Oui à l'égalité, non à la parité

La parité hommes-femmes est aujourd'hui, depuis bientôt vingt ans, passée dans les faits. Certains mouvements, comme le Parti de Gauche et aujourd'hui la France Insoumise, vont plus loin et exigent de chaque représentation qu'elle soit paritaire. Il n'est pas inutile de republier quelques réactions de grandes figures du féminisme opposées à "la parité" en 1999.

Oui à l’égalité, non à la parité

Trois arguments contre la parité

par Elisabeth Badinter, Evelyne Pisier, Danièle Sallenave

Une philosophe, une juriste et un écrivain expliquent ici pourquoi les femmes doivent refuser l’égalitarisme par la loi

La solution proposée pour mettre fin à l’indécente absence des femmes dans la vie politique est en contradiction avec l’esprit et les principes d’une politique progressiste. 

1 - On croit pallier une insuffisance démocratique en tournant le dos à la république universelle. L’universel est une arme contre les différences, en tant qu’elles séparent et discriminent. L’histoire montre qu’on n’intègre jamais au nom de la différence mais que, en revanche, c’est toujours en son nom qu’on exclut : voyez aujourd’hui comment les sociétés en voie de développement brandissent la différence féminine pour justifier la ségrégation et l’abaissement des femmes. 

2 - Pour une victoire toute symbolique, la mise en place de la parité hommes/femmes dans les assemblées rompt avec ce premier principe de toute émancipation : le refus d’enfermer les êtres humains dans des distinctions naturelles. Ce faisant, on reconstruit les vieilles barrières entre le monde des femmes et celui des hommes. En voulant donner toute leur place aux femmes, on les laisse à leur place et on renvoie les hommes aux schémas traditionnels qu’ils commençaient à abandonner.

3 - En faisant de la « différence » féminine un absolu qui transcende toutes les catégories, on abandonne le principe de la solidarité entre victimes de discriminations. On distingue entre des niveaux d’exclusion, mais on ignore les inégalités économiques, sociales, raciales dont souffrent tant de femmes. Et, en inventant de toutes pièces une solidarité formelle entre les femmes en tant que telles, on oublie trop facilement que toutes les femmes ne sont pas également discriminées.

Venue des femmes, la parité se retournera contre elles, car la ségrégation, qu’elle soit de sexe, de genre, de race, entraîne toujours la discrimination. Venue de la gauche, la parité se révélera un obstacle à l’émancipation de tous les autres exclus, figés pour longtemps dans une appartenance qui maintient les inégalités.

Le point de vue de …

Françoise Cachin, directrice des Musées de France 

Les quotas sont dévalorisants pour ceux qu’ils prétendent soutenir. La parité est humiliante pour les femmes, qui ne sont pas une espèce à protéger. La parité est une fausse bonne idée qui a l’apparence d’aider les femmes, mais les dessert. Je suis contre une sexualisation autoritaire de la politique et du monde du travail. C’est une régression par rapport à l’esprit des Lumières, à tout ce à quoi je crois. La France est l’un des pays au monde où les hommes et les femmes s’entendent le mieux, ce qui n’exclut pas la misogynie. Mais il y a d’autres moyens de changer les mentalités. Il faut organiser l’égalité des chances. Il faut renoncer au cumul des mandats.

Mona Ozouf, historienne

Il me semble que la gauche française a quelque chose à expier, en la matière. C’est elle, la gauche radicale, qui a longtemps bloqué le droit de vote des femmes, en France. Tout le monde aujourd’hui est d’accord pour qu’il y ait plus de femmes dans les deux assemblées. Mais les arguments énoncés en faveur de la parité ne tiennent pas. Même le plus subtil, qui déclare qu’il n’y a pas de différence entre universalisme et différentialisme, que la dualité sexuelle est universelle. La parité est un quota à 50%, un quota injuste puisque nous sommes 52%. Plaider pour la parité au nom d’une identité féminine, ce n’est pas acceptable. Cela signifierait que les femmes sont appelées à siéger en tant que mères potentielles. Enfin, même si on admet qu’il ne s’agit pas d’un groupe comme les autres, cela constituerait un précédent considérable. La notion de représentativité est un gouffre. Et pourquoi les jeunes et les vieux ne réclameraient-ils pas à leur tour d’être représentés ? L’âge aussi est une qualification universelle.

On avance que l’oppression séculaire des femmes exigerait réparation. Mais, alors, la même chose vaut pour tous les groupes dominés, qui auraient le droit d’obtenir des quotas. C’est une affaire sans fin, un déni de la politique républicaine, un échec : ce n’est pas la peine de confier à la loi ce que les mœurs sont en train de faire. Pratiquement, c’est superflu.

Philosophiquement, tout cela ne tient pas. La grande avancée de la pensée républicaine a été de dire que l’individu ne tenait ses droits d’aucune qualification, beauté, fortune ou sexe. Il serait très dangereux de commencer à faire dépendre les droits de l’homme d’une spécificité.

Enfin, les quotas sont insultants et dévalorisent ceux qui en bénéficient. Paradoxalement, en insistant sur la différence sexuelle, la parité finit par l’exacerber. Il faut résister au discours de victimisation. On ira vers un nombre croissant de femmes dans les deux assemblées, et c’est bien. Il ne faut pas y aller par la voie la plus stupide, et sans doute la moins efficace. Qu’on commence donc par interdire le cumul des mandats et par régler le problème de l’emploi du temps, qui est fondamental pour les femmes.

 

Stella Baruk, mathématicienne 

Il faut faire évoluer les mentalités, mais la parité numérique ne me paraît pas aller dans le sens de l’intelligence du propos. Il vaut mieux miser sur la compétence. Il faut aider les femmes à s’imaginer au pouvoir. Dans mon domaine, je le vois : les filles qui ne se pensent pas scientifiques ne le seront pas. C’est bien de revendiquer la parité. Mais une parité « mécanique » irait à l’encontre du but que l’on se propose d’atteindre, ce qui me semble absurde.

 

Elisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse

Ma tante, Louise Weiss, était suffragette. Ma mère, Jenny Aubry, fut la deuxième femme médecin des hôpitaux. J’ai toujours été de gauche, et je suis contre la parité, depuis le début. Je refuse d’être taxée de misogynie ou de complaisance pour des valeurs cacochymes sous prétexte que je suis contre la parité, qui mérite un vrai débat. Les déclarations de Catherine Tasca contre les « experts » relèvent du poujadisme. La gauche dite « plurielle » ne semble inclure les intellectuels que lorsqu’elle en a besoin pour signer des pétitions. Il faut contraindre les partis politiques à présenter des candidates femmes : je suis donc favorable à la modification de l’article 4 présentée par le Sénat. En revanche, si on inscrit de la parité dans les textes de loi, on inscrit de la différence. On risque de choisir des femmes parce qu’elles sont femmes et non pour leur compétence. Or je vote en fonction de mes idées, non en fonction d’une identité sexuelle. A l’heure actuelle, on a tendance à abandonner les principes au nom du pragmatisme. Les pro-parité disent qu’il faut accentuer la différence contre l’universel. Moi, je pense qu’il faut penser les deux ensemble.

 

L’Express, 11 février 1999

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