Faire l’impasse sur l’élection présidentielle :  après Le Pen, ce sera nous ?

Ce pourrait être la politique de Mélenchon, donc celle du Parti de Gauche, donc celle du groupe « France Insoumise ». Ce texte veut introduire à l’examen de certains aspects de cette anti-stratégie,

1  Vers le Capitole ?
C’est une sacrée bonne semaine pour le candidat Mélenchon. Il recueille, et c’est justice, les fruits de son refus de participer à la « manif de la honte » du 19 mai, derrière Darmanin et Lallement. La presse, la radio (du moins France Inter) vantent son bon sens et moquent ou stigmatisent la participation de Faure, son mot « malheureux » (sic !) invitant la police à surveiller la justice, la bévue de Darmanin intervenant dans les élections régionales en attaquant stupidement Audrey Pulvar, etc ! 

Furioso, dans son blog bellement illustré Frederic Lordon prend position, pour la première fois, me semble-t-il, pour Mélenchon : « Plaît ou plaît pas, il reste un candidat à gauche : Mélenchon. »
Il ironise lourdement sur ceux qui appellent à l’union :  « Mais que faut-il avoir dans les yeux (j’ai une hypothèse) pour ne pas voir que Jadot, Hidalgo, Faure, et jusqu’à Roussel (qui fait de Biden un membre d’honneur du PCF) sont des personnages de droite (...) » et conclut victorieusement : « Défi à la logique : chercher avec des gens de droite une union de gauche. »

Ce n’est pas tout ! Dans Informations Ouvrières, « Tribune libre de la lutte des classes » de cette semaine (numéro 656), où s’exprime le POI (Partie Ouvrier Indépendant, trotskiste) belle photo du tribun en première page, et autre belle photo en page 3 pour illustrer un entretien qui porte justement sur cette non participation. 

En dernière page, le billet d’humeur de Michel Sérac, fustige, comme celui de Lordon, ceux qui rechercheraient de l’union, en prenant pour cible la « gauche plurielle » qui a porté au gouvernement Lionel Jospin (1997-2002). Il montre tout le mal qu’il faut penser de ce gouvernement (auquel, je me permets de le noter, Jean-Luc Mélenchon participa et dans lequel il fit, selon moi, du bon travail en faveur de l’enseignement professionnel), enchaîne sur la Loi El Khomri sous Hollande et termine ainsi : 
Après quarante ans de trahisons continue de cette « gauche de gouvernement », la classe des travailleurs ne retrouvera sa cohésion, sa force de vaincre, que dans la rupture totale avec les institutions d’un régime pourrissant et tous ses exécutants politiques.

Pour Lordon, il faut avoir de la merde dans les yeux pour rechercher une union plus large que JLM,,, qui est le seul. Le SEUL !

Pour Sérac, vu le passé du PS et du PCF (quarante ans de trahisons, donc, depuis Mitterrand, le héros de Mélenchon), il ne faut certainement pas chercher l’unité de quoi que ce soit du côté du PCF, du PS et des écologistes.

Faut-il réfuter les propos adolescents de Lordon, ou les phrases de Sérac sur « la rupture totale » (propos qui imaginent signifier quoi ? C’est un appel au boycott de toutes les élections ?) ? 


2  Fascination de la Roche Tarpéienne
J’échange régulièrement avec d’anciens camarades du Parti de Gauche (j’en ai été membre à sa création, en ai démissionné, puis j’y ai de nouveau adhéré de décembre 2015 jusqu’à décembre 2017).

L’un d’eux, un responsable, me faisait observer cette semaine que J.L.M., dans les sondages, avait atteint le score intéressant de 13 %. Je félicitais mon camarade de ce chiffre... qui avoisine la moitié des intentions de votes pour Emmanuel Macron, ou Marine Le Pen.

Il m’a alors communiqué ce que je peux considérer (c’est une hypothèse) comme une position de la direction du P.G, donc de Mélenchon (les passages soulignés le sont par moi).

Le grand mérite de la FI réside dans le fait qu’elle remet au premier plan la question doctrinale avec l’avenir en commun et les travaux sur le Peuple et l’anthropologie sociale de Jacques Généreux, quitte à remiser, pour un temps, les questions stratégiques. Elle est bien la seule, aujourd’hui, à aborder la question des biens communs, et des rapports sociaux dans le cadre d’un universalisme créolisé . Ça n’est pas suffisant pour gagner des élections mais c’est la matrice des Jours Heureux à venir. Le 27 mai 1943 le C.N.R. se réunissait pour la première fois pour donner un programme en mars 1944.
Il ignorait que ce serait le point de départ des trente glorieuses, deux ans plus tard ! 

Cette déclaration suggère que les dirigeants du PG, et sans doute Mélenchon lui-même, savent parfaitement que le vainqueur de la prochaine élection présidentielle ne sera pas Mélenchon, mais Le Pen, ou Macron (à moins que, Macron renonçant à se présenter – comme il en a annoncé la possibilité – il s’agisse d’un homme comme Édouard Philippe). Sans doute le regrettent-ils, mais ils considèrent que c’est inévitable, toute recherche de l’unité étant posée au départ comme impossible, absurde et inutile. Au delà de cette défaite prévue et admise, il s’agit de préparer « les jours heureux ». 


3    1929-2022
Comme le titre de ce papier pouvait le laisser prévoir, je propose de faire un tour dans l’Allemagne des années 1920-1930.
J’invite mes lecteurs à se reporter à l’excellent texte de la revue contretemps, sur ce sujet :

https://www.contretemps.eu/le-kpd-1918-1933-face-a-la-montee-du-national-socialisme/

Y sont rappelés  les zig-zags du parti communiste allemand KPD sur la question du Front Unique, comment entre 1923 et 1926 le KPD a grandement amélioré son implantation dans la classe ouvrière et vu croître le nombre de ses adhérents en appliquant, tactique et stratégie, le Front Unique Ouvrier, c’est à dire en proposant systématiquement l’unité à l’autre parti ouvrier, le S.P.D. Je rappelle qu’à l’époque, le fossé qui séparait ces organisations n’était pas fait d’une question aussi grave que (je cite Sérac) «la machine de guerre des 1607 heures annualisées» (ou les autres lois anti salariés votées par différents gouvernements avec la participation du PCF et du PS) mais plutôt le plein appui donné par le S.P.D. aux « corps francs » dirigés par les sociaux-démocrates Scheidemann et Noske, qui massacrèrent Rosa Luxemburg, Karl Liebeknecht et des milliers de militants ouvriers en 1919 et les années suivantes, pour ne pas parler, six ans plus tôt, du vote des crédits de guerre et de la boucherie qui s’est ensuivie,

Après 1926, le KPD, sur les directives du Komintern, donc de Staline et de ses stratèges, développe au contraire la « théorie du social-fascisme » faisant du SPD et du parti de Hitler des « frères jumeaux », au point qu’en 1931 les communistes allemands ont soutenu un référendum initié par les nazis, dirigé contre le gouvernement régional SPD de la Prusse… Le tout assorti du fameux pronostic : « Après Hitler, ce sera nous ». Monstruosités qui ont eu le résultat que l’on sait : la prise de pouvoir de Hitler, l’écrasement des toutes les organisations ouvrières et démocratiques, la guerre, le génocide des juifs.

Si j’entends soutenir une comparaison historique avec, pêle-mêle : Mélenchon, ses partisans, le PG, Lordon (« tête pensante de Nuit Debout » selon Wikipédia), le POI et quelques autres, dans le rôle du KPD, puis le PCF, le PS et les écologistes dans le rôle du S.P.D., on me dira non sans raison que les situations politiques allemande de 1931 et française de 2021 sont à des années lumière l’une de l’autre et qu’il est déraisonnable de les rapprocher. Certes, et pourtant !

4  Quelques aspects de la situation politique française en 2021.
Le contexte international est celui d’un système capitaliste chancelant, qu’une crise majeure peut transformer en un chaos échappant à tout contrôle, n’importe quand. 
L’impérialisme est incapable d’en finir avec des crises politiques majeures en Inde, au Liban, en Algérie, au Chili et dans nombre d’autres pays.
L’Union Européenne est profondément affaiblie, en tant qu’institution politique libérale, par le départ de l’U.K., comme, d’un autre côté, par la dissidence du groupe de Visegrad.
En France l’employé de la grande banque mis en place pour liquider les conquêtes sociales n’a pas avancé dans ce sens autant que le voudraient ses promoteurs, et la gestion de la crise sanitaire a étalé publiquement ses insuffisances personnelles.
Les déclarations publiques scandaleuses de militaires en retraite, puis celles, anonymes, de militaires d’active, enfin le surgissement nouveau lui aussi, de la police, par ses officines, sur la scène politique et dans la rue, le tout sans que la présidence ni le premier ministre n’ouvrent la bouche, semblent indiquer qu’une partie de la classe dirigeante a retiré sa confiance à Macron et envisage une solution autoritaire moins conventionnelle.

Si l’on regarde du côté des classes travailleuses, exploitées et opprimées (ouvriers, paysans, employés, petits artisans), elles n’ont pas, à ce jour, remporté de succès décisif ni au Liban, ni en Algérie, ni en Inde, ni au Chili en dépit, parfois, d’avancées impressionnantes. Elles n’ont pas davantage, nulle part, reculé.

Pour la France, je pose, en dépit de tout ce que l’on peut dire contre, qu’il y a en considérant les élus et ce qu’ils représentent, une opposition de droite : le RN, LR, et une opposition de gauche, constituée du PS, du PCF, de EELV et de ce que je préfère appeler « le groupe Mélenchon » plutôt que la FI, pour des raisons que beaucoup connaissent et que je vais rappeler. Je ne note là que les principaux mouvements, des groupes plus petits rappelant leur existence notamment autour du PS (« Générations » de B, Hamon, GDS de Filoche, etc) sans compter ce qu’on appelle l’extrême-gauche, le NPA, le POI, le POId, etc. Je parlerai plus loin de ceux qui ne sont pas représentés par des élus, et s’abstiennent de voter, mais d’où a surgi le mouvement « des Gilets Jaunes »,

Dans les années 1920 et 1930 il existait en Allemagne une classe ouvrière concentrée dans les usines, souvent en grands effectifs et en même temps un chômage de masse. La classe ouvrière était également nombreuse et concentrée en France, jusqu’aux années 1970 où la combinaison de l’automatisation, des délocalisations et du chômage de masse a diminué et dispersé en partie la classe des ouvriers d’usine. Mélenchon le note en 2015 dans son livre « l’Ère du Peuple » et il en tire la conclusion que le moteur d’un progrès social ne sera plus désormais constitué des classes travailleuses, mais d’un « peuple citoyen » indifférencié. À cette époque il remplace l’objectif de l’« écosocialisme » par la « révolution citoyenne » et un « populisme (de gauche) » inspiré d’Ernesto Laclau (ancien péroniste de gauche) et de sa collaboratrice et compagne Chantal Mouffe. 
Je préfère pour ma part conserver la notion de classe ouvrière, de classes laborieuses et même parler comme Gérard Filoche du salariat.

La question du Front Unique suppose deux objets politiques. Un pôle révolutionnaire honnête, qui propose de faire front commun, avec les travailleurs, à l’offensive des classes bourgeoises, et des partis qui, en dépit de leurs trahisons passées et récentes, par leurs origines historiques comme par les aspirations de leurs militants, voire celles de leurs électorats, peuvent trouver un sens à faire front commun.

Ici se pose une question importante, qui concerne « les partis ». Pour certains, il n’existent plus, définitivement discrédités, ils ne jouent plus aucun rôle. La réalité est plus complexe. 
On conviendra que l’idée de partis discrédités, définitivement expulsés de la vie politique est apparue plus d’une fois dans l’histoire et a été réfutée par les faits. 
Le meilleur exemple est celui de la période 1940, 1944, dans la Résistance. 
Les mouvements de résistance affirmaient, non sans fortes raisons, que les partis, étant donné leur rôle dans la défaite éclair des armées françaises, c’est à dire le ralliement honteux des communistes au pacte germano-soviétique en 1940, et le vote de 65 % des députés PS en faveur des pleins pouvoirs de Pétain, sans parler des partis bourgeois ayant ouvertement pour la plupart collaboré, devaient disparaître à la libération. Pourtant, les partis ont joué un rôle dans les mouvements de résistance et de Gaulle avait besoin de leur soutien public en particulier pour obtenir la confiance des Américains.

Oui, le P.C.F. est discrédité par un siècle de trahison. Il a payé son comportement de 1968, et sa participation aux mauvais coups des gouvernements Mauroy et Jospin, par la réduction de ses effectifs et de son audience à presque plus rien. Le PS, lui, a conduit après la seconde guerre mondiale des gouvernements réprimant avec violence l’action ouvrière, puis, au premier plan de la répression des mouvements de libération nationale, il a pris en charge la politique coloniale de la bourgeoisie française, ses crimes, ses massacres. 
Après les 5 % obtenus par Gaston Defferre en 1969, son étiage historique le plus bas que même Benoit Hamon n’a pas pu « dépasser » (en profondeur), il est devenu le « Nouveau Parti Socialiste » puis dans la fusion avec la « Convention des Institutions Républicaine » au Congrès d’Epinay (1971), il redevient « Parti Socialiste » sous la direction de François Mitterrand, hiérarque bourgeois de la quatrième république devenu subitement partisan de la « rupture avec le capitalisme ». 
Mitterrand et le PS accèdent au pouvoir en 1981 sur une orientation très « révolutionnaire » et les gouvernements suivants (dans lesquels le P.C.F. prend une part notable), mettront les politiques françaises dans le sillage des politiques reaganiennes, tatchériennes, blairistes. 

En 2012, imitant Mitterrand dans ses déclarations anti capitalistes, François Hollande se présente comme « l’ennemi de la finance ». Au second tour, Jean-Luc Mélenchon qui parvient à rassembler le gauche dite « radicale » sur un programme de gouvernement, appelle néanmoins à voter François Hollande pour battre Nicolas Sarkozy. 

Ici, je note un point qui me semble important : Manuel Valls, premier ministre de François Hollande a proposé à plus d’une reprise de changer le nom du Parti, en faisant disparaître le mot « socialiste ». Cette proposition a toujours été repoussée.  
Pourquoi est-ce important ? Parce que ce qui fait de ces partis, P.C.F. et P.S., des objets politiques relevant de la stratégie du Front Unique, c’est qu’une partie de la masse des salariés leur prête au moins de vagues intentions socialement progressistes et ce, au travers d’une vision floue du passé, mais aussi du fait d’une certaine haine que leur vouent les classes bourgeoises, et du nom de ces partis. 

Le Parti Communiste français n’a, depuis presque un siècle plus rien de communiste, et le PS, plus rien de socialiste, mais il existe un véritable anti communisme, et même un anti socialisme, qui hait la classe ouvrière. 
Lorsque le parti communiste italien a abandonné le mot « communiste », il a disparu purement et simplement. 

5  Dans et hors les partis
Tout ceci pour dire que je ne crois pas à la disparition du rôle des partis, en particulier du PS et du PCF. Pour ce dernier il est d’ailleurs clair qu’il existe à travers le pays des centaines de militants communistes, cotisants ou non, dévoués à la cause des travailleurs quels que soient les errements de l’appareil du parti.
Corrélativement, je crois que les élections, présidentielles, législatives et municipales1 restent les échéances essentielles de la vie politique du pays régionales et européennes ayant peut-être des significations différentes.

Pour autant, je ne nie pas que la vie politique « hors des partis » a pris dans les vingt dernières années une importance croissante et que cette importance doive encore s’accroître dans les années qui viennent, bien au contraire,

La hausse presque continue des taux d’abstention témoigne de cette prise de distance, particulièrement pour les élections législatives, abstention passant de 16,8 % en 1978 à 51,3 % en 2017, mais aussi aux municipales (de 21,1 % en 1976 à 36,45 % en 2014 et 55,4 % --bien sûr avec la circonstance de la pandémie – en 2020), et même à l’élection présidentielle, où le pourcentage des abstentions, 21,3 % en 2017 est le plus élevé des trois dernières élections.

Les masses se sont éloignées des partis parce que les partis se sont, d’abord, éloignés des masses, à de nombreuses reprises et spectaculairement entre 2005 et 2008, c’est à dire entre un référendum qui dit clairement NON à un traité européen, et une assemblée parlementaire qui refuse de tenir compte du suffrage universel et approuve ce traité.

De cette distance a témoigné le formidable mouvement des Gilets Jaunes qui a fonctionné à partir d’Assemblées, puis de plusieurs « Assemblées d’Assemblées » s’enchaînant à partir de l’Assemblée de Commercy (Saint-Nazaire, Montceau-les-Mines, Montpellier, Toulouse), en précisant les revendications (proches de celles de la gauche politique et particulièrement du programme de la F.I.) sans jamais chercher à se rapprocher d’un parti politique, ni de se donner un dirigeant national.

Il s’agit d’une tendance internationale exprimant une conscience politique accrue : en Algérie, au Liban, en Inde, le mouvement révolutionnaire est largement indépendant des partis. Au Chili, le plus important contingent des élus pour l’Assemblée Constituante chargée de rédiger une nouvelle constitution est celui des citoyennes et citoyens indépendants des partis. 
Pour autant les partis continuent à exister, à jouer un rôle parfois positif (comme le Parti des Travailleurs en Algérie), parfois négatif, et les élections aussi sont un élément de l’équation (par exemple l’élection au Bengale occidental).

6  Ecologie et parti
Léon Trotsky écrivait en préambule du « Programme de Transition », qui est à mes yeux à la fois son testament politique et son texte le plus important : « Les conditions objectives du socialisme ne sont pas seulement mures, Elles ont commencé à pourrir. Sans révolution socialiste dans la toute prochaine période, l’humanité sombrera dans la barbarie ».
La détérioration dramatique de l’environnement rentre entièrement dans ce cadre : les conditions objectives du socialisme ont (largement) commencé à pourrir.
Karl Marx avait noté que le fureur de profit, qui est l’essence du capitalisme, « épuise les hommes et la terre ». Mais, à ma connaissance, ni lui, ni Trotski n’ont envisagé que le survie même de l’humanité puisse être en cause. 
Il est vrai que lorsque Trotski écrit son « programme de transition », la bombe atomique n’existe pas, les terres et les océans ne sont pas encore gavés de détritus, l’effet de serre n’est pas amorcé, la déforestation ne met pas en danger le caractère respirable (pour des organismes comme les nôtres) de l’atmosphère. Lorsqu’il évoque « la barbarie » il pense avant tout aux conséquences inéluctables de la baisse de la valeur incluse dans les marchandises, c’est à dire le chômage de masse, la faim, les drogues, les épidémies, la guerre, la violence généralisée, des situations chaotiques2. Nous avons tout cela, mais bien plus encore, et cela engendre aussi toutes sortes de folies.

N’en déplaise à tout ceux qui ont tant de scrupules à « réviser le marxisme »,  il s’agit d’une situation qui comporte des éléments fondamentalement nouveaux. L’essentiel reste : c’est bien le mode de production capitaliste, aujourd’hui universel, qui détermine la marche à la catastrophe de l’humanité, et c’est bien la propriété privée du capital qui cause des désastres toujours plus graves.

Marx a décrit comment ce mode de production capitaliste, qui oppose ceux qui détiennent le capital et ceux qui doivent louer leur force de travail pour survivre, va nécessairement dans une impasse et crée en même temps la solution en suscitant, renforçant et concentrant la classe qui, elle, va dans la voie de la destruction de ce mode de production.

Cette conception est extrêmement satisfaisante du point de vue de la philosophie de Hegel, elle est une illustration de la dialectique : les causes du  problème et les moyens de sa solution sont en lutte au sein de la même « chose », à la fois inséparables et en marche vers un dépassement.

Mais l'histoire y a ajouté son grain se sel, et compliqué le tableau.

Les travailleurs sont obligés de se dresser contre le Capital, parce qu’ils défendent leur existence, que le Capital réduit à leur exploitation, sans limites. Avec l’automatisation, les délocalisations, la sous-traitance, qui produisent le chômage de masse, une part croissante de la classe des travailleurs, dans tous les pays, est expulsée des processus de production et plus ou moins condamnée à une misère abjecte. Des bribes d’assistance sociale, parant au chômage, aux maladies, à la vieillesse subsistent du fait de lois votées dans le passé sous l’effet des luttes ouvrières. L’objectif des capitalistes (un certain Hervé Kempf s’est fait une spécialité de le dire crûment) est de les supprimer toutes. Ainsi, chaque jour davantage, les travailleurs sont menacés dans leur survie même. Le courant anti capitaliste socialiste veut exprimer dans la dimension politique la résistance des salariés et l’aspiration à renverser la dictature du Capital,

Le fait nouveau c’est qu’aujourd’hui tous les humains sont menacés dans leur existence même, pas seulement la leur, mais celle de leurs enfants, celle de toutes les civilisations, celle même de leur espèce. 
Une menace réelle, en elle-même, ne suscite pas la conscience de cette menace, ni celle de sa cause, et moins encore la conscience de ce qu’il faut faire pour y parer, mais c’est un fait qu’un certain nombre de personnes parviennent à la conclusion que, pour que l’espèce humaine survive, il faut en finir avec la dictature du Capital.
Ceci s’exprime sous des formules politiques variées qu’un marxiste peut trouver confuses : contre le néo-libéralisme, contre la dictature des actionnaires, on dénonce la course effrénée au profit, contre le « productivisme », etc. Ce courant s’exprime politiquement, et c’est l’Écologie Politique.

Que ces deux courants, le socialiste et l’écologiste aient vocation à se parler et s’allier, c’est certain puisque le but est le même : survivre, en détruisant la puissance capitaliste. Certains ont promu une formule parlante qui va dans ce sens : « Fin du monde, fin du mois, même combat ».

Ce qui nourrit chacun de ces courants est très différent : pour l’ouvrier, le salarié, l’artisan, le petit paysan, la motivation originaire est économique et sociale : salaire, revenu, conditions de travail. Ce sont des motivations immédiates. Plus que des motivations, ce sont des nécessités. Elles nourrissent l’activité syndicale quotidienne,
Pour le citoyen qui mène un combat écologique, la motivation passe par la conscience et par une vision de l’avenir, même si c’est un avenir très proche, même s’il s’agit de constatations très concrètes : les pesticides donnent des cancers, la pollution de l’air donne des bronchites et des cancers, la perte de biodiversité se constate (il n’est plus guère nécessaire de nettoyer les pare-brises des voitures), les ressources de toutes natures s’épuisent le climat se réchauffe. L’écolo militant peut être un petit bourgeois qui jouit d’une existence assez confortable sa conscience militante s’appuie sur ce qu’il sait, autant et plus que ce qu’il vit. Mais il peut être aussi un ouvrier, un employé, un artisan, un pêcheur, un paysan. 

Bien sûr, la conscience de la détérioration dramatique de l’environnement peut générer des attitudes variées. Un capitaliste y verra des occasions de gagner de l’argent. Un petit bourgeois au sens le plus large possible peut y trouver un style de vie : je trie mes déchets, je mange moins de viande, j’évite de prendre l’avion, j’achète une voiture électrique… j’associe l’utile à l’agréable, ce qui est bon pour ma santé et ce qui est bon pour la planète. 
D’autres écologistes engagés luttent sérieusement pour une agriculture durable ou pour préserver la bio diversité et en même temps admettent qu’une solution sérieuse passe par la politique, et plus précisément le renversement de la dictature du capital.

Politiquement, ces différents courants de l’écologie se retrouvent dans les partis écologiques. En France, pour se limiter à EELV, par exemple, il y a du point de vue social, une droite et une gauche. Il y a Jadot, et il y a Rousseau. C’est également le cas au PS. Il y a Valls, et il y avait, il y a encore peu de temps, Maurel ou Filoche. Les uns et les autres sont politiquement signifiants.
Le P.C.F. aussi est profondément divisé mais plutôt entre ceux qui ne semblent plus avoir aucune autre boussole politique que l’attrait d’un poste d’élu, et ceux qui veulent encore mener un combat politique progressiste. Il y a certainement, sans le moindre doute, une droite et une gauche au sein de la France Insoumise (ou du Parti de Gauche puisqu’on ne mesure pas la différence qui peut exister entre ces deux structures), même si ni l’une, ni l’autre, ni plus généralement aucune opinion politique ne s’exprime dans la FI, où les responsables ne sont pas élus et où le débat politique sur les grandes orientations n’est tout simplement pas de mise.

7 Face au danger d’état policier ou fasciste : le front unique.
Il existe en France, en juin 2021, un danger d’état policier, un danger de fascisme. Personne ne peut dire exactement quelle est la réalité de ce danger (sa probabilité), mais il est clair qu’elle est bien plus évidente que par exemple en 2017 ou 2018.
En dehors des faits déjà rapportés, les proclamations de militaires, de policiers, l’activisme de groupes d’extrême-droite par exemple dans des tentatives pour empêcher physiquement l’entrée d’étrangers sur le territoire, le comportement même de la police de l’état en activité, sa brutalité, l’extension des domaines de la surveillance, il y a les échéances électorales.

C’est le moment de rappeler que Hitler et son parti sont arrivés au pouvoir de manière légale, suite à des élections, Certes ils n’ont pas été majoritaires en mars 1933 (son parti obtient 43,9%) mais l’importance de ce score a suffit pour qu’il soit nommé chancelier. Et il a eu une majorité au parlement en s'alliant avec un parti de la droite classique, exactement comme Le Pen devrait sans doute s'allier avec ce qui subsisterait de LR ou de LREM.
 
Les listes d’union de la gauche qui ont remporté d’importants succès aux dernières élections municipales (2020), les premiers succès de la gauche depuis de longues années, comportaient des responsables de tous les mouvements de gauche : PCF, PS, LFI, EELV souvent désavoués par leurs dirigeants, et aussi des citoyens non organisés dans des partis politiques.

Ces listes sont des images témoin très fidèles de la situation politique actuelle.  Oui, les partis sont largement discrédités, et divisés, au point que la discipline n’y figure plus que par hasard ! Les militants de la FI qui ont participé à la liste « Printemps Marseillais » ont été désavoués par Mélenchon, qui n’a finalement accepté de s’y rallier au second tour qu’en termes vaguement méprisants. La candidate à la Mairie, Michèle Rubirola (qui, pour raisons de santé, est finalement première adjointe au Maire Bruno Payan) a été « suspendue » de EELV !

Ce qui s’est produit à cette occasion se produira désormais partout, c’est en tous cas ce que je crois. Le Front Unique anti capitaliste, qui est aussi dès aujourd’hui un Front Unique anti fasciste, ne concerne guère les « chefs » des partis, tout simplement parce que les chefs ne sont plus suivis. Fabien Roussel, par exemple, qui a participé à l’odieuse manifestation anti républicaine du 19 mai, est désavoué par des pans entiers de ce qui reste du P.C.F., sans d’ailleurs que ces énormes fractures émeuvent qui que ce soit. Et qui, au PS, se soucie d’Olivier Faure ? Quelle est son autorité ? Nulle.

On a expliqué l’extraordinaire durée des pyramides égyptiennes par leur forme : elles ne s’écroulent pas, parce que leur forme est celle que prend, à la limite, une construction écroulée. Pour une raison analogue, des partis comme le P.S. ou le P.C.F. peuvent subsister encore longtemps. Mais ils sont de moins en moins le lieu d’une élaboration politique.

Les élections régionales de fin juin présentent un intérêt particulier. L’absence de stratégie commune des courants progressistes fait que, selon les observateurs, le RN peut gagner la présidence d’une ou plusieurs régions. Il est clair que cela ferait exploser cette réalité politique que l’on appelle « le plafond de verre » limite supposée infranchissable de l’audience politique de l’extrême-droite fascisante en France, et du même coup dissiperait l’illusion du « front républicain » opposé au RN.
Si le RN gagne une ou plusieurs régions, mécaniquement, il s’approche du pouvoir qui sera l’enjeu de l’élection présidentielle.

Dans ce contexte, la stratégie politique que Jean-Luc Mélenchon a adoptée est un terrible contre sens. Elle est basée sur sa personne, sur ses idées et sur un programme d’une centaine de pages. Partant de là, il est convaincu de n’avoir besoin de rien, ni de personne dans le domaine politique. C’est pourquoi je l’ai appelé «Monsieur Moi-Tout-Seul». Il parle au Peuple. Pas au « peuple de gauche », comme Mitterrand, non, au Peuple, comme de Gaulle. Mais il n’y a rien dans son histoire politique qui l’assimile, même de très loin, au « Grand Charles ». C’est un homme qui a des qualités, il est honnête, il est viscéralement du côté des travailleurs, il a milité durant trente ans au sein du parti socialiste qui a produit les Hollande et Valls, sans jamais y remporter un seul succès politique. Le programme LAEC est un très beau texte, mais les programmes en général ne sont que des appartements témoins, personne n’en exagère l’importance et pas un électeur sur dix mille ne lit un programme de cent pages ! 
Quand aux « idées » de Mélenchon, il suffit de parcourir « L’Ère du Peuple » et sa découverte du Populisme de Gauche, absurde résurgence du premier péronisme, ou son pamphlet grossièrement anti allemand « Le Hareng de Bismarck » pour comprendre que la théorie n’est pas son fort. Que reste-t-il ? Un homme honnête, sincèrement favorable au camp des travailleurs, et qui s’est avéré un remarquable orateur. C’est beaucoup, c’est considérable et dans un contexte où le président « socialiste » sortant était tellement discrédité qu’il ne pouvait même pas proposer sa candidature, cela explique le résultat du premier tour de 2017. Il a fait, sur une orientation bien plus audacieuse, plus (19%) que Lionel Jospin en 2002 (16%). Certes moins que Mitterrand (26%), pourtant opposé à gauche à Georges Marchais (15%), et moins que Jacques Duclos (21%) en 1969. Mais l’importance de la performance de Mélenchon ne tient pas principalement à son score, puisque celui-ci s’est avéré insuffisant, elle tient au fait qu’il surgit d’un paysage politique totalement nouveau à gauche, le PCF n’étant pas présent et le PS étant écrasé. 

Mélenchon a déclaré publiquement à un dirigeant socialiste marseillais en juin 2017 « Je ne veux pas simplement vous battre, je veux vous remplacer ». C’était à sa portée s’il avait été un stratège politique ou, au moins, un tacticien moins maladroit. Il pouvait à la fois bâtir en quelques semaines un parti de deux cent mille membres, et en négociant avec le PCF et le PS qui étaient à genoux, faire élire une centaine de députés FI. Mais Monsieur-Moi-Tout-Seul n’a rien fait de semblable et a dissipé presque immédiatement tous ses atouts. 


En présentant sa candidature à la présidentielle de 2022 il a parachevé un parcours funeste, pour lui, et pour le camp des exploités. Il a prétexté  l’existence de désaccords insurmontables entre les différents courants de la gauche et le sien, C’était, et c’est, un énoncé dépourvu de sens, indécidable en dehors de toute discussion. Et JLM a refusé toute discussion. Ainsi, qui pouvait susciter au sein du PS un débat sur l’utilité d’abroger, dans un futur gouvernement, les lois scélérates votées sous Sarkozy et sous Hollande ? Pas la direction du PS qui n’a aucun intérêt à rendre visibles les fractures. Mélenchon le pouvait mais il a préféré postuler un PS qui, malgré la raclée reçue (moins de 6 % avec le soutien des écologistes !) n’était pas disposée à la moindre révision politique… 
Le refus du Front unique procède toujours de la même arnaque : on postule des partis cohérents dans le même temps qu’on les suppose discrédités et en ruines. C’est aussi ce que fait Lordon : Roussel était à la manifestation du 19 mai, cela prouve bien que le P.C.F. est de droite.
Ce qui est de droite c’est la réaction aristocratique de Lordon : tous de droite, sauf mon héros.
Les affirmations de Mélenchon « l’unité est impossible » comporte une évidente dynamique autoréalisatrice : dans chaque parti, les personnes qui seraient les plus mal à l’aise dans un débat s’en trouvent renforcées. Mais en même temps, complètement désorientées, sans perspectives. À quoi peuvent aboutir Faure, Roussel, Jadot, Hidalgo ? À rien. Il existe une expression populaire pour illustrer un tel désarroi, elle s’applique tellement bien ici : Roussel (par exemple) quand il participe à la manifestation du 19, « ne sait plus où il habite » !


Au moment où j’écris, l’élection législative partielle du XXème arrondissement de Paris, qui opposait une candidate du PS, Lamia El Aaraje et Danièle Simonnet, proche de Mélenchon, s’est traduite par une large victoire de la première. Ni le PCF, ni les écologistes ne se sont assez massivement reportés sur la candidate FI. JLM avait, le 11 mai, dans le journal « Le Monde » exprimé son mépris des uns et des autres « les écologistes ont un avenir, tant qu’on ne les voit pas aux affaires »… Je dis : « qui sème des baffes récolte des vestes ».
Le premier mai de cette année, JLM défilait, provoquant,  dans les Hauts de France, loin du cortège unitaire, dans la seule région de France qui présente une liste progressiste unie. 

Il est aujourd’hui décisif de faire échouer la division entretenue par un tribun trop inférieur à ses tâches.
Face au danger, le mot d’ordre doit être : se rassembler autour d’idées simples : les trois urgences. Urgence démocratique, urgence sociale, urgence écologique. Débattre pour se rassembler. N’exclure personne. Trouver des formules d’accords. Examiner, au delà des mots, l’essentiel. Par exemple, dans le champ écologiste on entend qu’il faut être opposé au « productivisme ». Mais personne ne dira qu’il faut refuser de tenter d’organiser une production textile en France et qu’il faut donc importer nos chemises du Bangladesh… 

Le camp du rassemblement existe, Des appels à l’union des courants progressistes ont fleuri, comme « 2022-vraiment-en commun, signé par Clémentine Autain, par Thomas Piketty et de nombreuses (plus de 20 000) personnalités ou comme un appel semblable de GDS, le courant de Gérard Filoche, Il faut renforcer ce courant,
En dehors de l’impératif rassemblement, il n’y a que la mort sociale, la mort démocratique, la mort de l’environnement. Et comme disait Jacques London, « Quand on est mort, c’est pour longtemps ».

JPB, 7 juin 2021.

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