Lettre ouverte à Jean-Luc Mélenchon (2)

Bien sûr, il est recommandé de lire l'épisode 1. Je ne fais pas de résumé... Merci d'avance de tout commentaire, y compris sur la grammaire et sur l'orthographe.

 

Les grandes échéances démocratiques sont constituées par les élections, et particulièrement la « mère » des élections, l’élection présidentielle, la prochaine devant avoir lieu en 2022.

Certes, il est toujours possible que les élections surviennent en dehors des dates prévues, du fait d’évènements marquants de la lutte des classes. C’est arrivé en 1968, quand le Général de Gaulle a dissous l’assemblée à la fin du mois de juin, et c’est arrivé également en 1997, suite retardée de mouvements sociaux contre la réforme des retraites prévue par Alain Juppé. Dans le premier cas, le chef de l’état a gagné son pari, dans le second, il l’a perdu. D’autres évènements peuvent bousculer le calendrier électoral : une accélération dramatique de la catastrophe environnementale, ou encore, un nouveau Krach économique comparable, et peut-être pire à celui qui s’est produit en 2007 et développé en 2008. Une situation chaotique peut surgir n’importe quand.

Dans tous les cas, nous devons être prêts. Prêts à proposer aux français un programme, et à le mettre en œuvre de manière ordonnée. Cette question, tu l’as traitée, c’est le programme LAEC. Il s’agit, à mes yeux, d’un programme de transition.

On ne s’adresse pas aux citoyennes et aux citoyens en leur disant : votez pour nous, nous allons instaurer le progrès social, le socialisme, l’écosocialisme. Votez pour nous, nous allons établir la justice sociale, l’égalité, l’autogestion, le plein emploi, faire disparaître le chômage et la misère, sauver l’eau saine, l’air, les arbres et le reste. Il faut dire comment. Il faut un programme.

Mais même en théorie, ce programme ne peut pas représenter le but ultime de la transformation politique, sociale et écologique visées. Il représente un pas, dans la bonne direction, le pas qu’il est possible d’accomplir, au moment où il est proposé. Après ce pas, il y en a d’autres que l’on ne peut pas décrire à l’avance parce qu’ils se feront dans le cadre réel qui aura été créé par le premier pas. Et aucun pas ne sera réalisé sans l’accord d’une majorité, démocratiquement déterminée, des citoyens.

Ce programme, tu l’as présenté aux français. C’est « L’Avenir en Commun », LAEC. Nous l’avons conçu et rédigé, avec toi, avec des centaines de citoyennes et des citoyens volontaires, et le concours de remarquables experts. Ce travail, y compris dans sa partie « financement » s’est révélé assez solide pour que nos ennemis les plus décidés renoncent pratiquement à le critiquer. Ils n’ont pu que le rejeter en bloc, le plus souvent sans le lire. À leurs yeux c’était du communisme, c’était l’union soviétique, c’était la Corée du Nord ! On se souvient de Cohn-Bendit parlant avec mépris du « plan quinquennal  de Mélenchon » (oubliant que sur un plan strictement économique, les plans quinquennaux de l’union soviétique n’ont pas si mal fonctionné).

C’est un programme de transition. Cette question me touche beaucoup parce que, si j’ai été trotskiste, je n’ai jamais été « gauchiste », c'est-à-dire que le verbiage « révolutionnaire » m’a toujours répugné. J’ai toujours eu en vue la question du pouvoir et les immenses difficultés concrètes qui s’attachent à son exercice. Chez Léon Trotski la question de la transition est centrale et le texte qu’il y a consacré en 1938 « le programme de transition » est tout à fait remarquable. La comparaison avec LAEC est intéressante.

On dira : transition … vers quoi ? Les principes et les mesures qui constituent LAEC ont une logique immédiatement perceptible au lecteur de bonne foi : il s’agit de rendre du pouvoir aux travailleurs et d’en retirer à la caste de l’argent. Cette dernière a d’immenses moyens institutionnels et matériels. Elle est internationale et l’on sait d’expérience qu’elle ne reculera devant rien. La clé de voûte des moyens institutionnels grâce auxquels la bourgeoisie peut corseter toute politique progressiste, ce sont les traités européens. On sait qu’un gouvernement de la France Insoumise ne s’y soumettra pas. Mais ensuite, c’est toute la structure des institutions de la Vème République qui s’oppose à ce que les privilèges du capital soient brisés. L’autre plus importante mesure du programme LAEC, c’est la Constituante Souveraine.

LAEC est concret. Il propose, de manière réaliste, le partage du travail et des richesses, dans une perspective dynamique, non statique et en l’articulant sur l’urgence écologique, l’urgence du sauvetage de l’environnement humain : réduction du temps de travail, salaire maximum, transition énergétique, redéfinition d’une nouvelle agriculture, relocalisation des productions, etc. Donc, transition vers quoi ?  J’aime bien le syntagme « écosocialisme », conçu non comme un modèle, mais justement, comme une direction à redéfinir à chaque pas.

On comprend que devant la perspective de ces deux actes forts : la remise en cause de la tutelle de l’UE et la mise au rebut de la « monarchie républicaine », et de cette avalanche de mesures progressistes concrètes, les classes dirigeantes se soient inquiétées.

Elles ont investi en hâte un personnage dont on mesure mieux aujourd’hui la médiocrité, l’absence de tenue, sans autre feuille de route que la destruction programmée de cent ans de conquêtes sociales, suivant les consignes de quelques bureaucrates de l’UE. Ce personnage falot, elles l’ont fait briller de mille feux et promu rempart démocratique contre la menace qu’aurait constitué un acteur encore plus dérisoire, madame le Pen… Ceci, et quelques menues vilenies d’ici et d’ailleurs, ont suffit à nous priver du second tour et de la victoire. Ce n’est que partie remise.

Tu as réalisé une campagne formidable. Le premier point que tu as marqué, c’est le refus de la primaire. Aujourd’hui, deux ans et demi plus tard, cela parait évident : la primaire ne pouvait être que le cadre rêvé de tous les coups bas et de toutes les manipulations. On l’a bien vu durant la primaire des droites, et plus encore lors de celle des socialistes ! On a vu le candidat arrivé second jeter à la poubelle tout ses engagements et tourner le dos au candidat arrivé premier ! Lui, et toute la troupe des Iagos ! Qui, aujourd’hui, peut nier qu’en refusant la primaire, tu as sauvé ta peau, et la nôtre, je veux dire : sauvé nos idées… Mais en février 2016, c’était loin d’être évident. Sur ce point, malgré le harcèlement, tu as tenu bon ! Toute la campagne, l’utilisation de Youtube, l’intervention de rappeurs, l’apparition sur Gala, les hologrammes et bien sûr les meetings, tous les meetings, chacun avec un discours très pédagogique et captivant, toute la campagne a été très réussie, à l’exception peut-être de quelques épisodes sur lesquels je reviendrai. Tu t’es montré, avec ton équipe, inventif, créatif, convaincant.

Les classes dirigeantes auraient fait plus que s’inquiéter, elles auraient paniqué si« elles y avaient cru ». Mais la bourgeoisie a une grande expérience historique. Les tentatives plus ou moins sérieuses pour l’abaisser furent nombreuses et aucune n’a réussi, dans un grand pays développé, à fonder un socialisme démocratique et écologique ou même à se diriger durablement dans cette direction. La classe dirigeante se souvient de la dernière fois où « la gauche » est arrivée au pouvoir. C’était en 1981, avec la victoire de François Mitterrand. Dans ses journaux, comme le Figaro, ou ses héros, comme le journaliste Elkabbach, elle faisait mine d’envisager rien de moins que Paris sur Volga, et l’armée rouge jusqu’à Brest !

Les trotskistes dont j’étais à cette époque ont voté Mitterrand au second tour (et souvent dès le premier tour). Il n'était pas question de négliger la perspective offerte par une situation nouvelle et de rester à l'écart. Pourtant, nous ne l’aimions pas. Nous le voyions comme le grand bourgeois qu’il était, sans aucun lien avec le moment ouvrier, avec un passé de ministre, en particulier, fermement résolu à garder l’Algérie française et pleinement engagé dans cette sale guerre. L’Union de la Gauche, à cette époque, avait elle aussi un programme, le « Programme Commun ». Ce programme prévoyait beaucoup de mesures progressistes et les gouvernements Mauroy (formellement, il y en a eu trois) les ont effectivement mis en œuvre : nationalisations (cinq grandes sociétés, trente neuf banques), hausse du SMIC, des allocations familiales, retraite à 60 ans, semaine de 39 heures, cinquième semaine de congés payés, blocage des prix, durcissement du contrôle des changes, impôt sur la fortune ! Suppression de la cour de sûreté de l’Etat, abolition de la peine de mort… Nombreuses mesures de promotion de la culture, radios libres ! Je n'ai pas regretté mes votes.

Mais comme on le sait, dès 1983, le recul s’est amorcé (« Tournant de la rigueur ») et de la plupart de ces conquêtes, il n’est plus resté que le souvenir. En particulier, les nationalisations ont été défaites. Par la droite, Balladur, Chirac, mais aussi par la gauche : Lionel Jospin (sous la présidence de Chirac) reste comme le premier ministre qui a le plus privatisé !

Que s’est-il passé ? On sait, tu l’as raconté, que pour ta part, tu n’étais pas partisan du « tournant de la rigueur », tu as tenté de t’y opposer, tu l’as combattu politiquement. Tu as pu mesurer la dérision des luttes internes d’un parti lorsque les masses des travailleurs ne sont que spectatrices. À cette époque, le parti le plus important parmi les travailleurs était le Parti Communiste, qui a eu des ministres dans deux des trois gouvernements Mauroy, et plus tard dans le gouvernement Jospin.

Une leçon a été tirée de cette expérience : c’est la nécessité d’en finir avec la Vème République. Mitterrand avait écrit « Le coup d’Etat Permanent », il condamnait, en principe, cette constitution, mais il s’y est installé. Avec ta candidature, avec LAEC et la FI, nous mettons au principe du changement, la Constituante. Sa valeur tient à ce qu’elle implique tous les citoyens.

Le tournant de la rigueur de 1983 revêt une grande signification. Les mesures progressistes ont entraîné des difficultés, directement ou indirectement dues à la violente réaction de la classe capitaliste. À la croisée des chemins, il s’agissait d’approfondir la logique anticapitaliste, ou de battre en retraite. Mitterrand a pris la seconde option. Saint Just a eu cette formule fameuse : « Ceux qui font les révolutions à moitié, ne font que se creuser un tombeau. » Le tournant de la rigueur a été le tombeau des ambitions du programme commun. Et les citoyens, les travailleurs, n’ont pas été en mesure de réagir politiquement au moment opportun avec une perspective claire. Le PCF ne les a pas aidés. Il a soutenu, tout en critiquant et participé tout en grognant. La gauche du PS non plus, n’a pas su mobiliser les gens sur une perspective de combat.

Nous devons encore et encore interroger cette expérience, d’autant plus que la situation présente est cent fois plus tendue qu’il y a quarante ans. Le système économique est bien plus fragile, usé, pourri par d’incroyables masses de capitaux fictifs. Et surtout, l’urgence écologique est là, tandis qu’en 1981, nous n’y pensions guère, même si des sonnettes d’alarme avaient été tirées depuis plus de vingt ans déjà. La planète « est une étuve », l’air des grandes villes devient irrespirable. À n’importe quel moment une catastrophe entraînant des millions de pertes de vies humaines, peut survenir. (à suivre)

 

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