Démocratie

Je gage que peu de gens comprennent ce que signifie ces mots du Président de la République : « Peut-être que je ne pourrai pas être candidat, peut-être que je devrai faire des choses dans la dernière année, les derniers mois, qui seront dures parce que les circonstances l’exigeront et qui rendront impossible le fait que je sois candidat, je n’exclus rien » .

Etranges propos

Ces mots sont volontairement énigmatiques, troublants. Quelles choses devrait faire un chef d’Etat qui rendraient impossible le fait qu’il soit candidat ?
Tâchons d’analyser, d’envisager, dans un domaine nécessairement hypothétique la réponse à cette question.
Emmanuel Macron a été installé au sommet d’un état dont la constitution lui confère de grands pouvoirs… par une élection .
On peut également dire, d’un point de vue plus politique et plus polémique, qu’il a été propulsé là par la banque, la finance …. Satellisé par le grand ennemi de celle-ci, François Hollande qui lui-même n’a pas souhaité se présenter, tant sa « cote » dans les sondages était basse. Les différents gardiens de la République du fric ont pris la parole, nantis de ce qu’il possédaient d’autorité « morale », les uns pour nous recommander le vote Macron, les autres pour nous enjoindre de voter Macron, dès le premier tour, au motif qu’il existait un risque Le Pen et qu’on est jamais trop prudent. Discours évidemment relayé par tous les grands médias, que possèdent les milliardaires. Sous ces lourdes manipulations, environ 8 656 346 électeurs l’ont choisi, sur 47 582 183 électeurs inscrits, soit 18%.
Donc plus de quatre électeurs sur cinq ne l’ont pas choisi. Il a vite été qualifié de Président des riches ou de Président des très riches. De fait il a commencé par annuler l’Impôt sur la Fortune, comme il s’y était engagé auprès de ses promoteurs.
De son programme, les électeurs n’ont rien su avant l’élection. Mais ce programme existe, et le rétablissement de l’ISF n’en est qu’un symbole. A quoi Macron s’est-il engagé auprès des puissances qui l’ont fait Roi et qui peuvent le renvoyer à son néant (doré) d’un claquement de doigts ? Seuls ces hiérarques le savent, et je n’en suis pas.


Il existe plusieurs « magots » français. Il y a l’épargne (300 milliards), qu’un gouvernement peut tenter de capter, mais je pense plutôt à des « magots » qui sont des conquêtes sociales et, en tant que telles, constituent un immense « manque à gagner » pour la maintenant toute petite et concentrée classe réellement dominante. La sécurité sociale. L’aide aux chômeurs. Les retraites. Les congés payés. Les services publics.
Je pense également à l’éducation nationale. L’accès, même limité par la gabegie (entretenue), de tous les enfants, presque gratuitement, à un minimum d’instruction est une gêne pour la caste des ultra riches. Les populations sans instruction sont plus aisément dominées. Là aussi, la réaction a fait du chemin (voir les mesures internationales).
N’oublions pas ce qu’on appelle tristement « la démocratie », réduite, comme au Tchad ou au Guatemala à des « élections » périodiques. La démocratie, même formelle, même caricaturée (en particulier par la mainmise complète des possédants sur les médias) est une conquête sociale. Les dominants n'en ont jamais eu besoin, ils règlent leurs affaires autrement.


Stratégie du Choc.
Mais, Jean-Pierre Boudine – me dira-t-on – si vous pensez que le programme de Macron consiste à détruire l’ensemble de ce qu’on appelle « des acquis politiques et sociaux », c’est une contre révolution que vous nous faites envisager.
Oui, c’est d’une contre-révolution politique et sociale qu’il s’agit. C’est sur cette voie que Macron, après Hollande, avance depuis 2017, et, retardé par l’épidémie, il compte bien maintenant se servir des conséquences de sa calamiteuse gestion de l’épidémie pour donner un gros coup d’accélérateur en 2021. Stratégie du Choc.
Pourquoi ? Parce que c’est l’heure. Le capitalisme doit écraser toute contestation ou disparaître. Parce qu’il est tout au bout du rouleau. Regardons ce qui se passe au Liban, en Algérie, au Chili, aux USA, en Inde (le siège de New Delhi depuis un mois). Voyons ce qu’a signifié le mouvement des Gilets Jaunes. C’est l’heure où les classes antagonistes doivent s’expliquer à fond. Notez que la nécessité d’abattre le système du fric roi, qui était une amusante provocation voici quarante ans (avec Mitterrand) apparaît aujourd’hui comme une banalité. Mais c’est le Capital qui, en France, aujourd’hui, choisira le moment et la manière de l’affrontement. S’il remporte un succès décisif, nous subirons la barbarie. Une société de complet asservissement, telle qu’Orwell l’a décrite dans son roman « 1984 », et telle qu’elle est aujourd’hui, avec les moyens contemporains, cent fois plus réalisable.


Ce que Hollande n’a pas osé.
A moins qu’il veuille me surprendre, Macron va tenter pour commencer d’abattre le régime des retraites par répartition. Il l’a promis à l’empire BlackRock. S’il réussit, il ira plus loin. En 2021, chômage et grande misère vont bondir, par l’effet mécanique des dispositions qui ont été prises contre l’épidémie. Le président compte que cela affaiblira la réponse sociale (grèves, manifestations). Mais ce n’est pas certain. La gestion sanitaire erratique et parfois absurde a entraîné beaucoup de protestations et de rancunes dans la société, bien au-delà des habitués de la lutte sociale.
Aussi faut-il prendre très au sérieux les violences utilisées par le pouvoir pour intimider. Son choix de deux ministres de l’intérieur ayant donné des preuves de bassesse morale antérieures et de détermination à frapper, mutiler, éventuellement pire. Le choix d’un Préfet de Paris que d’autres ont qualifié de « nazi ».
Je peux donc reprendre la question posée en commençant : quelles choses devrait faire un chef d’Etat qui rendraient impossible le fait qu’il soit candidat ?
Et de proposer une réponse qui serait : un usage plein et entier de la FORCE dans la répression, y compris en suivant les conseils de cet ancien ministre de l’éducation nationale (sic !) : tirer dans la foule.
Macron, lors de son élection, a choisi de fêter sa victoire en remontant les Champs Elysées dans un véhicule militaire. Puis, en juillet, il a écarté le chef d’état major des armées, Pierre de Villiers, et nommé son chef d’état major des armées, François Lecointre. Etrange manœuvre, qui doit avoir un sens. Macron n’ayant aucune formation militaire, il a certainement été conseillé par des gens qui voyaient loin. Lors d’une manifestation des Gilets Jaunes, Macron a fait installer un véhicule militaire en bordure du défilé.
Ce que François Hollande n’a pas eu le courage de faire c’est cela : aller à l’affrontement. Valls s’en est énervé. Hollande n’a pas pu se représenter parce que les hiérarques ont jaugé sa faiblesse. Macron osera. S’il pense ne pas pouvoir se représenter c’est pour la raison inverse : parce qu’il aura peut-être du sang sur les mains. Quelle autre explication à ses propos ?


La démocratie
Pour définir la démocratie, hors l’étymologie, qui fait sourire et qui faisait considérer par Karl Popper qu’elle était « dangereuse » car le peuple sait bien qu’il n’exerce pas le pouvoir, on cite souvent des qualités comme « indépendance de la justice », qui relève plutôt de la définition de l’Etat de Droit, ou « liberté de la presse » qui relève de nos jours de l’utopie ! L’essentiel de la démocratie tient en deux points : des élections aussi libres que possibles et le droit de constituer des partis. C'est aussi le droit de faire grève et celui de manifester. Tout ces droits sont dans le collimateur du pouvoir. Tous. 
Je défend cette banalité : nous ne pouvons nous opposer à l’offensive furieuse de Macron contre les droits sociaux, politiques et contre tout ce qui constitue le collectif de notre peuple, son droit de vivre, ensemble dans la solidarité active, qu’en utilisant à plein les élections et les partis.
Se montrer dans ce domaine méprisant ou défaitiste est irresponsable. Bien sûr il y aura des grèves et des manifestations. Je dis qu’elles doivent s’inclure dans un plan politique global revendiquant le pouvoir.
Je dis que tout ceux qui refusent la contre révolution macroniste, c'est-à-dire les progressistes, les anti capitalistes, les républicains, les humanistes, doivent constituer une union sacrée active présente dans tout mouvement social et dans toute élection.
Les formes d’organisation de ce front sont les partis, quels que soient leurs tares, les associations, les syndicats, les Assemblées (je pense aux assemblées de Gilets Jaunes).


Le programme est simple jusqu’à l’évidence. Abrogation des lois anti sociales. Rétablissement et renforcement de l’ISF. Hausse immédiate du SMIC et de tous les minima sociaux. Revalorisation des retraites et du salaire des fonctionnaires. Renforcement de tous les services publics. Transition écologique. Réindustrialisation. Du travail pour tous. Assemblée constituante pour une République Démocratique.


Les femmes et hommes politiques de ce pays sont devant des choix. Je laisse de côté Le Pen, qui est en attente de l’occasion. Celle-ci peut parfaitement se présenter dans les mois qui viennent, ou en 2022, sur le même programme décrit plus haut car les hiérarques n’en ont qu’un et ne toléreront aucune fantaisie fasciste inutile.
La « droite » classique (Xavier Bertrand, Michel Barnier …) ne peut se positionner que dans un registre de rivalité.
Il est possible que les députés de Macron se divisent, choqués par la violence, et que le mou centre de François Bayrou regimbe. Cela aurait son importance, mais relativement secondaire.
Je pense au PS. Ses cadres aspirent-ils à l’espèce de coup d’état « légal » basé sur la violence policière, qui pourrait s’annoncer ? Sont-ils prêts à s’y résigner ou au contraire à s’y opposer avec toute la gauche ?
O’Brien, dans « 1984 » déclare : « Vous désirerez le pouvoir, vous en voudrez une part ». Il est une sorte de gens pour qui la barbarie ne manque pas d’attraits. Maintenir le pouvoir du Capital par la violence et la barbarie ou s’allier avec ceux qui vont l’abattre, quel choix imaginez-vous que feront, devant une telle alternative, des Manuel Valls, Bernard Cazeneuve, Hubert Védrine, Anne Hidalgo, Jean-Christophe Cambadélis ?
Vous n’avez pas la réponse. Moi non plus. Chacun choisira son camp. Sachons organiser le notre, dans la tolérance et la diversité. Dans la prudence et dans l’urgence.

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