"La Fabrique du Monstre", de Philippe Pujol

J'ai lu ces jours-ci ce livre, absolument remarquable et plein d'enseignements tant sur cette ville, où je suis né et où vivent plusieurs de mes enfants, que sur la politique et sur notre pays.

Extraordinaire reportage, il a obtenu le prix Albert Londres, largement mérité par ce journaliste qui s'est plongé durant plus de dix ans dans les quartiers de Marseille.

On y apprend les mille trafics, petits (collecter des cafards à 5 centimes l'unité) et grands (immobilier, qui exige par exemple de déverser des milliers de cafards dans des appartements pour faire partir des détenteurs de baux).

Quelques destins tragiques de jeunes ambitieux qui finissent avec une balle dans la tête et dont le père, qui veut retrouver les assassins de son fils, rencontre le même destin. Les universités que constituent les prisons. Les cent clientélismes. La spécificité de chaque cité des quartiers nord, dont certains figurent parmi les quartiers les plus pauvres d'Europe !

La réalité de la vente du shit, coupé à l'huile de vidange, puis (par d'autres détaillants) au sucre, au talc, au pneu, et pour finir, relevé aux neuroleptiques, pour susciter un peu de vertige, le shit qui détruit le cerveau de nombreux adolescents.

Quelques astuces nouvelles pour le blanchiment d'argent, comme la cession de billets gagnants à telle ou telle loterie...

Mais aussi, avec Pujol, on entre dans la politique de la ville. Deferre, puis Gaudin après l'intermède atypique Vigouroux. Gaudin très probablement proche de l'Opus Dei, l'homme dont le seul talent --mais grand, sur ce terrain-- est la magouille et la navigation clientéliste. L'hommeclef de tous les réseaux, des socialistes jusqu'aux frontistes.

Avec une stratégie municipale : faire partir les pauvres et faire venir "des gens qui paient des impôts". Ceci par des initiatives immobilières sans queue ni tête, sans esthétique, mais non sans énormes profits. Gentrification, quel joli nom ! Aujourd'hui même, il est question de défigurer "la plaine" (place Jaurès). Mes parents y ont vécu.

Un beau portrait des frères Guérini et de leurs aventures. En passant, celui de ce fasciste notoire qui adhère au PS et devient responsable des adhésions pour le département ! La chute de Sylvie Andrieux, figure du clientélisme...

Enfin, vue sur peut-être l'avenir, le futur maire de Marseille, Stéphane Ravier, habile manoeuvrier du Front National qui soutient Marine le Pen dans la "dédiabolisation" mais fricote chez lui avec toutes les tendances de l'extrême-droite racistes, et anti sémites, action française, croix celtiques etc. Ravier bien reçu dans les restaurants tenus par des gens fichés au grand banditisme, mais également très bien reçu par Gaudin, qui en a "avalé" bien d'autres...

Pujol a terminé son enquête vers 2016, il n'a donc pas suivi la campagne de Mélenchon et l'élection au coeur de la cité phocéenne d'un homme politique de dimension nationale. Si Mélenchon voulait changer Marseille, ce serait un travail d'Hercule : les écuries d'Augias. Le pourrait-il, et le voudra-t-il ? La France Insoumise, avec la partie saine (je pense à mon camarade Pellicani) du PCF,  peut-elle faire bouger Marseille ? On peut en rêver ...

Pujol conclut cet ouvrage passionnant et terrible en soulignant que Marseille concentre TOUS les problème français, concentrés à l'extrême. Il dit aussi que c'est la plus belle ville de France. Certes ... et les marseillais aiment leur ville. Mais quelle boue !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.