Lettre ouverte à Jean-Luc Mélenchon (3)

Sur la question de la démocratie.

 

Le 23 avril 2017, il est apparu qu’en dépit de cette campagne électorale magnifique, et de la progression spectaculaire des voix qui se sont portées sur ta candidature, par rapport à 2012, nous avions perdu la bataille. Pour paraphraser Faulkner, la véritable bataille, celle du second tour, nous ne l’avons même pas livrée. Il est naturel que tu aies été terriblement déçu. Pour ma part, je considérais la victoire comme possible, mais assez peu probable. En cas de second tour entre Mélenchon et Le Pen, nous aurions gagné facilement, mais sans livrer combat contre notre véritable adversaire, et cette circonstance nous aurait été défavorable par la suite. Le véritable second tour politique aurait été entre notre candidat et celui de l’oligarchie, mais il aurait été difficile à gagner, pour différentes raisons sur lesquelles je reviendrai. Surtout, je me demandais avec angoisse si, en cas de victoire électorale, nous aurions tenu le coup, et le cap,, contre les offensives enragées des classes dominantes françaises, européennes et mondiales. Plutôt que déçu, donc, ce 23 avril, j’étais tourné vers l’avenir et je pensais qu’il en était de même pour toi.

Tu avais accumulé un trésor : ces six cent mille « insoumis » ayant accompagné ta démarche, et les dizaines de milliers de militants de terrain, jeunes, anciens, syndicalistes, paysans, neufs en politique ou, pour quelques uns, expérimentés, qui avaient fait ta campagne.

Je m’attendais à un discours de ta part axé sur la mise en mouvement immédiate de cette force. En effet, la campagne avait été centrée sur ta personnalité et certains t’en avaient fait le reproche, évoquant un « ego surdimensionné ». Fadaise que cette accusation, s’agissant d’une campagne présidentielle de la cinquième république.

L’élection présidentielle avait été à l’origine condamnée par de nombreux démocrates comme relevant d’un « plébiscite » à la Napoléon trois. Elle était faite par de Gaulle pour de Gaulle, personnalité exceptionnelle, et surtout d’ailleurs, destin exceptionnel : il était celui par qui la France, en 1944, s'était retrouvée dans le camp des vainqueurs.

On ne joue pas au Rugby avec les règles du Criquet, et on doit présenter à l’élection présidentielle un caractère qui convient à cette compétition. Tu y as parfaitement convenu.

Mais le 23 avril s’est ouvert une autre période, dans laquelle ton rôle devait être complètement différent. Nos adversaires ont dit : Mélenchon est seul. Et certes, nous les avons démentis. Les sept millions de voix ont apporté un démenti. Les six cent mille insoumis, les militants, puis ton équipe et un peu plus tard nos députés, ont démenti. Mélenchon n’est pas seul. Mais après le 23 avril, le rôle de ceux qui ont combattu avec toi n’était pas clair. Tu ne t’es pas adressé à eux. Tu as négligé de faire la transition entre l’avant, et l’après. Dès le 24 avril, nous étions dans l’intervalle entre deux élections présidentielles, et bien sûr, je n’oublie pas les autres élections, ni la résistance sociale, ni même le second tour ! Tu as dis ce qu’il fallait dire à propos du second tour. Ceux qui, avec des idées d’émancipation, sont tombés dans le piège du vote Macron au second tour, ne s’en vantent pas aujourd’hui. Mais rien sur le fait que cette défaite n’était en somme qu’une partie remise. Le combat pour l'émancipation ne peut être interrompu.

Devant le désastre qui s’était abattu sur la droite et sur le Parti Socialiste, je m’attendais à ce que tu constitues immédiatement, dès le soir du 23, le grand parti de l’émancipation sociale, écologique, démocratique et discipliné.

Cette déclaration, je l’ai attendue après les élections législatives, puis début juillet, puis fin août… Il a fallu cet entretien remarquable dans le périodique N1 (numéro 1) pour que j’admette mon erreur de pronostic : tu n’avais aucunement l’intention de fonder le grand parti de l’émancipation sociale et écologique en France.

Il est un peu cruel et presque injurieux de rappeler ici les images et les expressions qui t’ont traversé l’esprit à cette occasion et que le périodique s’est empressé d’imprimer : mouvement non démocratique mais collectif, ni horizontal ni vertical, mais gazeux…

Les raisons « sérieuses » qui ont été fournies, à mon avis ne l’étaient pas. Je parle ici de ce que j’ai entendu, de ta bouche, ou de celle de tes lieutenants (comme on dit), voire de celles des responsables qui les tenaient de tes lieutenants.

Par exemple que les français auraient rejeté « les partis ». Charles de Gaulle aurait pu signer, mais lui a tout de même laissé ses partisans fonder un parti, et lequel ! Qui a fait et défait les gouvernements pendant un demi-siècle, en alternance avec ceux soutenus par le grand parti fondé par François Mitterrand, son Parti Socialiste.

Il y a une grande tradition politique dans notre pays, qui s’exprime, depuis la Révolution Française, par le fait que les gens qui partagent des idées s’organisent en partis.

Je veux bien que nous vivions comme le dit l’humoriste « une époque moderne » et que aujourd’hui les partis démocratiques soient caducs, mais je n’en crois pas un mot. Les partis y seront, quand toi et moi n’y serons plus !

Tu as précisé (et cela a été répété à l’infini) que tu ne voulais pas de blabla, de motions, d’affrontements, de coalitions, de trahisons, de manœuvres, et de tout ce qui, selon toi, caractérise inévitablement la cuisine interne de ces horribles « partis ».

Tu n’as pas tort, c'est bien cela, la vie politique dans les partis… mais il est évident que cette critique s’applique à la vie politique démocratique, des nations, en tous temps et en tous lieux. Et on a retrouvé ton objection, pardon de te le dire, dans la bouche de tous les contempteurs de la démocratie.

En outre, tu dramatises les méfaits du blabla. C’est ainsi que se forment les gens. En débattant, en s’opposant, en se passionnant, en se regroupant. Et même en s’apostrophant ! Dans une organisation démocratique, les débats se terminent par un vote, et les militants appliquent le résultat du vote, justement parce qu’il a été précédé par un débat. Démocratique et discipliné, cela va de pair. Je regrette de l’écrire dans une lettre qui t’es adressée, alors que tu as toi-même très bien expliqué cela dans plusieurs de tes écrits. Et c’est la démarche qui fonde ton projet, en particulier la Constituante.

Dans le grand parti écosocialiste que tu devais fonder pour conserver le trésor des centaines de milliers de citoyens qui ont accompagné ta candidature présidentielle, on élit les responsables, à tous les niveaux, on débat et on décide de la politique, après avoir adhéré sur la base de principes et d’objectifs conçus, critiqués, débattus et décidés en commun.

Dans la France Insoumise, les dirigeants ne sont pas élus. La politique n’est pas discutée ni décidée (je donnerai plusieurs exemples de débats qui n’ont pas eu lieu). Les assemblées nationales réunissent des gens « tirés au sort » ! De quelle loterie dérisoire s’agit-il ? Ce procédé insensé serait, parait-il, justifié par la nécessité de mettre en avant des gens qui, spontanément, par modestie, ne se mettent pas en avant. L’inanité de cet « argument » se démontre en dix mots : pourquoi ne tire-t-on pas également au sort les dirigeants ? La tribune ? Tirer  au sort, c'est dire au militant : "Tu n'es rien. Personne. Tu es un nombre au hasard, une fréquence du bruit de fond de la ville."

Avons-nous, au moins, évité le blabla, les affrontements, les défections… lors du débat pour la constitution de la liste aux élections européennes ? Pas du tout puisque, pour s’en tenir à ceux-là, une personnalité aussi fidèle que Corinne Morel-Darrieu, un économiste aussi talentueux que Liêm Huang Ngoc se sont éloignés. Avons-nous évité les soupçons, les déclarations,  les coalitions, dans la vie de Le MEDIA ? Pas du tout. Au point de menacer la continuation du projet.

Ces incidents ne revêtent pas une gravité extrême, mais ils peuvent resurgir n’importe où et à n’importe quelle échelle, parce que les militants sont mis hors jeu, que tout se décide dans de minuscules cénacles.

Tu sais que dans bon nombre d’endroits, les Groupes d’Action ont disparu. Dans d’autres lieux, ils se réduisent aux militants du Parti de Gauche. C’est tout à fait normal. Tu décides, à peine, sans doute, assisté de quelques uns, d’une ligne politique au jour le jour, ligne au demeurant parfois changeante, ou incertaine (j’y reviendrai). Les militants qui t’ont suivi depuis février 2016 n’ont pas, dans l’ensemble, une vocation de « fans ». Puisque on ne leur demande rien, ils s’occupent de leurs affaires, à propos desquelles, au moins, ils sont décideurs.

Tu as déjà dilapidé le trésor des engagements citoyens pour nos idées.

Pourquoi ? Je crois le savoir : tu as milité trente ans au Parti Socialiste, et des trahisons, des basses manœuvres, tu en as subi plus que ta part, tu n’en veux plus. La conduite d’un parti, qui impose de combiner assez subtilement autorité et pédagogie, ce n’est pas ta tasse de thé. Tu expliques admirablement tes idées, dans les meetings, mais tu supportes assez mal la réplique ou la contradiction. Même le Parti de Gauche, tu as souhaité ne pas t’y impliquer.

Ce n’est pas une critique que je fais là, c’est une observation. Tous les solistes ne sont pas des chefs d’orchestre. Personne ne peut exiger de toi que tu aies tous les talents. Le problème est que, comme de Gaulle, ou comme Mitterrand, toutes proportions gardées, ta stature politique domine ton entourage, du fait de ton expérience (tu as été ministre), et même pour une question de génération.

Tu te dis peut-être que cela ne t’empêchera pas de gagner les prochaines élections, et c’est peut-être vrai, étant donné la configuration des forces, mais je te le rappelle, l’essentiel est ce qui vient après la victoire, si elle vient. Ce sera une guerre politique sauvage. Or tu t’es mis du côté des opprimés, des exploités. Et de ce côté-là, la force est collective, ou elle n’est pas.

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