Agrandissement : Illustration 1
On a l’habitude de considérer le harcèlement par la morale, comme si elle était son seul sens, sa seule motivation - négative. Mais il exerce aussi un pouvoir, négatif encore, alors pourquoi ne pas l’envisager sous cet angle ?
L’exercice du pouvoir est une forme de domination qui en démocratie passe par l’élection, mais la domination demeure. La domination structure la vie sociale autant que politique.
L’avènement de la démocratie individualiste (auparavant le pouvoir se partageait entre groupes), a promu l’expression des individus par le suffrage universel, et l’isoloir qui garantit l’indépendance des votants.
Le harcèlement a pour premier synonyme - persécution, définie comme un pouvoir de nuisance. Le harceleur est donc un persécuteur, qui exerce un pouvoir de nuisance sur autrui ; qui exerce donc une domination nuisante. Ainsi, le harceleur prend le pouvoir, prend un certain pouvoir sur le persécuté.
Il faut signaler que ce harcèlement est pratiqué régulièrement par les groupes criminels, mafias et autres, où la contrainte par force et menace est pratique courante, pour soumettre, pour obliger. La contrainte légale n’est pas un harcèlement, sauf par abus.
À quoi sert le harcèlement ?
À nuire, certes, mais en dominant de façon à insécuriser ceux qui le subissent, pour à obtenir un bénéfice matériel ou moral. La conséquence pour les victimes en est une déstabilisation psychologique et sociale qui s’assimile à une torture.
Lorsqu’on quitte les mafias et que l’on revient à une pratique sociale « normale », si ce n’est pas la recherche d’un gain matériel qui est la motivation première, quelle peut être la motivation des harceleurs ?
La nuisance certes encore, mais pas forcément ou pas seulement…
Ce harcèlement s’exerce dans un rapport social, donc un « certain rapport social », certes malfaisant, mais qui exprime un rapport à autrui. Les rapports sociaux s’expriment par la sympathie ou l’antipathie, l’égalité ou la sujétion/domination, le respect ou le non-respect, la coopération, l’entraide ou l’hostilité, la compréhension, confiance ou défiance, etc.
La domination reste un aspect fondamental des rapports sociaux.
La domination est malheureusement la première affirmation de soi
On peut se demander pourquoi la domination est un désir si fort chez la plupart des humains (et des animaux). À mon avis pour exister dans la relation et ne pas être effacé par son interlocuteur, il faut se faire valoir, et le plus évident est de le dominer pour s’affirmer. Cette façon de faire peut être plus sophistiquée, mais en définitive, la façon la plus simple de se faire mousser est de dominer l’autre. D’où la compétition qui s’en suit. La compétition est l’avatar de notre désir mimétique humain. On ne peut y échapper, mais on peut essayer de la maîtriser au lieu de la cultiver et de la célébrer.
Le harcèlement et l’éducation
Ces rapports sociaux sont aussi le résultat de l’éducation qui permettrait de maîtriser ses pulsions bonnes ou mauvaises. Même une bonne éducation a priori peut avoir des effets néfastes si des effets indésirables ont lieu et ne sont pas maîtrisés. Examinons les conséquences possibles d’une bonne éducation volontaire, mais qui s’exerce par la contrainte :
Les enfants ont souvent le sentiment d’une oppression de la part de leurs éducateurs, parents ou enseignants, lorsqu’ils leur imposent leurs obligations. Et s’ils se basent sur leur ressenti, ils peuvent reproduire ce rapport de domination sur d’autres enfants qui leur apparaissent plus faibles qu’eux. Ce serait alors pour ces enfants harceleurs, une revanche contre contre la domination qu’ils subissent de la part des adultes, un soulagement de leur ressentiment à cet égard. Ce serait alors un effet pervers de la « bonne » éducation.
Qu’est-ce qu’une bonne éducation ?
Comment échapper à ces effets pervers ? Il y a plusieurs doctrines d’éducation. Autrefois, c’était la contrainte et le dressage, les adultes étant présumés sages (!). L’exemple en était un fondement, mais qui valait différemment pour les adultes ou pour les enfants. Les enfants devaient le respect aux adultes, tandis que la réciproque ne s’exerçait que si les adultes le voulaient bien : les adultes ne devaient pas le respect aux enfants, l’exemple était à géométrie variable.
Autrement dit, les adultes se laissaient aller à leurs sentiments et ressentiments et l’imposaient aux enfants, ils avaient le sentiment d’être légitimes dans cette attitude, alors qu’ils ne l’acceptaient pas de la part des enfants : deux poids, deux mesures. Les enfants en déduisent que c’est le rapport de force qui compte, et non le respect, puisqu’on ne les respecte pas eux-mêmes.
Ceci vaut aussi pour les enseignants qui imposent des règles et des contraintes, sans réciproque, les enfants n’ayant pas le droit d’imposer les leurs aux adultes : ça peut a priori sembler normal, mais les enfants en ressentent l’inégalité, voire l’injustice. Le résultat n’est pas une adhésion totale, mais plutôt une défiance plus ou moins grande.
L’évolution sociale apporte toujours plus d’individualisme, donc toujours plus d’égalité
Cette notion d’égalité est de plus en plus prégnante chez les enfants et les jeunes, ils ont de plus en plus le sentiment d’être légitimes - en soi, et ne pas être traités en tant qu’égaux leur donne un sentiment d’injustice commise à leur égard, un sentiment de non-respect. Ce qui provoque chez eux une riposte de même nature, de non-respect, qui peut s’étendre à leurs camarades, qui devient, qui peut devenir la norme des rapports entre élèves, d’où le harcèlement.
La base fondamentale des rapports sociaux doit être le respect, pas seulement d’une manière formelle, mais dans toute la réciprocité, même entre les âges ou les classes sociales : si on a le sentiment que le respect pour soi est un dû sans qu’il en soit autant pour autrui, on construit les bases du rapport de harcèlement.
Le respect - et l’interdit du non-respect - des enfants devraient être la base de toute éducation
Quand nous sommes adultes nous avons facilement le sentiment que les enfants nous doivent le respect, sans que nous pensions immédiatement à la réciproque : ce qui nous conduit, sans le vouloir forcément, à ne pas les respecter. Ce faisant, nous leur enseignons le non-respect.
Pour l’éviter, nous devons prendre conscience que notre prééminence à l’égard de nos enfants ne nous donne pas le droit d’en profiter pour les dominer. Ne pas dominer plus petit que soi n’est pas évident, c’est contre-intuitif.
Pourtant le respect des enfants ne cesse de progresser, oui mais le sentiment d’injustice et d’inégalité progresse aussi chez les enfants : plus les enfants se sentent légitimes et plus ils ressentent les manquements à leur égard, ce qui ajoute à leur ressentiment. Il ne faut pas que les adultes soient en retard en matière de respect dû aux enfants, il vaut mieux qu’ils soient en avance…
Jean-Pierre Bernajuzan