Bras de fer

On peut lire dans « Le Monde Diplomatique » d’Octobre un article de Renaud Lambert et Sylvain Leder intitulé « Face aux marchés, le scénario d’un bras de fer ».

 

Imaginons qu’un jour, à la suite de certaines circonstances, parvienne au pouvoir une équipe résolue à sortir du libéralisme. Je reste vague à dessein. J’aurais pu dire, « parvienne au pouvoir, suite à une victoire électorale », et résolue à « en finir avec le capitalisme qui détruit les hommes et l’environnement », ou au contraire modestement « prendre une série de mesures progressistes en faveur du salariat ». Peu importe à ce stade.

Voilà ce gouvernement au pouvoir, il prend des mesures. On peut penser aux gouvernements Mauroy en 1981. Le monde capitaliste, qui domine les sociétés depuis plus de deux siècles, ne reste pas inerte. Il se défend, il attaque. En 1983, le monde capitaliste met la volonté progressiste du gouvernement Mauroy, KO. Tournant de la rigueur, fin du match.

On peut aussi penser au premier gouvernement Tsipras, commençant à appliquer le « programme de Thessalonique ». Mémorandum, référendum, mémorandum, fin du match.

Il s’agissait, dans ces deux cas, et dans d’autres que l’on pourrait citer, de gouvernements dont la motivation, la détermination, et les capacités, n’étaient pas suffisantes.

Mais en supposant une équipe vraiment résolue et compétente, que peut-elle faire ? La tâche « sortir de la nasse capitaliste » (ou « libérale ») est-elle envisageable ? Possible ? Réalisable ?

C’est la question que se sont posée les auteurs. Pour ce faire, ils ont fait appel à leur imagination, mais se sont basés sur des possibilités qui non seulement existent comme possibilités pratiques, mais ont déjà été, à tel ou tel moment, dans tel ou tel contexte, réalisées dans l’histoire contemporaine.

Les auteurs parlent de « bras de fer », je pense en terme de « match », et ce n’est pas différent. Mais cela n’a rien à voir avec un « programme électoral », et c’est ce qui fait l’originalité et la valeur de leur démarche.

Un programme électoral est statique, c’est une série de mesures que l’on promet de prendre. Le gouvernement Mauroy a « tenu » beaucoup de promesses dans ses deux premières années … mais elles ont été reprises presque toutes par l’adversaire capitaliste dans les années suivantes.

Le scénario de Lambert et Leder consiste en une démarche dialectique. Nous ferons ceci, ils feront probablement cela. Dans ce cas, nous pourrons faire soit ceci, soit cela. Et ainsi de suite.

On est dans un match de boxe. Je lui envoie un crochet à la face, pour qu’il monte sa garde et que je puisse le frapper au foie. Mais lui tentera un uppercut… Je devrais l’esquiver grâce à mon « jeu de jambes »…

On peut aussi penser à une partie d’Echecs. Je pense au conseil de Tartakover : « N’obligez pas votre adversaire à jouer le coup … qu’il voulait justement jouer ! ».

Je ne souhaite pas, dans cet article, discuter les différentes mesures et contre mesures envisagées par les auteurs (conseillés par Frédéric Lordon, Jacques Nikonoff, et Dominique Plihon, trois experts de très haut niveau). Il est évident qu’à chaque instant, on peut présenter des objections, qui elles-mêmes appelleraient des réponses.

L’important, c’est l’exercice lui-même. Et quelques points décisifs. J’en vois trois.

Les auteurs avancent ce qu’en mathématiques ont appellerait une « proposition ». Pour que ce soit un théorème, il faudrait qu’elle soit démontrée. Cette proposition dit « Il n’y a pas d’option gradualiste ». Vous ne pouvez pas dire : on va augmenter le SMIC de 10%, diminuer la semaine de travail à 32 heures, mais on s’engage à ne pas toucher aux intérêts des riches et des actionnaires…

Cela revient à décider, lors d’un match de boxe qu’on visera le torse, mais qu’on s’interdit de frapper la face…

Cette proposition est discutable : toute la période des conquêtes sociales est là pour, en apparence, la contredire. En apparence, car on peut prétendre que si la bourgeoisie a lâché du lest, c’est parce qu’elle craignait de tout perdre. Mais nous sommes dans la période des réformes antisociales, et je crois que cette proposition est exacte : il n’y a pas d’option gradualiste. Dans les toutes prochaines années, ce sera socialisme, ou barbarie.

Le second point, c’est que les auteurs réussissent leur démonstration : nous avons les moyens d’agir et de résister, si nous le voulons, et par des voies parfaitement réalistes. Ils en citent un certain nombre, et il ne fait aucun doute, à mes yeux que l’histoire réelle en fera venir au jour beaucoup d’autres.

Pour le troisième point, les auteurs renversent le raisonnement de Naomi Klein exposé dans « La stratégie du Choc ». Ils observent que pour agir, avec le soutien populaire, de manière assez résolue pour survivre à la contre offensive capitaliste, il faudra une situation exceptionnellement grave. Laquelle ? Tout simplement, la prochaine crise économique mondiale plus vaste et plus profonde que celle de 2008. Naomi Klein expose dans son livre la stratégie mise au point par les « Chicago’s boys » : à la faveur d’une crise, profiter du désarroi des peuples pour les rançonner et volatiliser les conquêtes sociales, les protections et les garanties.

Lambert et Leder disent : lors de la prochaine crise mondiale, il sera possible de profiter du désarroi des classes dominantes pour leur porter des coups qui leur fassent vraiment mal.

En fait, cet article me semble rendre possible la création d’une discipline économique. Que l’on critique ce scénario, et qu’on en propose d’autres !

Nous devrions créer un PRIX, décerné chaque année au scénario jugé le meilleur. Bien plus excitant intellectuellement, et bien plus utile socialement et politiquement que la sucette attribuée au dernier chien du Capital sous le nom frauduleux de « prix Nobel d’économie ».

Je proposerais donc un prix d’économie Rosa Luxembourg, en hommage à celle qui fut l’égale de Lénine et l’une des seules continuatrices-créatrices de Karl Marx.

 

 

 

 

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