demande d’exercer leur liberté de pensée et de conscience ; l’autonomie que l’on exige des individus est une « non obéissance », avec beaucoup de responsabilité mais aussi de difficulté.

Certains parlent de république, de républicanisme, de laïcité, de « catho-laïcité », de différences, de diversité, d’identités, de pluralité... : il s’agit ici du cadre dans lequel vont être vécus tous ces ingrédients sociaux-culturels. En France on a tendance à emplir la république de qualités extraordinaires qu’on ne saurait trahir. On oublie en cela que ces mêmes qualités, occidentales, se retrouvent dans d’autres États démocratiques qui ne sont pas des républiques, et que bien des républiques dans le monde ne sont pas démocratiques. Ce n’est pas la république qui portent nos valeurs, même si nous y sommes attachés, c’est la démocratie, la démocratie moderne occidentale égalitaire, pas celle de l’Antiquité. C’est par l’expression démocratique que se défendent tous les aspects de l’universalisme individualiste.

Nous n’avons évoqué jusqu’ici que l’évolution dans une même société. Nous sommes désormais confrontés à un mélange de populations évoluant ensemble, mais sur la base de cultures différentes plus ou moins éloignées de la culture individualiste et de la culture chrétienne qui en a été la base originelle, et des populations descendantes et héritières de colonisées ou d’esclaves dominées par l’Occident. L’intégration et surtout la reconnaissance de ces populations est difficile, parce que pour s’intégrer, elles doivent quitter une culture qui les constituait, ou du moins la reléguer, et aussi en raison de la mémoire que chacune d’elles a des autres : en définitive, même dans une société très individualiste, l’appartenance grégaire de chacun continue de compter. Lorsque l’intégration ne concernait que des populations issues de la même base culturelle, l’individualisme s’épanouissait sans problème semblait-il. Mais lorsque cette intégration concerne des populations issues d’autres cultures, le réflexe grégaire de méfiance et d’hostilité revient en force.

Chaque fois que des difficultés sociales apparaissent, le repli grégaire sur soi se reproduit, et il aggrave les difficultés. Ce repli continue d’exister aussi dans la socialisation des jeunes à l’adolescence, par le phénomène des « bandes » qui s’affrontent quelquefois violemment : il a toujours existé, mais il persiste comme s’il était un passage obligé de l’enfance à l’âge adulte. C’est dire combien ce comportement grégaire porteur de violence, d’exclusion et de discriminations contraires à l’égalité individualiste est profondément ancré dans la nature humaine. C’est dire aussi que l’universalisme individualiste est constamment en travail et en lutte contre le grégarisme qui est le soubassement ancestral de l’espèce humaine. La dynamique de l’évolution repose sur cette lutte constante.

L’universalisme individualiste porte très haut l’exigence d’égalité, mais en oubliant plus ou moins volontairement les discriminations que les populations dominantes font subir aux minorités issues d’anciennes populations colonisées ou asservies, par le souvenir non assumé de la domination qu’elles exerçaient sur elles : cette attitude vient du fait que l’on accepte très difficilement l’égalité avec ceux que l’on a dominé autrefois. Et réciproquement, ceux dont les ascendants ont été dominés, maltraités et méprisés ne supportent plus de ne pas être traités à égalité, comme la loi et la constitution de la république l’affirment pourtant.

Il en résulte que pour revendiquer l’égalité de l’universalisme, chacun ressort les discriminations des groupes minoritaires. La défense des discriminés induit la prise en compte des communautés concernées. On arrive ainsi à la revendication paradoxale des groupes au nom de l’universalisme individualiste ! Effectivement, la reconnaissance de chaque individu doit être égalitaire, si cette égalité n’est pas respectée en raison d’une appartenance particulière l’universalisme individualiste est en échec, et la prise en compte de ces appartenances est un préalable à son accomplissement. Mais cette prise en compte peut conduire à des dérives qui éloignent de l’universalisme individualiste, au nom même de l’égalité individuelle qu’il défend.

Sans doute pour intégrer ces communautés, certains préconisent un « universalisme pluriel ». J’y vois plutôt la contradiction entre la demande d’égalité et la réintroduction de la hiérarchie grégaire, avec une deuxième conséquence : alors que l’universalisme individualiste met tous les individus à égalité à titre individuel, l’universalisme pluriel réintroduit la structure sociale comme base préalable, l’appartenance primerait à nouveau, l’individu ne serait plus la base de l’universel.

Et tout à coup, surgit le « cosmopolitisme », conçu comme l’appartenance directe à l’humanité pour éviter toutes les discriminations et inégalités. Le défaut, c’est que cette conception saute par dessus la société où s’épanouit la vie humaine par les rapports sociaux sans lesquels les humains n’existent pas. En fait, le cosmopolitisme est une tentative de résoudre le problème en l’évitant : les discriminations, des inégalités, de la justice donc, se rencontrent dans l’intégration sociale, culturelle et politique : la proposition cosmopolite saute ce stade social où les difficultés se révèlent car elles s’y vivent. Conçu de cette manière, le cosmopolitisme est le projet le plus irréaliste qui soit. Éviter d’affronter les difficultés là où elles se révèlent revient à renoncer à agir.

C’est pourquoi l’individualisme est absent de ces analyses, car il est la structuration sociale active de notre universalisme, qu’il ne faut pas considérer comme définitivement accompli.

Jean-Pierre Bernajuzan

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