À propos de l'avenir de la FI (1).

Le mouvement "En Marche" s'est choisi un mode d'organisation caricatural, dans lequel les dirigeants sont, pour 75% d'entre eux, désignés par le Président et ses proches, tandis que le reste est "tiré au sort". Les plus prudents d'entre nous évitent de se gausser trop fort : pour ce qui est de la FI, nous n'avons pas encore d'indication sur le cours que prendront les évènements...

Je saisis cette occasion de tenter une réflexion sérieuse sur les apories, c'est à dire les impasses (ou, au minimum, les grandes difficultés) de toute tentative d'organisation en vue de l'émancipation du travail. Je demande aux éventuels lecteurs d'excuser le fait qu'il devrait s'agir d'une série de billets... Et je remercie d'avance ceux qui auront la patience de me lire et de me critiquer.

La campagne de la France Insoumise pour le succès de la candidature de Jean-Luc Mélenchon à l'élection présidentielle de mai 2017 a rassemblé toutes sortes de gens, elle a fait émerger toutes sortes de volontés et d'objectifs, qui se sont, partiellement, exprimés dans son programme : l'Avenir en Commun. Pour un groupe, dont je suis, le soutien à cette campagne allait de soi : c'était, tout simplement, la meilleure chose à faire. Il s'est agit d'un combat. Il fallait choisir son camp : pour un pas en avant, ou pour le statu quo. Nous n'avons pas à regretter notre choix. Mais la formule "Un pas en-avant vaut mieux que mille programmes" est bien là pour indiquer que cet engagement peut renvoyer au second plan d'importantes divergences de vue. Pour certains, elles sont claires. Pour d'autres, elle apparaîtront, et auront un impact sur la vie de la FI. Mieux vaut le comprendre.

Dans les lignes qui suivent, il est question des conceptions et des positions de Jean-Luc Mélenchon, parce qu'à l'heure actuelle, il est le seul à s'être exprimé politiquement sur le fond. Le cadre de la pensée de JLM telle qu'il l'exprime, c'est la volonté de servir « l'intérêt général », objectif de la « Révolution Citoyenne ».

Dans la masse de ceux qui ont soutenu cette campagne, il existe sans doute un groupe qui aurait préféré dire les choses autrement, et parler de «l'émancipation du travail ». On peut certainement dire que c'est différent. Par exemple, si l'on considère que nous vivons dans une société de classes, animée par une lutte des classes, la notion d'intérêt général devient abstraite. Les intérêts de l'ouvrier et ceux de l'actionnaire sont opposés (et ceci même si, par extraordinaire, un ouvrier a acquis trois actions...).

JLM dans ses livres, parle d'un intérêt général objectif : l'ouvrier comme l'actionnaire ont objectivement intérêt à la paix civile, au progrès humain, à ce que cesse la destruction massive de l'environnement.

C'est vrai, mais les êtres humains sont-ils, dans la vie réelle, mus par cet intérêt « objectif » ? C'est la réponse à cette question qui fait que l'on croit à la réalité de la lutte des classes, ou non. L'ouvrier lutte pour ses droits. Il veut donner à sa famille une vie décente. L'actionnaire lutte pour ses gains. Il n'envisage à aucun moment d'en limiter volontairement l'accroissement. Plus généralement, le privilégié ne pourra renoncer à une partie de ses privilèges que s'il est soumis au risque de tout perdre, la bourse et peut-être la vie.

Comme rien n'est jamais simple, JLM a déjà affirmé (par exemple devant Jérôme Cahuzac) qu'il croyait à la réalité de la lutte des classes. Et dans le cours même de cette lutte, il a pris position pour le camp des travailleurs (par exemple dans le fait divers dit "de la chemise arrachée"). Nous comprenons qu'un homme politique doit dire et écrire toutes sortes de choses. Mais nous avons besoin que l'on accorde les violons. Concrètement, l'intérêt général, ça n'existe pas.  

Que faut-il entendre par « politique d'émancipation » ? 

Il s'agit de l'émancipation des travailleurs, des salariés. Ce qu'on a longtemps désigné par la politique « de gauche ». Pour être plus précis, émancipation signifie la volonté de faire revenir à ceux qui, par leur travail, manuel, technique, intellectuel, produisent ou contribuent à la production, l'essentiel des richesses qu'ils produisent solidairement, ainsi que l'essentiel du pouvoir dans l'organisation de la société. Je ne dis pas que c'est simple à réaliser. Il suffit de se souvenir que, donner l'essentiel du pouvoir à la classe qui produit, on appelait cela, naguère, "La dictature du prolétariat".

L'émancipation est pourtant quelque chose de remarquablement simple qui tient en deux articles de la déclaration des droits de l’homme adoptée par l’ONU en décembre 1948.

Article 23. 1. Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage. (...)

Article 25. Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires (…)

À la condition de ne pas tenir ce « droit » comme un vœu pieux, mais comme quelque chose qui doit devenir, sans délai, un fait. Et c'est là que vient s'ajouter la question du pouvoir. Pour que ce « droit » devienne un fait, il faut que les gens qui travaillent aient une place décisive dans l'organisation et le fonctionnement de la société.

Or depuis quelques décades une nécessité nouvelle s'est imposée, qui n'était guère apparente en 1948 : la nécessité de ménager et de restaurer un environnement à ce point dégradé par l'homme qu'il est en train de devenir à courte échéance impropre à la vie animale et humaine.

On doit donc mentionner un droit supplémentaire :

Article Ω. L’homme a droit à un air respirable, à une eau saine, à des sols non empoisonnés, à des mers propres et à des forêts vivantes. Il a droit à une nature et à des espèces animales préservées. Il a droit à la sécurité environnementale.

Voilà pour la politique de l'émancipation, souvent dite « de gauche ». Quid des difficultés de la politique « de droite » ? Je n'en parlerai pas, car c'est un sujet complètement différent. La politique « de droite », pour ce qui est de la stratégie et de la tactique constitue un sujet riche et complexe, mais sur le fond, c'est un un ensemble d'objectifs convergents vers un but tout simple : il s'agit d'enrichir les riches, c'est la politique de l'argent roi.

La principale différence entre la politique de l'émancipation et la politique de l'argent roi c'est que les travailleurs peuvent avouer leur but, qui est la justice et même la logique. Au contraire, les riches ne peuvent révéler le leur, puisque c'est un parasitisme.

Il en résulte une complète hétéronomie entre les difficultés de l'une et celles de l'autre. Le travail d'un politologue de droite porte sur la création, l'agencement et le renouvellement permanent de mille moyens de mentir. C'est un travail délicat qui demande de l'intelligence et de l'imagination, mais s'appuie sur une expérience millénaire et ne comporte pas de vraie difficulté conceptuelle. En effet, la domination d'une poignée de privilégiés sur une masse asservie et exploitée est en un sens et jusqu'à un certain point naturelle. S'il en était autrement, cette situation n'aurait pas duré depuis l'aube du néolithique jusqu'à aujourd'hui.

Si l'émancipation revient à l'ordre du jour, c'est à cause du désastre que subit la civilisation humaine, considérée sommairement comme un tout, désastre social, économique, social et environnemental. Le combat pour l'émancipation, et l'on peut penser à la révolte de Spartakus, ou à la Commune de Paris, a toujours échoué, il n'a jamais remporté que des succès ambigus et éphémères, comme par exemple en Russie en 1917, ou dans la Chine de Mao.

Ce combat se heurte, selon moi, à des difficultés extrêmement profondes. Pour les désigner, j'ai hésité entre deux mots d'origine grecque : aporie, qui signifie absence de passage, donc impasse, et antinomie, qui signifie contradiction entre les lois. J'ai préféré « aporie » pour ne pas sembler exagérément prétentieux en reprenant le mot rendu célèbre par Emmanuel Kant ! Mais comme on le verra, c'est l'antinomie (la contradiction) qui crée l'aporie (l'impasse).

Par ailleurs, j'aurais pu employer le singulier car c'est toujours la même contradiction, entre la dimension sociale et la dimension subjective, qui opère. Mais ma recherche a justement consisté à débusquer cette unique contradiction dans plusieurs contextes c'est pourquoi j'ai préféré le pluriel.

Enfin, il va de soi que mettant en évidence des apories qui ont traversé des siècles et davantage, je tâcherai de m'éviter le ridicule de leur apporter … une solution. Pour autant, je ne recommande pas le désespoir, qui ne doit présenter à nos yeux aucun intérêt. Ce que je crois c'est que, comme un névrosé peut vivre avec ses blessures et ses mutilations psychiques, s'en accommoder et parfois contourner leurs conséquences, grâce à l'analyse, je n'exclus pas que la politique d'émancipation puisse tirer profit d'une méditation sur le réel de ses impossibilités.

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