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Billet de blog 10 avr. 2022

Leçons du jour d'après

Ainsi, pour la troisième fois, 2012, 2017, 2022, nous échouons. Nous perdons de 500 000 voix. Mélenchon "fait" 22%.

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Bien sûr, nous sommes troisième, bien sûr il y a les législatives.

Il a été dit et répété que l'élection présidentielle est, dans cette Vème République que nous voulions enterrer, l'élection reine, l'élection clef. C'est cette échéance cruciale que nous manquons pour la troisième fois.

Qui, "nous" ? Ceux qui se sont rassemblés autour d'un audacieux programme social, écologique et démocratique avec Jean-Luc Mélenchon, Jacques Généreux, Charlotte Girard, François Ruffin, Clémentine Autain, Adrien Quatennens, Mathilde Panot et quelques autres. Nous les quelques milliers de militants. Et les millions d'électeurs. Et au delà, tout ceux, même s'ils ont "mal" voté, qui espéraient des jours meilleurs, plus de justice, plus d'égalité, plus de respect de l'environnement. Ceux qui espéraient qu'on allait mieux les entendre.

C'est le moment de se souvenir de l'injonction spinozienne : "ni rire, ni pleurer, comprendre".

Quatennens viend dedéclarer : "Ce que nous avons construit nous allons le poursuivre".

Bien. Quatennens dit là, en substance : ce que nous n'avons pas fais en 2017, nous allons le faire.

"Inch Allah" dirait ma mère (qui avait chanté au Liban)...a

Nombreux sont ceux qui, comme moi, voulaient substituer à la recherche de la personnalité devant laquelle tous les dirigeants politiques de gauche s'effaceraient, la constitution d'une EQUIPE unitaire menant campagne et désignant celle ou celui dont le nom ornerait le bulletin "à la courte paille".

Nombreux sont ceux qui, comme moi, peuvent aujourd'hui proclamer amèrement "Nous avions raison".

Jean-Luc Mélenchon et sa garde proche se sont entêtés dans leur stratégie. Il affirmait que LUI seul pouvait et devait réussir le rassemblement de la gauche, et ainsi, bien au delà de la gauche.

Il n'y a eu aucune discussion en 2020 avec le PS, le PCF et les écologistes. Les désaccords ont été proclamés par JLM insurmontables ... et cela fait sourire, ou grincer des dents ceux qui, dans l'hebdomadaire POLITIS, par exemple, ont regardé de près les programmes, voire en ont confronté les partisans.

La démarche de Mélenchon a fait que, dans chacun de ces trois partis, les personnalités les moins ouvertes à l'idée de rassemblement se sont trouvées projetées en avant, mécaniquement, du fait que celles qui auraient voulu de l'union se trouvaient face au NON de Mélenchon. Ainsi fonctionnent les prophéties auto réalisatrices : "PCF, PS, EELV ne veulent pas de l'unité !"

Pourtant, fin 2021, il a semblé que, contre toute attente, JLM pouvait réussir son pari. Une certaine dose de rassemblement se faisait autour de sa candidature, parce que, que cela plaise ou non, si on voulait un candidat progressiste au second tour, ce ne pouvait être que lui. L'union "à la hussarde" semblait réussir. Contre toute bienséance et contre toute logique, mais un combat est un combat où seule compte la victoire, et non la bienséance ni la logique. Il fallait voter utile, voter efficace, j'ai dit : voter adulte.

Jean-Luc Mélenchon, il est à peine besoin de le rappeler, a fait une excellente campagne, avec de très beaux meetings. Cependant, la logique a gagné. Pourquoi ? Pour plusieurs raisons. Concernant la première, il me vient une comparaison astronomique, ce qui pourra surprendre. Naguère le système solaire comportait neuf planètes. Puis "PLUTON" a été déclassé. Ce n'est pas une planète, en particulier parce qu'il y a d'autres gros objets sur sa trajectoire. Les astronomes disent que Pluton "n'a pas fait le ménage sur sa trajectoire". Il me semble que c'est l'une des explications de l'échec de la campagne de Mélenchon. Il restait des progressistes au PCF, il en restait chez les écologistes, et même au PS ! La méthode Mélenchon : "Derrière moi, ou rien" n'a pas fait le ménage. Ce n'était pas une campagne unitaire. Mélenchon, et ses conseillers, ont radicalement sous estimé le poids du mot "unité" pour les travailleurs, qui n'ont guère le temps d'analyser les arguments et les réfutations. N'allons pas croire qu'il ne s'agit ici que d'additions de pourcentages. Il y a des effets multiplicatifs de ce mot "unité"...

Cet échec doit beaucoup à un phénomène qui a été l'objet de mon dernier livre "...Ni Tribun". Les peuples ne sont pas autant que jadis prêts à se rassembler derrière un grand homme. Ils ont été trop souvent trahis.

Je veux enfin souligner une question, énorme, antique, mais nouvelle et difficile, la question du parti.

Au soir du premier tour de 2017, j'attendais de Mélenchon qu'il crée le grand parti social, écologique et démocratique. Il avait alors le soutien de sept millions d'électeurs et l'engagement sur la plateforme de presque cinq cent mille insoumis.

C'est un fait que les deux grands partis séculaires des travailleurs, le PCF et le PS, ont aujourd'hui à peu près disparu. Le premier poursuit un long déclin amorcé après l'échec politique de la grève de 1968. Le parti socialiste semblait réussir paisiblement sa mutation en parti bourgeois parfumé d'audaces sociétales. Le choc des campagnes Mélenchon, d'une part, le coup d'éclat politique de l'élection de Macron d'autre part, l'ont conduit au tombeau.

Manque un grand parti, social, écologique et démocratique.

J'appelle "grand parti" un parti de plus de trois cent mille membres actifs.

On en a un programme plausible : l'excellent LAEC élaboré par nombre d'excellents spécialistes sous l'impulsion de Mélenchon et, pour la première version, la direction de Charlotte Girard et de Jacques Généreux.

Manque la décision de le fonder : des cartes, des statuts, l'élection d'un délégué pour trois cent cartes, un congrès à l'automne.

Qu'est-ce qu'un "grand parti" ? C'est un organisme qui vit chaque jour sa relation avec les millions de travailleurs de toutes catégories. Qui connait dans le détail les problèmes des gens, de toutes catégories sociales. Qui pénètre régulièrement dans chaque rue de chaque quartier, dans chaque agglomération de chaque petit village perdu. Qui fait des "maraudes" pour aider ceux qui dorment dehors. Qui est lié aux "grands frères" dans les cités. Qui sait pourquoi les gens s'abstiennent, nourrissent des préjugés racistes, ou votent contre leur classe.

Ce parti a ses radios locales, ses feuilles de choux, il anime des associations sportives, des associations culturelles, des réseaux d'entraide. Il a aussi, au sommet, ses entrées dans la haute fonction publique. Il se lie avec les journalistes d'investigation. Il a son institut de sondages.

Il a des positions dans les syndicats et dans d'autres organismes, comme "la libre pensée". Sans en partager les idées, il a de bonnes relations avec tous les partis, et spécialement avec les groupes militants que je dirais d'extrême gauche raisonnables.

Il organise pour ses militants des semaines de formation politique.

Il participe à toutes les marches, toutes les grèves, toutes les manifestations, il se construit en permanence.

Il accepte en son sein les désaccords et apprend aux militants à les gérer, car ils sont l'essence de l'élaboration dialectique collective.

Il pratique pour ses dirigeants la rotation des responsabilités. Il évite le trop de personnalisation et le trop de professionnalisation. Qu'on ne soit permanent que pour un temps court.

Bref, il tente de profiter de cent ans d'échecs dans cette voie. Un grand parti des travailleurs qui soit démocratique et vivant, cela n'a jamais existé en France en tous cas depuis cent ans.

Jusqu'à un certain point, le mouvement anarchiste espagnol entre 1860 et 1930, le mouvement anarcho syndicaliste français au début de XXème siècle, le parti social-démocrate allemand à la même période, ou brièvement le parti spartakiste, et même le parti communiste durant les années 1944-1960 en fournissent des images.

Sans un grand parti démocratique, nous sommes dans la main de nos oppresseurs. Nous ne pouvons parler à notre classe que par l'intermédiaire de journalistes dont les questions impliquent de pauvres réponses, ou depuis des tribunes qui ne permettent pas l'échange. Le pouvoir peut fermer les réseaux sociaux. Et nous ne pouvons pas écouter notre classe, ce que les gens ont à dire, et qui ne se dit pas d'un mot, mais s'éprouve au fil des jours.

Sans un grand parti démocratique, nous sommes à la merci des bandes fascistes qui peuvent écraser dans l'oeuf les tentatives de résistance, si elles sont dispérsées.

La lutte des classes, et, en particulier, une élection, se gagne chaque jour, tous ensemble dans l'unité d'échanges, de réflexions et d'action.

Non pas durant une période électorale, derrière un Tribun, fut-il un brillant pédagogue, mais par l'action de chaque jour du grand nombre.

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